L’Essentiel avec... Jean-Robert Pitte, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

L’académicien évoque des moments essentiels de sa vie
Le géographe Jean-Robert Pitte, personnalité du monde universitaire, n’a jamais eu peur de prendre ses responsabilités : Vice-président de l’université Paris Sorbonne de 1997 à 2001 puis, de 2003 à 2008, président de cette prestigieuse institution, il a été élu le 3 mars 2008 à l’Académie des sciences morales et politiques, dans la section histoire et géographie, au fauteuil qu’occupait avant lui un autre grand géographe, Pierre George. Il répond aux sept questions sur son itinéraire, son activité, son regard sur le monde et notre société, ses espoirs, échecs et motivations !


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : hab717
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Date de mise en ligne : 11 novembre 2012

1- Dans votre itinéraire professionnel, dans votre carrière, quel a été à vos yeux le moment essentiel ?

Jean Robert Pitte répond d’abord que la carrière universitaire est, par essence, lente et progressive. Difficile par conséquent de distinguer un moment d’un autre. A l’époque de ses études, il fallait faire deux thèses : une thèse de troisième cycle pour devenir maître de conférences et une thèse d’Etat pour devenir professeur. Dans les années 70, il était en coopération en Mauritanie et a consacré sa thèse de troisième cycle à sa capitale, Nouakchott. Il a ensuite travaillé dix ans sur le châtaignais dans le cadre de sa thèse d’Etat. Une fois devenu professeur, il a pu commencer à diriger des recherches. Cette étape a été très importante. Ayant toujours aimé créer des projets au sein de l’université, il a fondé une université inter-âges, ouverte à tous publics. En 2003, au terme d’un certains nombre de postes, il est arrivé à la présidence de la Sorbonne. Ce moment a évidemment été essentiel, d’autant plus qu’il avait participé à la fondation de cette université en 69 (après mai 68) en tant qu’étudiant. La Sorbonne née pour devenir un véritable lieu d’exigence où les étudiants sont encadrés, apprennent des savoirs avec discipline et plaisir. Président, Jean Robert Pitte a pu mettre en œuvre des projets qu’il portait depuis longtemps. Il pense avoir réussi en partie. Il n’a certes pas toujours été suivi par la communauté universitaire, particulièrement rétive au changement. Quoiqu’il en soit, son lien avec la Sorbonne ressemble à une véritable histoire d’amour. Un amour toutefois déçu de ne pas avoir pu la présider une deuxième fois.

Jacques Paugam rappelle deux titres provocateurs rédigés par son invité : en 2006 « Jeunes on vous ment » et en 2007 « Stop à l’arnaque du bac ». En effet, une fois président, Jean-Robert Pitte ne se voyait pas taire ses convictions. Il a écrit le premier de ces essais pendant la crise du CPE (contrat première embauche) en 2006. Les jeunes étaient dans la rue et pensaient qu’ils avaient droit à un emploi et à un CDI parce qu’ils avaient fait des études (avec ou sans succès). Ce qui était surréaliste. L’université doit aider les étudiants à s’insérer professionnellement. On ne peut pas continuer à pratiquer la sélection par l’échec. Les étudiants de niveaux moyens et inférieurs rentrent à l‘université massivement et ne s’attendent pas à échouer. C’est contre cela que Jean Robert Pitte s’est dressé. Quel intérêt de baisser le niveau du bac pour que 90% des lycéens l’obtiennent ? C’est un leurre, une mascarade qui mène au succès de ceux qui ont un bon niveau au lycée. Les autres échouent dans des proportions dramatiques. Jean- Robert Pitte a plaidé pour une sélection juste et intelligente. Aujourd’hui la vraie conquête démocratique à laquelle il faut parvenir est l’égalité des chances. Il reste convaincu qu’elle est en péril, et qu’il est plus difficile aujourd’hui pour un jeune issu d’un milieu défavorisé d’atteindre un poste à responsabilités qu’à l’époque de sa propre enfance.

2- Qu’est-ce qui vous paraît essentiel à dire aujourd’hui sur votre domaine d’activité ?

Depuis deux ans, il exerce les fonctions de délégué à l’information et à l’orientation auprès du premier Ministre. Sa mission est de coordonner la politique d’orientation tout au long de la vie. Il s’agit de coordonner les professionnels de l’orientation entre l’orientation initiale (celle de l’école), et la formation tout au long de la vie (celle de pôle emploi et du congé individuel de formation). Il s’agit de faire travailler tous ces professionnels ensemble en créant un échange d’expériences et de bonnes pratiques entre eux. "Puisque la sélection est un tabou, essayons de mettre en place une orientation qui tienne compte des capacités, des goûts et du marché de l’emploi !"

3- Quelle est l’idée essentielle que vous aimeriez faire passer au sujet de l’évolution du monde et de notre société ?

Jean Robert Pitte défend la mondialisation. Loin de la considérer comme une mauvaise chose, il pense au contraire qu’elle est une fantastique opportunité d’échanger des produits, de l’argent mais aussi des idées à la surface de la terre. Plus on échangera, plus on sera en contact, plus on prendra des idées à l’étranger, plus on enrichira notre propre culture, individuellement et collectivement.

4- Pour vous, quelle est la plus grande hypocrisie de notre temps ?

"Il y en a tellement !" répond-il et d’évoquer à ce sujet l’attitude des Français vis-à-vis de l’Etat. Dès qu’une mesure ferme est prise, les Français sortent dans la rue. Paradoxalement ils attendent tout de l’Etat. Il y a une revendication permanente et à la fois un refus absolu de prendre ses responsabilités. L’académicien cite alors cet impératif de Kennedy « Au lieu de vous demander ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ! ».

Jean-Robert Pitte, de l'Académie des sciences morales et politiques dans la Cour d'honneur de l'Institut de France
Jean-Robert Pitte, de l’Académie des sciences morales et politiques dans la Cour d’honneur de l’Institut de France
© Clément Moutiez

5- Quel est l’évènement de ces dernières années, ou la tendance apparue ces dernières années qui vous laisse le plus d’espoir ?

Ce qui enthousiasme Jean-Robert Pitte, c’est de voir qu’il y a des jeunes qui créent des entreprises, travaillent, ont une vision positive du monde, vont à l’étranger puis reviennent en France. Il évoque le milieu de la vigne et du vin qu’il connaît très bien, et se réjouit de voir le nombre extraordinaire de jeunes vignerons qui font des efforts pour faire le meilleur vin possible, gèrent l’environnement de la manière la plus propre possible, sont de bons commerçants, tout en étant des personnes sensibles, cultivées, parlant plusieurs langues, voyageant dans le monde entier. Ils créent leur monde, ils fabriquent du paysage et en vivent. De même, il est réjoui par ces jeunes qui font des études, partent étudier à l’étranger, en Chine par exemple et apprennent la langue locale. Cela le rassure beaucoup. Malheureusement, il regrette le peu de gens qui croient en leur potentiel et se prennent en main.

6- Quel a été le plus grand échec de votre vie et comment l’avez-vous surmonté ou tenté de le surmonter ?

Dans son histoire récente, son échec principal est de ne pas avoir été réélu à la direction de la Sorbonne. Il s’est néanmoins gardé de tomber dans la rancœur et a fermé cette page de quelque quatre décennies dans cette université. Il regarde plutôt les bonnes choses qui se sont produites : la création d’une antenne de Paris-Sorbonne à Abu-Dhabi, en plein monde arabe avec liberté d’expression, langue française, mixité, laïcité. Par ailleurs il évoque ses échecs économiques : sa capacité à savoir dépenser de l’argent mais son incapacité à le gagner. "Mais peut-on parler d’un échec au fond ?" s’interroge-t-il.

7-Quelle est aujourd’hui votre motivation essentielle dans la vie ?

Jean-Robert Pitte continue à avancer, redoutant de "rester les deux pieds dans le même sabot", tentant d’avoir toujours trois projets à mener à bien. Il se dit remonté comme une horloge et plus il bouge, plus la mécanique est relancée. Il a fait noter sur son épée d’académicien une phrase que l’on prête à Saint François de Sales : « Il faut soigner le corps pour que l’âme s’y plaise ». Il y a un lien très fort pour lui entre culture, terroir et plaisir. Un peu de bien être, de plaisir, de joie de vivre aide à supporter les larmes. Il relate cette anecdote : alors qu’il avait seulement trois jours, une religieuse à la maternité s’est étonnée de son appétit constant ! Sa gourmandise est toujours de mise, elle explique sa passion pour la cuisine. Un si grand plaisir. Dans le domaine universitaire, les enseignants sont souvent de purs intellectuels, négligeant les plaisirs, le corps. Leur seul ravissement est de sortir un article d’une très grande érudition, sans se préoccuper de qui la reçoit. Ce sont des chercheurs, pas des professeurs. Le géographe et académicien, Jean Robert Pitte a besoin d’échanger pour vivre. Il n’est pas sûr d’avoir de la morale, mais en tout cas il a le moral !

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