Littérature comparée et Beaux-Arts aux XIX° et XX° siècles : de fructueux échanges entre artistes et écrivains (10/11)

Écrire sur l’art, l’art d’écrire, avec Pierre Brunel et Marie-Hélène Girard
Si les artistes et les compositeurs ont beaucoup emprunté aux écrivains, la dette de ceux-ci n’est pas moins élevée : transpositions d’art, Salons, essais de critiques d’art disent assez que le musée imaginaire des littérateurs a presque l’importance de leur bibliothèque. Ecoutez Pierre Brunel et son invitée, Marie-Hélène Girard, évoquer la fascination de Théophile Gautier, Baudelaire et Proust pour Watteau, Goya et Vermeer.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
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Date de mise en ligne : 11 novembre 2012

La dimension européenne de l’art s’impose dans la littérature un peu avant le XIX° siècle lorsque Lessing, avec son Laocoon, commence à lancer le débat sur les mérites comparés du texte et de l’image. Il ouvre la voie à une formidable fascination de la littérature pour les images. Le monde culturel européen du XIX° siècle est très ouvert sur l’art en général. Les deux expositions universelles parisiennes (1855 et1867) ont fait découvrir les Préraphaélites, les peintres italiens, espagnols, allemands, etc. Les critiques d’art -Théophile Gautier le premier- voyagent en Europe, et même au-delà, pour visiter les musées, les expositions et rendre compte des évènements culturels.

Gautier critique d’art : une caisse de résonance de son temps

Marie-Hélène Girard précise : non seulement Gautier est un témoin du présent, mais il remonte au passé : il contribue à la réhabilitation de Watteau. C’est un homme universel. Sa carrière s’inscrit entre 1830 et 1872. Critique fécond, astucieux, perceptif, il capte bien les tendances qui se marient, s’opposent, se discutent dans le monde de son temps. Ce n’est pas un caméléon, il affiche ses convictions ; mais il a une conscience très claire de ce qui se joue par ailleurs, il en perçoit l’importance. C’est une qualité rare chez un critique d’art !

Pierre Brunel et Marie-Hélène Girard
Pierre Brunel et Marie-Hélène Girard

Les Caprices de Goya et Théophile Gautier

Au retour de son voyage en Espagne (1838), Gautier publie son premier article sur les gravures de Goya (Les Caprices, La Tauromachie, Les Désastres de la guerre).

C’est la phase de découverte où l’on voit l’œuvre de Goya diffusée chez Gautier, et aussi chez Victor Hugo, Musset, Georges Sand.

L’aspect fantastique, grotesque, caricatural, voire lugubre et terrible, de certaines planches des Caprices répond à l’attente de toute une part du romantisme noir de cette époque-là. Plus tard, Baudelaire s’en emparera aussi.

<i>Les désastres de la guerre</i> de Francisco Goya, sont une série de 82 gravures créées entre 1810 et 1820
Les désastres de la guerre de Francisco Goya, sont une série de 82 gravures créées entre 1810 et 1820

Baudelaire et Les Phares

Baudelaire, qui s’est présenté comme un disciple de Gautier dans la dédicace des Fleurs du Mal, a été, lui aussi, très sensible à Watteau et Goya.

Baudelaire-critique d’art tient une place considérable dans l’histoire de l’art avec son étude sur Le Peintre de la vie moderne et sa série des Salons.

Charles Baudelaire (1831-1867)
Charles Baudelaire (1831-1867)

Et, surtout, il est le poète des Phares : dans le cadre étroit d’un quatrain, Baudelaire rend hommage à huit artistes - Rubens, Rembrandt, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Puget, Watteau, Goya, Delacroix. Leurs œuvres d’art éveillent des sensations qui, par une magie parfois surprenante, révolutionnent l’expression poétique. Ces grands maîtres de la peinture et de la sculpture qui interprètent le langage mystérieux de la nature et traduisent les inquiétudes humaines sont nos « phares ». Ils éclairent la route des hommes en leur donnant l’intuition d’une dignité étrangère à leur condition mortelle.

[…] Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres,

Comme des papillons, errent en flamboyant,

Décors frais et légers éclairés par des lustres

Qui versent la folie à ce bal tournoyant ;

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Goya, cauchemar plein de choses inconnues,

De fœtus qu’on fait cuire au milieu des sabbats,

De vieilles au miroir et d’enfants toutes nues,

Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ; […]

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Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,

Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,

Sont un écho redit par mille labyrinthes ;

C’est pour les cœurs mortels un divin opium ! […]

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Ces textes, poétiques et superbes, nous en apprennent beaucoup plus sur Baudelaire, lui-même, que sur l’art et l’artiste dont il parle. Baudelaire a un côté « prédateur » : ce qui prime, c’est le frisson que lui procure l’œuvre.

Ses critiques de l’actualité s’accompagnent d’une réflexion théorique et de plus en plus approfondie sur l’acte créateur. Le Salon de 1859, par exemple, est consacré à l’éloge de l’imagination créatrice, la reine des facultés.

Le musée imaginaire de Marcel Proust est, lui aussi, extraordinairement riche.

« Le petit pan de mur jaune » ( Proust, A la Recherche du Temps perdu)

<i>la vue de Delft</i> de Johannes Vermeer
la vue de Delft de Johannes Vermeer
1659-1660

Et Marie-Hélène Giraud de préciser : avec la révélation que reçoit Bergotte juste avant de mourir en découvrant le petit pan de mur de jaune dans « La Vue de Delft » de Vermeer - ce petit détail qui lui avait échappé et qui devient à lui seul représentatif du tableau- Proust nous dit le caractère singulier de l’art et son univers spirituel. D’une part, le détail dans la création artistique est plus important que tout raisonnement, que toute cérébralité. D’autre part, la mort de Bergotte nous dit, aussi, ce qu’est « la religion de l’art » : le dévouement, jusqu’à mort, à la cause de l’art. Il se trouve que c’est Vermeer qui est le support de cette dévotion. Pour Marcel Proust, Vermeer est le peintre par excellence et sa « Vue de Delft » est le plus beau tableau qui existe.

Proust (1871-1922), très souffrant et ne sortant plus guère, ne peut résister, un jour de juin 1921, au désir d’aller voir, au Musée du Jeu de Paume, une exposition consacrée à ce Vermeer de Delft qu’il aime tant. Aussi écrit-il à Jean-Louis Vaudoyer : " voulez-vous y conduire le mort que je suis et qui s’appuiera sur votre bras ? " Pendant cette visite il est saisi d’un violent malaise qui lui inspirera l’épisode admirable de la mort de Bergotte.

Les pages de Proust sur « les métaphores d’Elstir » (Elstir : peintre imaginaire dont le nom est l’anagramme partiel de Whistler) et sur « la petite phrase » de Vinteuil (musicien imaginaire) nous éclairent sur la profondeur de l’attachement de l’auteur à l’art.

Pierre Brunel évoque, alors, quelques autres écrivains pour qui les artistes, serviteurs d’un dieu caché, apportent aux hommes une révélation : Rimbaud, Claudel, le groupe des Surréalistes.

Surréalisme et primauté de l’image.

L’écriture surréaliste elle-même propose, selon André Breton, de « grandes rosaces d’images élues ». Et le même André Breton, dans Le surréalisme et la Peinture (1928), explique que « l’œil existe à l’état sauvage » (clin d’œil ironique sans doute à la formule de Claudel en 1912 « Rimbaud fut un mystique à l’état sauvage ») et passe en revue l’apport des principaux peintres du groupe.

Pour conclure Marie-Hélène Giraud et Pierre Brunel, rendent hommage à Pierre Michon dont le roman Maîtres et serviteurs assemble trois rêveries, trois méditations biographiques sur trois peintres : Piero de la Francesca, Goya, Watteau.

Les publications de nos invités sur le thème « Littérature et Beaux-arts » :

Pierre Brunel :
- Anthologie de l’art grec, Bibliothèque des Introuvables, 2009.
- Collaboration au volume Les Métamorphoses d’Orphée (à l’occasion de l’exposition de 1995), éd. Musée des Beaux-Arts de Tourcoing, Musées de la ville de Strasbourg, Musée communal d’Ixelles, 1995.
- Edition de Rome, Naples et Florence de Stendhal, Gallimard, folio classique, 1987 (annotation reprise dans la rééd. par Diane de Selliers).
- Huysmans, Les Grünewald du Musée de Colmar (Des Primitifs au Retable d’Issenheim), en collaboration avec André Guyaux et Christian Heck, Hermann, 1988.
- Edition d’A Rebours de Huysmans, dans le tome I de ses Romans, Robert Laffont, Bouquins.
-  Ecrire sur l’art, un art d’écrire, Tunis, RMR éditions, 2011.

Marie-Hélène Girard, professeur émérite de Littérature comparée à l’université de Picardie et Professeur à l’université de Yale depuis 2002, et co-directrice des Salons de Gautier.
- Collaboré à la traduction des Vies de Vasari (Berger-Levrault, 1981-1986) et à l’édition de la Correspondance de Théophile Gautier (Droz, 1986-1991).
- Théophile Gautier, Ecrits sur l’art, Anthologie des Salons, (Séguier, 1994), Bonjour M. Corot (Séguier, 1996)
- Édition critique d’Italia, Voyage en Italie (La Boîte à Documents, 1997) -Récente réédition du Musée du Louvre (Citadelle et Mazenod, 2011)
- Édition critique des Beaux-Arts en Europe, 1855 (Honoré Champion, 2011), dans le cadre des Œuvres complètes de Th.Gautier.
- Articles sur Vivant Denon, Madame de Staël, Aloysius Bertrand, Balzac, les Goncourt
- Études sur les relations entre art et littérature, la réception de la Renaissance italienne dans le Romantisme français, le voyage en Italie et la notion de patrimoine au XIXe siècle

Illustrations musicales :
-  El Pelele de Granados, (Le Pantin inspiré d’un carton de Goya)
-  Watteau, Portraits de Peintres de Proust, musique d’accompagnement de Renaldo Hahn






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