L’An 2440, Rêve s’il n’en fut jamais

la rubrique du bibliologue Bertrand Galimard Flavigny

Dans la fiction futuriste "L’An 2440, Rêve s’il n’en fut jamais", l’auteur, Louis-Sébastien Mercier, développe son rêve philosophique et politique : après 7 siècles de sommeil, il se réveille et découvre un monde de sagesse et de raison...

Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : pag078
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_ Voici le texte de la chronique de Bertrand Galimard-Flavigny :

La circulation dans Paris a toujours été un problème insoluble. C'est d'actualité. Demandez donc à Jean-Sébastien Mercier (1740-1814) : « J'ai tant couru pour faire Le Tableau de Paris, que je puis dire l'avoir fait avec mes jambes ; aussi ai-je appris à marcher sur le pavé de la capitale, d'une manière leste, vive et prompte. C'est un secret qu'il faut posséder pour tout voir ». La première édition complète de ce « tableau » fut publiée, soi-disant à Amsterdam, de 1782 à 1789, en 6 volumes réunissant 12 tomes. Mercier y ajouta Le Nouveau Paris paru en 1799-1800.

Mais Le Tableau de Paris n'est pas notre sujet, quoique Paris y tienne la première place. Mercier fut un polygraphe, auteur dramatique, pensionné par Marie-Antoinette grâce à sa pièce intitulée Le Déserteur. Il se fit donc aussi reporter de la capitale, mais aussi de l'avenir. Car l'homme était plein de bon sens. Nous allons nous en rendre compte.

Il publia, anonymement, en 1770, L'An 2440 ou Rêve s'il en fut jamais, une vision d'un Paris et d'une société utopique où il exprimait de curieux pressentiments de la Révolution prochaine. Le narrateur ou l'auteur, comme on veut, s'endort et se réveille 670 ans plus tard. Premier constat, il entrait « dans des carrefours spacieux où régnait un si bon ordre qu'il n'y aperçut pas le léger embarras » et « point de voiture prête à m‘écraser ».

Pour cent charrettes chargées de provisions, notre homme ne vit qu'un seul carrosse qui ne semblait traîner qu'un infirme. « Que sont devenues, ces brillantes voitures élégamment dorées, peintes, vernissées qui, de mon temps remplissaient les rues de Paris ? ». De bonnes lois ont réprimé ce luxe barbare... Nos seigneurs font usage, aujourd'hui de leurs jambes ; ils ont de l'argent de plus et la goutte en moins. Les quelques voitures que l'on rencontre appartiennent à des magistrats ou des hommes distingués par leur service et courbés sous le poids de l'âge. « C'est à eux seuls qu'il est permis de rouler lentement sur le pavé où le moindre citoyen est respecté... ». Le souverain se promène souvent à pied.

Paris a, en effet, bien changé en 2440. La Bastille a été rasée et il a été élevé, à la place, un temple de la clémence. Rappelons-le que ceci fut écrit avant 1770 ; l'hôtel de ville a été installé en face du Louvre afin que le peuple puisse profiter des réjouissances royales ; l'Hôtel-Dieu n'est plus enfermé au cœur de la Cité et il a été partagé en vingt-quatre maisons particulières. Le palais de Versailles est « tombé de lui-même ».

Mais, mais que l'on se rassurer, le collège des Quatre Nations a été conservé, monument et nom et l'on y enseigne l'italien, l'anglais, l'allemand et l'espagnol. Mieux encore « la sottise et le pédantisme sont bannis de ce collège, où les étrangers sont appelés pour faciliter la prononciation des langue qu'on y enseigne.

Passons sur l'université, « cette fille aînée des Rois » qui a sombré sous le coup d'une langue dénaturée au jargon barbare et maussade. Il lui fut ordonné par un arrêt de l'Académie française de comparaître devant son tribunal, pour rendre compte du bien, qu'elle avait fait depuis quatre siècles, pendant lesquels on l'avait alimentée, honorée & penfionnée. Iée. Elle voulait plaider sa cause dans son risible idiome que sûrement les Latins n'auraient Jamais comprendre. Pour le françois, elle n'en savait pas un mot ; elle n'osa pas se hasarder devant ses juges. L'académie eut la charité de lui ordonner de se taire et lui apprit à parler la langue de la nation.

Nous l'aurons compris l'Académie française avait été épargnée par le temps. Elle ne siégeait plus au Louvre, mais sur le Montmartre, « fidèle image du Parnasse antique, dans le sanctuaire des Muses ». La salle était sonore de manière à ce que la plus faible voix des académiciens puisse se faire entendre dans les points les plus éloignés.
Mercier fait un commentaire sur les fauteuils dont il considère le nombre, « ridiculement fixé ».

Chaque fauteuil étoit surmontë d'un drapeau flottant : dessus on lisoit distinctement les titres des ouvrages de l'académicien dont il ombrageait la tête. Chacun pouvoit « s'asseoir, dans un fauteuil, sans autre formule, sous la seule loi qu'il déployeroit le drapeau où serait inscrit ses titres. ON se doute bien que personne n'osait arborer le drapeau blanc, comme faisoient dans mon siècle Ëvèque Ducs, Maréchaux, Précepteurs ».

Encore un mot sur le logement des académiciens, ils vivaient comme des chartreux, car c'est dans la solitude que le génie s'étend et se fortifie.

Sorbonne, Théologie, Jurisprudence, tout y passe, Mercier examina toute notre société.
De cet ouvrage, le premier roman d'anticipation, on connaît au moins quatre éditions, la deuxième, en un volume, imprimée à Londres en 1772, la troisième en trois volumes à Paris en 1786, ornée de 3 gravures par Marillier et la dernière en « l'An X ».

Mercier imaginait, encore, le receveur général des finances, comme un grand coffre-fort sur roulettes installé sur une place où chacun y déposait l'argent qu'il devait pour le soutien de l'Etat, soit le cinquantième de ses revenus. A côté un autre coffre pour les « offrandes volontaires, destinées à d'utiles fondations, comme pour l'exécution des projets proposés & qui ont l'agrément du public ». Vraiment, rêve s'il en fut jamais !

Un mot encore, Lous-Sébastien Mercier, était membre de l'Institut, dans la Classe des Sciences morales et politiques (section de Morale) et la Classe d'Histoire et de Littérature ancienne. Il ne pouvait imaginer qu'il siègerait sous la coupole du Collège des Quatre Nations. On peut rêver de l'avenir, mais non la prévoir.


Bibliographie
L'An 2440, Rêve s'il n'en fut jamais, Louis Sébastien Mercier, 1770

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