Trinh Xuan Thuan ou l’astronomie pour les poètes

Entretien exclusif avec ce spécialiste de l’astronomie extragalactique
L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan est internationalement reconnu pour ses travaux et ses cours sur l’astronomie extragalactique. Lors de son dernier passage à Paris (été 2012), il est venu en notre studio évoquer son parcours littéraire à travers son oeuvre scientifique. D’origine vietnamienne, enseignant aux Etats-Unis, il rédige ses livres directement en français.


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : PAG1091
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Date de mise en ligne : 16 décembre 2012

Le Prix mondial Cino del Duca 2012 a été attribué au Professeur Trinh Xuan Thuan, écrivain et astrophysicien, qui enseigne à l’université de Virginie. Après avoir récompensé des personnalités littéraires telles que Mario Vargas Llosa, Milan Kundera, ou Patrick Modiano, le jury a décidé de lui remettre ce prix mondial 2012 pour son travail de vulgarisation scientifique en langue française.

Trinh Xuan Thuan : « Ce Prix représente pour moi un encouragement à continuer mon œuvre de vulgarisation scientifique. Dans un monde qui dépend de plus en plus de la science et des technologies, il est vital que les citoyens aient une compréhension basique afin que nous puissions tous réfléchir ensemble à l’avenir de la planète. J’étais très honoré que l’Institut de France me remette ce prix pour mon dernier livre « Le cosmos et le lotus » mais aussi pour l’ensemble de mon œuvre ; j’écris tous mes livres en français, et le fait que l’Académie française me décerne ce prix, représente pour moi un très grand honneur. »

Remise du Prix mondial de la Fondation Simone et Cino del Duca à Trinh Xuan Thuan par Yves Pouliquen
Remise du Prix mondial de la Fondation Simone et Cino del Duca à Trinh Xuan Thuan par Yves Pouliquen

Originaire de Hanoï (Vietnam), le professeur Thuan a été scolarisé au lycée français de Saïgon. Il y a appris le français, langue dans laquelle il a rédigé ses ouvrages de grande diffusion sur l’astrophysique.

Spécialiste de l’astronomie extragalactique de renommée internationale, il a découvert la plus jeune galaxie connue de l’Univers grâce à des observations faites avec le télescope spatial Hubble. Il est professeur d’astrophysique à l’Université de Virginie où il dispense, en particulier, un cours d’astronomie pour les poètes.

Parallèlement à son travail de recherche et d’enseignement, il mène une œuvre de diffusion de la connaissance scientifique. Il est l’auteur de nombreux ouvrages exprimant, pour un large public, la vision complexe et subtile d’un scientifique et homme de foi sur l’Univers et sur la place de l’homme dans le cosmos. Pour cela, le professeur Trinh Xuan Thuan a également été récompensé en 2009 par le Prix Kalinga pour la popularisation de la science de l’UNESCO.

Virginia Crespeau : « Grâce à l’obtention de ces prix, auxquels il faut ajouter le prix Louis Pauwels 2012 qui vous a été remis à la Société des Gens de Lettres, à Paris, toutes ces reconnaissances qui récompensent et encouragent votre travail - votre engagement scientifique que vous qualifiez vous-même de recueilleur de lumière, de passeur de savoir - vous donnent envie de concevoir comment la suite de vos implications scientifiques ? »

Trinh Xuan Thuan « Pour moi, ces prix de grands encouragements dans mon travail de communication scientifique. Je me suis toujours défini comme ayant trois casquettes : d’abord la casquette de chercheur car je suis astrophysicien ; j’essaie de faire reculer les frontières de la connaissance de l’astrophysique ; mon domaine est avant tout la formation et l’évolution des galaxies naines. Deuxième casquette : je suis professeur et j’œuvre dans le but de passer le flambeau en quelque sorte à la prochaine génération. Vous savez, j’enseigne toujours à l’université de Virginie l’astronomie à des littéraires ; j’ai intitulé mon cours : cours d’astronomie pour les poètes ; pour moi, c’est un vrai challenge car enseigner l’astrophysique à des gens qui sont déjà conquis par la science relève bien moins un défi que d’enseigner à des gens qui, en fait, ne vont pas faire de la science leur métier plus tard. Je voulais leur communiquer mon enthousiasme et mon entière conviction que la science doit faire partie intégrante de la culture d’un honnête homme tel qu’on le concevait au XVIIème siècle. Troisième casquette : aussi passionnant que soit cet enseignement, il restait toujours assez frustrant car même si ma classe est toujours bondée - 140 étudiants – cette audience ne représente qu’une infime fraction de la population… Donc lorsqu’un éditeur m’a contacté pour que j’écrive sur le sujet même de la cosmologie, donc sur l’histoire de l’univers - ce premier livre sera « La mélodie secrète » - j’ai absolument sauté sur l’occasion pour communiquer mon amour de la science, mon admiration de la beauté et de l’harmonie de l’univers à un public qui de ce fait est beaucoup plus large et pas du tout scientifique ; c’était pour moi primordial. »

Virginia Crespeau : « J’entendais sur les ondes de France Culture dernièrement, l’un des responsables de la communication du CNRS se plaindre justement d’un non savoir communiquer sur la science de la part des scientifiques ; il y aurait entre vous, scientifiques, et le grand public, une communication déficiente, fonctionnant mal ; car soit cette communication donne dans l’évènementiel et le sensationnalisme avec de gros effets de titres accrocheurs dans les journaux, sur les livres, soit elle reste confinée dans des circuits scientifiques très fermés et spécialisés. Où se trouve la juste mesure ? Nous avons besoin de savoir que nous sommes tous « poussière d’étoile » pour le comprendre et l’intégrer à nos vies. »

Trinh Xuan Thuan : « Oui, c’est une très bonne question ; il est vrai que c’est tout un art de pouvoir communiquer la science ; car en tant que scientifique, je voudrais conserver la rigueur scientifique, ne pas dire des choses trop simplifiées qui ne sont pas dans l’esprit des recherches ; mais d’un autre côté, il faut aussi savoir transmettre en expliquant ces données scientifiques de manière poétique, ludique de façon à intéresser le public. Le challenge pour moi, quand j’écris un ouvrage, consiste à l’écrire comme un véritable roman, avec des inattendus, des rebondissements, du suspens, il faut tenir en haleine le lecteur et essayer de l’amener lentement vers la conclusion comme un roman policier. En astrophysique, le processus de la recherche est un peu comme le résultat d’une enquête policière d’Hercule Poirot dans les romans d’Agatha Christie à la différence près que le crime, dans le domaine de la science, lui, a été commis il y a très longtemps dans notre échelle de temps astronomique, des millions voir des milliards d’années ; nos indices à nous scientifiques ce sont les fossiles et à partir de là, il nous faut reconstituer l’histoire, vous savez comme Sherlock Holmes qui observe les empreintes pour essayer de trouver le coupable ; ici, on doit trouver les causes physiques et les phénomènes, par exemple la disparition des dinosaures, qu’est ce qui a provoqué la disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années ? Nous savons maintenant qu’un grand astéroïde a percuté la terre ;on a donc pu regrouper les indices, creuser la terre ; lorsqu’on creuse la terre, on remonte le temps : les surfaces les plus récentes sont au-dessus, quant aux couches profondes, elles nous renseignent sur le passé. En creusant cette terre et en remontant le temps à 65 millions d’années, on découvre ainsi une couche d’iridium ; or, on sait que l’iridium n’existe pas beaucoup à la surface de la terre mais qu’il existe dans les astéroïdes ; on en a donc déduit qu’un astéroïde venu de l’espace, était entré en collision avec la terre… La création de l’univers reste un mystère entier donc vous voyez, nous scientifiques, menons nos investigations tout comme le font les enquêteurs policiers sur les lieux des crimes… D’autre part, tous mes livres sont écrits en français ; dans mon écriture, j’essaye toujours d’introduire une note poétique ; je manie mes phrases ; j’essaie et réessaie mes mots ; le français est une langue où je ressens bien toute la sonorité des mots ; pour moi c’est très important, j’aime beaucoup la langue française et son merveilleux vocabulaire. »

Virginia Crespeau : « Un scientifique parce qu’il se livre à un travail d’ordre scientifique doit-il se couper de son imaginaire, de ses sensations ? Vous pourriez, vous scientifiques, donner l’impression de n’être que des cerveaux fonctionnant magnifiquement mais déconnectés volontairement de vos sens et émotions, se privant de votre imaginaire, pour être performants… »

Trinh Xuan Thuan : « Je dis toujours, la motivation première, en fait, c’est l’émotion. Vous savez, la science n’est pas une chose aride ; l’homme de la rue en pensant à la science ne voit que des équations mathématiques indéchiffrables pour lui. En fait, c’est faux, pour un chercheur, c’est véritablement l’émotion, pour moi c’est la contemplation de l’univers, de la beauté, de l’harmonie qui m’entoure qui est ma première motivation ; l’intellect, la raison, les équations mathématiques viennent après, pour tenter d’expliquer cette beauté, cette organisation. Un scientifique est un être humain motivé avant tout par des sensations et des émotions. »

Virginia Crespeau : « Au cours des siècles, l’une des grandes ennemies de la science, a été la religion... »

Trinh Xuan Thuan : « Oui, et dans mon domaine en particulier, on peut évoquer l’affaire Galilée en 1543 : Nicolas Copernic dit que la terre n’est plus au centre du monde mais que le soleil est au centre du système solaire, la terre étant reléguée au rang d’une simple planète tournant autour du soleil… Bien sûr, ce système héliocentrique fit scandale car l’Église par une interprétation trop littérale de la Bible affirmait que l’univers avait été créé pour le seul bénéfice de l’homme et que la terre devait donc être le centre du monde. Cette conviction de l’Eglise n’allait pas du tout dans le sens du système copernicien et Galilée qui fut le premier à regarder dans un télescope en 1609, vit beaucoup de phénomènes qui confirmaient le système pressenti par Copernic. La terre n’était pas au centre du monde ; par exemple, Galilée observa que Vénus avait des phases comme la lune (quartiers de lune, pleine lune) et cela ne pouvait se vérifier que seulement si Vénus tournait autour de la terre. Galilée découvrit aussi les 4 plus grosses lunes autour de Jupiter, qu’on appelle aujourd’hui d’ailleurs lune galiléenne ; donc il voyait bien qu’il y avait des objets qui tournaient autour de Jupiter et non autour de la terre ; il clama haut et fort son adhésion au système héliocentrique de Copernic. Trop et trop fort, il fut traduit devant l’inquisition et l’Église le força à renier publiquement ce qu’il avait trouvé, ses découvertes scientifiques, mais la légende dit qu’il aurait répliqué : « Et pourtant, c’est la terre qui tourne autour du soleil et non le contraire. » Je pense que cela consomma le divorce entre la science et la religion. »

Virginia Crespeau : « Parlez-nous du XXIème siècle ; Benoît XVI est membre de l’Institut de France, l’Académie des Sciences Morales et politiques l’a en effet élu membre associé étranger en 1992), cet Institut de France où sous la célèbre coupole, le prix de la Fondation Cino Del Duca vous a été remis pour récompenser l’ensemble de votre œuvre. Qu’en est-il de la position catholique aujourd’hui, accueillez-vous des séminaristes en quête du mystère des étoiles ? Ressentez-vous une interrogation, un désir de savoir, de découvrir, d’enrichir une foi par les découvertes scientifiques ? »

Trinh Xuan Thuan : « Je pense qu’il y a peut-être un peu plus de dialogue maintenant entre la science et la religion et en particulier dans les grandes institutions religieuses ; d’ailleurs le Vatican a même un observatoire ; j’ai participé à des colloques organisés par le Vatican ; il y a donc un souci d’échange, et je pense que l’Église contemporaine est bien consciente qu’il n’est plus question de dicter aux scientifiques ce qu’ils doivent trouver et on peut reprendre cette jolie formule qui date du temps de Galilée : l’Église peut nous dire comment on va au ciel mais elle ne peut pas dire comment va le ciel. »

Virginia Crespeau : « Mais au contraire, aujourd’hui, en 2012, les vertigineuses découvertes scientifiques, n’entraînent-elles pas une sorte de déni, de mise à l’écart, voire de rejet de la dimension cosmique de chacun d’entre nous ? Consciemment ou inconsciemment ? Ce que l’on appréhende mal engendre souvent la peur. A l’opposé de l’époque de Galilée, n’est-il pas trop perturbant de nous savoir tous embarqués sur cette petite sphère, tournant sur elle-même et qui de plus se déplace tout autour du soleil avec un centre de gravité comme ceci, comme cela… ? Cette réalité de la condition humaine n’est-elle pas aussi perturbante pour l’homme que peut l’être et que l’a toujours été l’idée de la mort… ? »

Trinh Xuan Thuan : « Bien sûr il y a cette angoisse très humaine de l’infini ; même Pascal qui était un grand scientifique avait déjà dit au XVIIème siècle : « Le silence éternel des espaces infinis m’effraie. » Et c’est vrai que nous pouvons avoir peur de ce que nous voyons mais aussi de ce que nous savons exister mais que nous ne pouvons percevoir comme l’infiniment petit. L’infiniment grand est je pense plus abordable car aujourd’hui avec un petit télescope vous pouvez regarder la lune, les étoiles, et bien d’autres merveilles à l’œil nu. Le ciel est poétique et je me trouve chanceux de travailler dans ce domaine où il est beaucoup plus facile de parler de ce que je cherche ou de ce que j’étudie car justement tout un chacun peut lever les yeux vers le ciel et voir la voie lactée, les planètes, les étoiles. Je pense qu’aucun être humain est insensible à cette poésie du ciel ; donc il y a un contact plus ou moins direct avec le ciel mais il est vrai que bien sûr, seule une petite poignée d’hommes sur terre, peut-être quelques milliers ont accès à ces télescopes qui permettent de regarder très loin et donc de remonter dans le temps d’une dizaine de milliards d’années. A l’échelle humaine, ce rapetissement de la place de l’homme, peut paraître angoissant et déstabilisant en occident en tous cas, puisque Aristote pensait que nous étions le centre du monde… Nous qui pensions être le centre du monde, maintenant, nous sommes seulement perdus sur une planète tournant autour d’un astre qui est parmi des centaines de milliards de soleils dans la voie lactée, voie lactée qui a son tour se perd parmi les centaines de milliards de galaxies. C’est vrai que ce rapetissement agrandit l’angoisse, l’angoisse de cet espace infini dont Pascal parlait si bien."

- A écouter aussi :
- L’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, lauréat du Prix mondial Del Duca, reçoit le prix Louis Pauwels 2012
- Trinh Xuan Thuan : le cosmos et le lotus
- "Les voies de la lumière", par l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan







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