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Ce que révèle le déficit de la balance des paiements...

L’analyse de Jacques de Larosière, de l’Académie des sciences morales et politiques
Il n’y a pas que la dette qui soit inquiétante... Jacques de Larosière, de l’Académie des sciences morales et politiques, explique, dans sa chronique "Finances" que le déséquilibre de notre balance des paiements, même si le sujet est moins traité que celui de la dette ou de la crise de l’euro, est tout aussi inquiétant.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : chr875
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/chr875.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida9683-Ce-que-revele-le-deficit-de-la-balance-des-paiements.html
Date de mise en ligne : 12 octobre 2012

Jacques de Larosière le confirme d’emblée : Si l’on parle beaucoup du déficit budgétaire, on parle assez rarement du déficit de la balance des paiements -et en particulier du déficit de ce qu’on appelle la balance des paiements courants, c’est-à-dire des opérations qui touchent les marchandises, le commerce, les services, les transferts financiers, mais pas les mouvements de capitaux au sens plus large du terme.

C’est pourquoi il a voulu traiter ou évoquer ce sujet important : "Il faut comprendre que cette balance qui regroupe les opérations soit au crédit soit au débit sur les marchandises, les services et les transferts financiers englobe en quelque sorte la relation économique fondamentale entre le pays et l’extérieur. Si vous avez un pays qui, comme le nôtre malheureusement, présente un déficit persistant de cette balance des paiements courants, cela peut être le symptôme d’un déséquilibre économique plus général. En effet si un pays importe systématiquement plus qu’il ne peut exporter, c’est en général le signe d’une faiblesse dans la compétitivité de ce pays et c’est peut-être aussi le signe qu’il y a trop de demande intérieure qui absorbe trop de production et qui n’en laisse pas assez à l’exportation. Le fait d’importer systématiquement plus que l’on exporte, il faut le comprendre, ne favorise pas l’emploi : les produits importés représentent des heures de travail pour les pays exportateurs mais ne génèrent aucun travail et aucun emploi en France, alors que si nous étions davantage exportateurs, c’est nous qui ferions travailler la population française pour cette production exportée.

On dit que la balance des paiements contribue soit d’une manière positive soit d’une manière négative -et malheureusement pour nous c’est d’une manière négative- à l’emploi et, en ce qui concerne la France, au chômage. Enfin la persistance d’un déficit de la balance des paiements courants entraîne, par définition même, l’accumulation d’un endettement extérieur. En effet le surplus de produits et de services importés doit être financé, et il doit être financé par des crédits extérieurs qui s’accumulent et augmentent la dette générale de notre pays. Voilà pourquoi j’ai voulu évoquer ce sujet".

L’évolution de cette balance depuis quelques années

"Cette évolution n’est pas bonne. En 2005, -ce n’est pas si ancien que cela, il y a sept ans-, la France connaissait un léger excédent de sa balance des paiements courants, c’était un peu moins de 1% de son produit intérieur brut ; aujourd’hui le déficit courant est de 2% du PIB ; on est donc passé d’un surplus de 0.5 à un déficit de 2% ce qui représente à peu près 47 milliards d’euros pour une année.

C’est un chiffre important. Car si l’on décompose un peu ce chiffre de 47 milliards et ce chiffre de 2%, on perçoit des indications inquiétantes. J’ai dit que la balance des paiements regroupait différentes catégories d’opérations ; si vous prenez les revenus des capitaux que nous avons investis à l’étranger et que des étrangers ont investis chez nous, il y a un solde qui est en l’occurrence positif pour notre pays, assez largement positif, qui représente + 3% ; c’est un solde excédentaire ; si vous prenez les services, c’est-à-dire l’hôtellerie, toute une série de services qui attire des clients étrangers ou au contraire qui attire à l’extérieur des clients français, vous voyez que le solde est positif mais faiblement ( 0,75% d’un point de PIB) ; si vous prenez des transferts, par exemple des transferts que font des travailleurs étrangers en France ou immigrés en France qui réexportent ces capitaux à l’extérieur, vous voyez que c’est déficitaire, -ce qui est connu et assez normal- de 2% du PIB, et enfin, ce qui peut-être doit davantage nous intéresser, la balance des marchandises -ce qu’on appelle plus communément le solde commercial- : il est négatif de 3,75% de PIB. Ce qui m’inquiète, c’est ce -3,75%, cela représente un peu plus de 70 milliards d’euros de déficit et c’est un chiffre qu’il faut bien comprendre et qui malheureusement témoigne de la faiblesse de nos exportations industrielles".

La France, une exception ?

Non, nous ne sommes pas une exception, une grande partie de l’Europe du Sud est en déficit de la balance des paiements courants et c’est plutôt l’Europe du Nord comme l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas qui a des excédents. L’Allemagne présente depuis 2004-2005, un excédent de balance des paiements courants d’ordre de 5 et demi à 6%, plutôt 6 maintenant de PIB, -face à nos -2-, l’écart est considérable. En dehors de l’Allemagne dont on connaît très bien la situation de très fortes exportations, notamment pour les biens d’équipements et un certain nombre de produits industriels, si vous prenez le cas de deux pays du Sud que nous considérons souvent comme des pays très déficitaires, nous voyons que leur situation est en train -du point de vue de la balance des paiements courants et plus particulièrement de la balance commerciale-, que leur situation est en train de s’améliorer. Je donne juste quelques chiffres : l’Espagne avait en 2008 un déficit de sa balance des paiements courants de plus de 10,5% du PIB (ce qui est considérable ; si vous faites des comparaisons internationales, quand on est autour de 2 ; ce n’est déjà pas bon signe), donc elle avait 10,6% de déficit ; aujourd’hui le dernier chiffre que j’ai relevé, les Espagnols sont à un petit peu plus de 2,5, c’est-à-dire qu’ils ont fait ce qu’on appelle un ajustement qui a amélioré leur balance des paiements de près de 8 points en l’espace de 3 ans. L’Italie a amélioré sa balance des paiements courants de 2 points de PIB entre 2011 et 2012, c’est-à-dire plus récemment ; elle a maintenant un déficit qui est à peu près 1% du PIB contre nos 2% à nous. Et en France, contrairement à ce qui se passe en Espagne et en Italie, on ne voit aucune amélioration depuis quelques années. J’ai ici la courbe : elle oscille malheureusement à près de 0 à -2% de manière constante depuis 2002. Cela fait 10 ans !

C’est perturbant car ce n’est pas seulement un coup de vent conjoncturel, c’est quelque chose qui doit être analysé comme étant plus important.

Jacques de Larosière
Jacques de Larosière

Que révèle un tel déficit, quelles déficiences dans notre pays ? Il révèle des déficiences d’autant plus importantes que c’est essentiellement la balance marchandises, celle des produits manufacturés qui est responsable de ce chiffre et même plus que responsable puisqu’on a un déficit de 3,75% du PIB pour un déficit global courant de 2%. Alors on dit souvent, pour expliquer ce phénomène, que c’est la faute de la conjoncture extérieure et la conjoncture extérieure, c’est la situation économique des pays extérieurs qui importent moins de produits français parce que leur économie n’est pas très porteuse comme on dit ; cela fait que nous avons plus de mal à exporter et ceci est en effet un peu le contexte depuis quelques années. Je suis peu impressionné par cet argument : ces circonstances ont aussi atteint l’Allemagne qui pourtant, comme je l’ai dit, conserve et augmente son excédent courant qui est aujourd’hui de l’ordre de 6% depuis 2003. Et donc cela fait dix ans que les Allemands connaissent les mêmes tribulations conjoncturelles que nous, quelquefois de bonnes années, quelquefois de mauvaises années, -plutôt des mauvaises années récemment-, mais ils dégagent dse manière récurrente un solde courant très positif qui est à peu près de 180 milliards d’euros. Je rappelle que nous, nous avons un déficit marchandises de 70 milliards et les Allemands ont un excédent marchandises de 70 milliards, c’est-à-dire 140 milliards de plus, donc une très grosse différence qui est révélatrice.

L’Espagne et l’Italie améliorent leurs comptes extérieurs, vont maintenant vers l’équilibre courant, alors qu’ils ont eu les mêmes problèmes (ils en ont eu d’ailleurs d’autres que nous n’avons pas eus au même degré : en Espagne il y a eu une énorme bulle immobilière comme vous le savez pendant un certain nombre d’années qui a absorbé du pouvoir d’achat local et qui ne générait que très peu d’exportations).

Je note aussi que notre endettement extérieur continue de s’accroître, il n’a pas atteint des nivaux inquiétants, mais il se situe aujourd’hui à un peu plus de 500.000 milliards d’euros, ce qui représente tout de même 200% du PIB, deux fois le produit intérieur brut français, c’est à peu près le même pourcentage qu’ont les Américains et, en termes nets, -et il faut raisonner en termes nets,- c’est-à-dire qu’il faut réduire cet endettement extérieur que je viens d’évaluer à 500.000 milliards du montant de nos avoirs extérieurs car nous possédons aussi des avoirs à l’extérieur et quand on fait la soustraction, nous finissons avec un endettement net extérieur qui est de l’ordre de 50 milliards, un déficit alors en capital, qui représente un peu moins de 20% du PIB. C’est un ordre de grandeur qu’il faut commencer à surveiller même si aux Etats-Unis il est à peu près du même ordre.

Les causes structurelles du déficit

Pourquoi avons-nous un déficit, notamment un déficit marchandises si lourd ? La raison de cette situation tient essentiellement à l’insuffisance de notre compétitivité. La faute n’est pas à la conjoncture comme on a trop tendance à le dire en France, la cause de cette insuffisance, ce sont essentiellement des causes structurelles bien connues, j’en cite quelques unes : trop de charges sociales financées par le travail, -ce qui fait que les entreprises sont obligées de facturer lorsqu’elles exportent comme lorsqu’elles vendent d’ailleurs sur le marché intérieur, elles sont obligées de facturer ces charges employeurs et ces charges employés qui permettent de financer et encore en partie seulement la sécurité sociale-. Quand vous faites la comparaison entre la France et l’Allemagne, on voit que ceci est un handicap pour les exportations françaises. On peut citer aussi la durée du travail, les 35 h n’ont certainement pas aidé à la compétitivité de notre travail, les Allemands travaillent beaucoup plus longuement que nous. On peut citer aussi l’inflexibilité ou la trop faible flexibilité du fonctionnement du marché du travail. En Allemagne, les syndicats sont d’ailleurs beaucoup plus intégrés aux décisions d’entreprises, quand une entreprise a du mal à cause de la conjoncture, que ce soit à l’export ou sur le marché intérieur, elle peut faire du chômage technique, reprendre l’activité quand ca va mieux, elle a une flexibilité au niveau de l’entreprise qui fait qu’elle n’est pas obligée de fermer et d’avoir des conséquences très graves si elle doit à tout prix maintenir le cadre travail.

Je souligne toujours également le poids excessif des prélèvements publics. Je regardais aujourd’hui (début octobre 2012) les statistiques de la Banque centrale européenne. Aujourd’hui la France consacre 56% de son PIB chaque année à la dépense publique, en Allemagne c’est 48%. Qui finance cette différence entre 48 et 56, ces 8% de PIB de différence ? Ce sont les contribuables, et dans les contribuables, il y a les entreprises. Donc, les entreprises sont pénalisées par cette lourdeur de la dépense publique. On dit que c’est un phénomène européen, que l’Allemagne est un cas à part... ce n’est pas du tout vrai. J’ai regardé la moyenne pondérée européenne : elle est de 50% et nous nous sommes à 56 et les Allemands à 48, donc ce n’est pas vrai de dire que l’Allemagne est une exception, c’est nous l’exception, nous sommes les champions des prélèvements obligatoires, pratiquement le numéro 1 des pays de l’OCDE.

En conclusion, je crois qu’il faut s’occuper davantage de ce problème du déficit extérieur français. On peut dire 2% pour la balance courante ce n’est pas énorme, mais 3,75% pour la balance commerciale c’est beaucoup et c’est beaucoup d’emplois perdus. Car il y a deux éléments : il y a la partie que l’on n’a pas exportée mais il y a aussi la partie qu’on a importée de l’étranger et qui fait que nous perdons des emplois tant à l’import si je puis dire -car c’est de l’emploi que nous donnons à des gens qui exportent chez nous- et à l’export où nous n’exportons pas assez, et donc pour toute exportation qui n’a pas eu lieu pour les raisons que j’ai indiquées, il y a de l’emploi en moins. Il faudrait que nous arrivions à comprendre que si nous voulons sortir du problème du chômage, du sous-emploi, ce n’est pas à mon avis en créant les emplois dans la fonction publique qui doivent être financés par davantage de dettes, c’est en permettant aux entreprises de profiter du marché mondial. Il y a au moins une chose qui est bonne dans la mondialisation, c’est que c’est un marché et un marché qui est ascendant car la croissance des pays émergents continue d’être forte même si elle est un peu tempérée ces temps ci. Il faut essayer d’utiliser les occasions de ce marché mondial pour exporter davantage et pour cela il y a quelques verrous, ceux que j’indiquais, la durée du travail, le coût du travail et puis on peut ajouter la formation professionnelle, les liens entre les petites, moyennes entreprises et les grandes, les accords de sous-traitance, il y a tout cela qui est technique, précis, qu’il faut traiter, pas seulement évoquer mais traiter pour résoudre. Ce n’est pas du tout de l’austérité ce dont je parle, au contraire c’est de la contre-austérité, le fait de donner un peu plus de flexibilité aux entreprises, le fait de transférer des charges sociales vers l’impôt général et le sortir de la fiche de paie, ce ne sont pas des choses qui coûtent, ce sont des choses qui sont orientées vers l’emploi nouveau et malheureusement je pense que nous vivons dans un pays où les structures sont très rigides où l’on s’intéresse trop peu à la création d’emplois nouveaux et à dynamiser l’offre de produits. Je souhaite que l’on s’occupe davantage de l’avenir c’est-à-dire de nos enfants, de nos petits-enfants et peut-être un petit peu moins de ceux qui ont des positions acquises.

- Ecoutez : Finances, la chronique de Jacques de Larosière






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