Habiter de Michel Serres : de l’apparition du coquillage à l’ère de l’anthropocène

Rencontre avec l’académicien qui signe un ouvrage photographico-philosophique
Michel SERRES
Avec Michel SERRES de l’Académie française,

Habiter : occuper un lieu, un territoire, le faire sien en le marquant, en le polluant, le partager en cohabitant, s’étendre et voir les villes grignoter peu à peu la campagne... Habiter. Tel est le thème du livre de Michel Serres publié aux éditions du Pommier, illustré par de nombreuses photos, aussi variées que la notion même d’habitat. Rencontre avec l’auteur de l’Académie française.

_ L’histoire de cette aventure sur l’habitat a débuté par un constat de la part de Michel Serres pour qui l’homme est « un arbre comme les autres ». Sa station debout, sa tête qui capte la lumière au lieu d’être vers l’avant dans un mouvement de prédation ou de fuite, son habitat pensé pour être en hauteur... tout nous rapproche du végétal...
« Voici des millions d’années, nous habitâmes troncs et branches, nous en descendîmes dit-on en y laissant gambader nos cousins les chimpanzés.
Mais aujourd’hui, nous bâtissons selon le format des arbres. Nous dessinons nos maisons selon la station debout. Homo sapiens bâtit haut, en étalant les étages, à plat, comme des branches.
A l’intérieur de la maison, on retrouve des pièces, des cellules qui ne sont rien d’autre que des cavités biologiques dans le monde vivant.
Nos habitats vont vers le floral et en viennent »
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La première maison

Habiter de Michel Serres est ponctué de nombreuses photos, dont la première en couverture mérite quelques explications. Il s’agit d’une coupe transversale d’un nautile, mollusque qui a fait son apparition sur Terre il y a 400 millions d’années.
Comme le rappelle Michel Serres, la vie est apparue il y a 3,8 milliards d’années, une vie monocellulaire qui s’est transformée dans l’ère du cambrien en vie pluricellulaire. « Ces métazoaires à plusieurs cellules ont besoin de quelque chose de nouveau : une maison ! Ils commencent à construire une coquille calcaire autour d’eux. C’est la première maison que nous pouvons observer sur la Terre ».


Le locataire et le propriétaire

Aujourd’hui, les humains sont locataires ou propriétaires de leurs habitations. « Locataire vient du latin « locus » qui veut dire « le lieu ». Mais en latin, cela désigne l’appareil sexuel et génital de la femme. Pourquoi ? Parce que le premier lieu que nous avons habité, c’est l’utérus de la maman où nous étions pendant 9 mois, assurés d’avoir le logement, la nourriture et le chauffage ... ! »
Quant à « habiter » un lieu, un espace, c’est l’occuper, en être propriétaire. Et l’acte de propriété peut être bien varié : « Dans mon livre, Le mal propre, j’ai observé que les animaux, pour s’approprier un espace, marquent leur territoire par des déjections. Je crois bien que les humains font de même ! Si je crache dans votre salade vous n’allez pas la manger parce que je l’ai salie, parce que je me la suis appropriée. Pour la pollution de l’environnement, c’est la même chose ».

Lettre aux architectes

Au cours de son ouvrage, Michel Serres s’adresse à plusieurs reprises aux architectes, leur demandant de s’intéresser davantage au caractère confortable d’une habitation, qu’à son esthétique, d’intégrer des espèces verts autour des habitations et des immeubles plutôt que de développer des jardins suspendus, afin de respecter un équilibre entre l’architecte et le paysagiste. « C’est ce que j’appelle la « guerre rurbaine » : l’affrontement entre le paysage urbain et le paysage rural. Dans les années 1950, nous étions 8% d’humains à habiter dans les villes et 92% dans les campagnes.
Aujourd’hui, la ville a gagné, les tgv sont nos métros et les autoroutes sont nos rues. Et toutes les questions liées à l’écologie viennent selon moi de cette guerre rurbaine. Nous avions 75% de paysans en 1900. En 2012, ils ne sont plus que 1% »
constate Michel Serres.

Habiter, un livre de réflexion sur les enjeux environnementaux à venir

Ainsi Michel Serres écrit-il : « En Utopie, il faudra manger sans aller chercher la nourriture à 10 000 km, comme le fait aujourd’hui la grande distribution pour limiter les coûts de déplacement avec une énergie qui se fait rare. Peut-être alors verrons-nous la fin de la « guerre rurbaine », pour une résurrection du rural ? »
Pour l’auteur, il faut se préparer à une transformation complète de l’habitat humain avec la prise en compte de transports difficiles et la captation de l’énergie sur place.

Quant au débat sur le réchauffement climatique et savoir si ses causes sont humaines, le philosophe offre son point de vue : « Dans l’Antiquité grecque, les philosophes quels qu’ils soient distinguaient ce qui dépendait de nous de ce qui n’en dépendait pas (comme la maladie, la mort, ou la naissance par exemple)
A partir de Descartes, une deuxième vague de philosophes est apparue, affirmant qu’il fallait être maître et possesseur de la nature. Les choses qui ne dépendaient pas de nous ont été plus ou moins conquises. « Si j’avais dit à mon grand-père que la naissance pouvait être programmée, il aurait ri. Si on lui avait dit que telle maladie était curable, il ne l’aurait pas cru.
De la même manière, si on avait dit aux philosophes grecs que le climat dépendait aujourd’hui de nous, ils auraient ri. Pourtant, les choses dépendent de plus en plus de nous ; mais il existe depuis peu encore un nouvel état : nous dépendons de plus en plus des choses qui dépendent de nous ! »
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Cette nouvelle ère fait référence à ce que certains scientifiques nomment désormais l’anthropocène, où l’Homme détériore son propre environnement à l’échelle de la planète.

Michel Serres de l’Académie française
© Editions Le Pommier

« J’habite la langue française »

Avec le changement d’habitat, de mœurs, de métiers, le langage lui-même se transforme. A chaque publication du Dictionnaire de l’Académie française (tous les 20 ans), le gradient de différence de langue est de 3000 à 4000 mots. « Aujourd’hui entre l’avant-dernière publication et la prochaine, le gradient est de 37 000 mots ! Les enfants à naître auront peut-être une langue différente de la nôtre ». Michel Serres, nomade des temps modernes, circulant d’un continent à un autre, devient aussi par la force des choses un nomade de la langue française !



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- Michel Serres, de l'Académie française


Michel Serres, Habiter, éditions du Pommier, 2011. Cet ouvrage a reçu le prix du Livre de l'environnement 2012 décerné par Veolia.

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