Littérature comparée : le « Monde chinois » et les Lettres françaises (9/11)

Pierre Brunel reçoit Yvan Daniel et le philosophe Bertrand Saint-Sernin, de l’Académie des sciences morales et politiques
Le rayonnement de l’« autre monde » chinois s’est affirmé progressivement dans les littératures d’Europe. La découverte et la reconnaissance de la culture chinoise sont à l’origine de nombreuses œuvres littéraires occidentales. De nos jours, le dialogue poétique et spirituel se poursuit : l’accueil de François Cheng au sein de l’Académie française en 2002 en témoigne. Écoutez Bertrand Saint-Sernin, de l’Académie des sciences morales et politiques, Pierre Brunel et Yvan Daniel évoquer la grande question des missionnaires en Chine et les auteurs Paul Claudel, Victor Segalen et François Cheng.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC556
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Date de mise en ligne : 23 septembre 2012

D’emblée , Pierre Brunel tient à préciser que « Littérature comparée et Chine » est un sujet vaste et difficile, pour lequel il faudrait convoquer des écrivains étrangers, par exemple Pearl Buck, prix Nobel de littérature en 1938, et faire place au développement de la littérature comparée en Chine -évoqué dans le numéro spécial Le Comparatisme en Chine aujourd’hui, publié dans la Revue de Littérature comparée en janvier-mars 2011. Mais on s’en tiendra à une grande question et à de grands écrivains, y compris d’origine chinoise.

Les Lettres curieuses et édifiantes des Jésuites au XVIII° siècle en Chine : un des trésors de la Bibliothèque de l’Institut de France

Bertrand Saint-Sernin présente le rôle pionnier des Jésuites dans le dialogue entre la civilisation occidentale et la Chine et de leurs Lettres curieuses et édifiantes, car la Compagnie de Jésus a eu l’habitude de demander à ses missionnaires de faire des rapports sur les pays dans lesquels ils séjournaient.

En 1685, un groupe de Jésuites français s’embarquent de Brest pour la Chine. Les Pères envoyés en Chine seront souvent, aussi, des scientifiques. Et cela donne lieu à un échange de correspondances - notamment entre l’Académie des sciences et ces pères missionnaires en Chine- et à la publication d’environ 4.000 pages de « Lettres curieuses et édifiantes » entre 1702 et 1776.

Les sujets abordés sont dans le domaine des sciences. Laissons de côté un problème très important qui est à la fois scientifique et théologique : le problème de la chronologie. Peut-on rendre compatible la chronologie biblique avec la chronologie chinoise ? C’est une préoccupation qui apparaît dans de nombreuses lettres. Mais, en dehors de cela, on trouve différents thèmes traités : quelles sont les causes du retard scientifique de la Chine ? Qu’est-ce-que la médecine chinoise ? Que penser de la méthode chinoise de l’inoculation de la petite vérole contre la variole ? Que dire des recherches sur l’astrologie, sur la pierre philosophale et sur bien d’autres sujets ? Des problèmes techniques, aussi, sont abordés ; notamment, on trouve un très long mémoire sur la porcelaine chinoise et quand on découvrira du kaolin près de Limoges, cela permettra de fabriquer la porcelaine de Limoges.

Ces Lettres ont marqué profondément tous les écrivains français qui ont découvert la Chine- et ceci dès le XVIII° siècle, avec Voltaire. Les récits de voyage et les traductions des classiques chinois des Jésuites de la fin du XIX° et d’autres missionnaires -comme le Père Évariste Huc, un Lazariste- ont participé, hautement, à la « renaissance orientale » en Occident.

Paul Claudel et Victor Segalen

Pierre Brunel et Yvan Daniel, tous deux éminents spécialistes de Claudel, évoquent l’arrivée de l’écrivain en Chine, en 1895 et citent quatre de ses ouvrages : Connaissance de l’Est, Le Repos du septième jour, Sous le signe du Dragon, Petits poèmes d’après le chinois.

Victor Segalen, qui débarque sur le sol chinois en 1909, est un lecteur de Claudel.

On sait, en effet, qu’au cours de son voyage en Chine il avait Connaissance de l’Est en main. Il était réticent en ce qui concerne Le Repos du septième jour qui se termine par une sorte de christianisation de la Chine : l’empereur descend dans le monde des morts et revient, pratiquement, la croix en main.

La rencontre entre les deux hommes en 1909 ne fut pas négative mais un peu distante, comme leurs contacts futurs.

Victor Segalen, « l’exote » loin de l’exotisme des cocotiers

Yvan Daniel explique ce que Segalen entendait par ce mot nouveau : en fait, il essayait de se distinguer d’une tradition littéraire française, celle de l’exotisme essentiellement lié, entre autres, à l’expérience coloniale française. Pour Segalen, l’Académicien Pierre Loti, héros de l’exotisme français dans la dernière décennie du XIX° siècle, est un contre-modèle d’exotisme typique car il correspond à un ensemble de clichés : le cocotier ou d’autres figures de ce genre-là. Donc l’« exote » doit se démarquer de cette espèce de tourisme colonial et apprendre à, vraiment, entrer en contact avec ce qu’il appelle le « Divers » -l’expression de la diversité au contact de l’autre et de « l’ailleurs » radical, qui permet de revenir à soi-même. De se recentrer.

Pierre Brunel poursuit en évoquant François Cheng qui, dans son livre L’Un vers l’Autre, En voyage avec Victor Segalen, lance un jeu de mot juste et éclairant : « exote/ex-hôte ».

« Ex-hôte », dit François Cheng, car il s’agit de ne plus en rester au stade du réel, du visible, de l’apparent, décrit par les écrivains qui sont seulement des écrivains de l’exotisme, mais il s’agit de pénétrer à l’intérieur, de rentrer dans l’imaginaire et même dans le spirituel.

Nos invités comparatistes présentent, alors, quelques ouvrages de Segalen : Stèles ; Peintures ; Le Fils du Ciel ; René Leys. Pierre-Jean Rémy, de l’Académie française, qui fut diplomate en Chine, cite souvent dans Le Sac du Palais d’été, des pages de Segalen -plus rarement celles de Claudel.

François Cheng, une amitié intérieure avec Victor Segalen

François Cheng est habité par l’errance orientale de Segalen qui lui a permis de visiter, en imagination, une Chine qu’il a quittée très jeune.

Poète, romancier et critique d’art, François Cheng est aussi un grand professeur. Ces émerveillements, ces éclaircissements sont des références pour les sinologues et les comparatistes. Le numéro spécial d’Avril-Juin 2007 de la Revue de littérature comparée -issue d’un colloque organisé en Sorbonne par Pierre Brunel- lui est consacré.

Pierre Brunel se souvient, avec émotion de ce colloque : François Cheng était présent, il a lu admirablement ses textes car nul ne lit ses poèmes aussi bien que lui. C’était quelque chose d’extrêmement émouvant que ce colloque et nous sommes fiers de lui avoir consacré un numéro de la « Revue littérature comparée », nous somme fiers de l’avoir dans le Comité d’honneur de cette même revue et je voudrais dire, encore, puisqu’il a été question de lui aussi au début de cette émission qu’il avait le plus grand respect pour Étiemble et que, dans nos conversation, le nom d’Étiemble revenait toujours.

Anne Cheng, sa fille, enseigne maintenant sa pensée au Collège de France. Elle, aussi, a publié des textes importants, notamment, son Histoire de la pensée chinoise.

Pierre Brunel fut professeur de Littérature comparée à l’Université de Paris IV-Sorbonne et dirigea le département de Littérature française et comparée de 1982 à 1989. Il est l’actuel directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne. Il fonda le Centre de recherche en Littérature comparée dont il fut le premier directeur. Il est le président du Collège de Littérature comparée qu’il a fondé en 1995. Membre de l’Association internationale de Littérature comparée, il est le fondateur et le directeur de plusieurs collections : « Recherches actuelles en Littérature comparée », « La Salamandre » et « Musique et musiciens » avec Xavier Darcos.

Yvan Daniel est professeur de Littérature générale et comparée à la Faculté des Lettres, Langues, Arts et Sciences humaines de l’Université de La Rochelle. Ses recherches portent essentiellement sur les effets de la mondialisation culturelle et théorique dans la création littéraire entre la France et la Chine. Il est notamment l’auteur de Paul Claudel et l’Empire du Milieu, Paris, Les Indes savantes, 2003 et de Littérature française et Culture chinoise, Paris, Les Indes savantes, 2011.

Bertrand Saint-Sernin, de l’Institut de France (Académie des sciences morales et politiques), est professeur émérite à l’Université ParisIV-Sorbonne, section philosophie et histoire des sciences.

Voici les trois poèmes de Paul Claudel et Victor Segalen présentés et lus, sur un fond musical, par Pierre Brunel et Yvan Daniel :

- Poème intitulé Pagode, 1896, dans Connaissance de l’Est de Paul Claudel : Musique : Pagodes, la première des Estampes de Claude Debussy.

«  Me voici de nouveau devant la Tour. De même que la Pagode exprime par son système de cours et d’édifices l’étendue et les dimensions de l’espace, la Tour en est la hauteur. Juxtaposée au ciel, elle lui confère une mesure. Les sept étages octogonaux sont une coupe des sept cieux mystiques. L’architecte en a pincé les cornes et relevé les bords avec art ; chaque étage produit au-dessous de lui son ombre ; à chaque angle de chaque toit il a attaché une sonnette, et le globule du battant pend au dehors. Syllabe liée, elle est de chaque ciel la voix imperceptible, et le son inentendu y est suspendu comme une goutte. Je n’ai pas autre chose à dire de la Pagode. Je ne sais comment on la nomme. »

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- Dans le premier recueil de Segalen, Stèles, publié 1912 dans une première version Cité violette interdite, (première partie du texte) : Musique chinoise : Forbidden City (La Cité interdite),The Myth Music, ZhongGuoMin Yue :

«  Elle est bâtie à l’image de Beijing, capitale du Nord, sous un climat chaud à l’extrême ou plus froid que l’extrême froid. À l’entour, les maisons des marchands, l’hôtellerie ouverte à tout le monde avec ses lits de passage ses mangeoires et ses fumiers. En retrait, l’enceinte hautaine, la Conquérante aux âpres remparts, aux redans, aux châteaux d’angles pour mes bons défenseurs. Au milieu, cette muraille rouge, réservant au petit nombre son carré d’amitié parfaite. Mais, centrale, souterraine et supérieure, pleine de palais, de lotus, d’eaux mortes, d’eunuques et de porcelaines, - est ma Cité Violette interdite. --------------------------------------------

- Il s’agit d’un quatrain du poète chinois Sou Tong Po de la dynastie des Tong que Judith Gautier, la fille de Théophile Gautier, traduit vraisemblablement en collaboration avec Ding Tun Ling ; celui que l’on appelait « le chinois de Théophile Gautier » : ce lettré chinois que Théophile Gautier avait accueilli à Neuilly et qui avait donné ses premiers cours de chinois à Judith. Ce quatrain apparaît donc dans Le livre de Jade en 1867 et il est repris en 1937 par Paul Claudel dans ses Petits poèmes d’après le chinois, en fait, on le sait maintenant, c’est plutôt « Petit poèmes d’après Judith Gautier » ! Musique : Pagodes, la première des Estampes de Claude Debussy :

« Hors de la forêt verte des bambous, deux ou trois branches de pêchers en fleur. C’est le printemps ! Les rivières tiédissent, sans doute les canards sont les premiers à savoir cela. Déjà les plants de céleris et les pousses de joncs commencent à s’élever de terre. C’est le moment d’aller à la pêche du tétrodon excellent en cette saison. »

« Parmi les bambous qui bougent Une branche de pêcher rouge.

S’il faut en croire les canards, L’été n’est pas venu trop tard.

Dans mon jardin ont réussi La salade et le céleri La salade et les radis

Rien de meilleur que le poisson Pêché dans la neige qui fond. »






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