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Le Japon et Nagasaki par Pierre Loti et Claude Farrère, de l’Académie française

Extraits de leurs romans respectifs Madame Chrysanthème et La Bataille
Cette émission vous propose de découvrir deux talents, deux styles, deux manières de décrire le même pays, le Japon, et tout particulièrement Nagasaki, seule ville ouverte aux occidentaux à l’époque, en comparant des extraits de Madame Chrysanthème de Pierre Loti et de La Bataille, de Claude Farrère, tous deux membres de l’Académie française.


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Émission proposée par : Fernand Guiot , Hélène Renard
Référence : VOI624
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/voi624.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 18 novembre 2012

Lorsque Madame Chrysanthème de Pierre Loti est publié en 1887, l’écrivain ne siège pas encore à l’Académie française, où il sera élu quatre ans plus tard en 1891. Mais il est déjà un auteur connu, notamment grâce à ses romans : Aziyadé, mon frère Yves, et Pêcheurs d’Islande.

Pierre Loti le jour de sa réception à l'Académie, le 7 avril 1892
Pierre Loti le jour de sa réception à l’Académie, le 7 avril 1892

Pierre Loti arrive à Nagasaki, seule ville du Japon ouverte aux étrangers, le 9 juillet 1885 sur le cuirassé la Triomphante (qui faisait partie de l’escadre d’Extrême Orient, placée sous l’autorité de l’amiral Courbet, décédé peu avant). Loti va y rester 36 jours (jusqu’au 12 août). Dans la dédicace qu’il adresse à la duchesse de Richelieu, il présente son roman : « C’est le journal d’un été de ma vie, auquel je n’ai rien changé, pas même les dates, je trouve que, quand on "arrange" les choses, on les "dérange" toujours beaucoup. Bien que le rôle le plus long soit en apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois principaux personnages sont Moi, le Japon et l’Effet que ce pays m’a produit. »

Lorsque La Bataille est publié en 1909, Claude Farrère, lui, qui était de 26 ans plus jeune que Pierre Loti, est loin d’être élu à l’Académie française, puisqu’il n’y siègera qu’en 1935. Les deux hommes se connaissent puisque Farrère a embarqué en 1903 sur Le Vautour, à Constantinople, sous les ordres du capitaine de frégate Viaud, qui n’est autre que Pierre Loti. Son ouvrage La Bataille n’est pas véritablement un roman car la fiction n’y tient guère de place, mais plutôt un essai, une histoire d’un épisode, entre avril et mai 1905, de la guerre russo-japonaise. Claude Farrère, nettement pro-japonais, écrit dans sa préface : « Je n’ai jamais parlé que de ce que j’avais vu, vu de mes yeux. Et j’ai en outre contrôlé chacun de mes souvenirs par des témoignages compétents... Mes dialogues chinois et japonais, enfin, ne sont guère autre chose qu’une mosaïque de textes anciens ou modernes, littéraires ou populaires, tous bien authentiques ». Et lui aussi ne peut visiter du Japon que Nagasaki.

Les deux ouvrages abordent des thèmes largement différents :

Claude Farrère lors de sa réception à l'Académie française en 1936
Claude Farrère lors de sa réception à l’Académie française en 1936

Madame Chrysanthème raconte le mariage arrangé entre l’auteur et une jeune fille "disponible", qu’un agent matrimonial, entremetteur patenté officiellement blanchisseur, monsieur Kangourou, présente à l’officier français pour que son séjour puisse être le plus agréable possible.

La Bataille a pour personnage principal Jean-François Felze, un artiste âgé et réputé qui peint les grands de ce monde, surtout les femmes fortunées, et qui croise les principaux officiers de cette guerre, des Russes, des Britanniques et des Français, tous en relation avec des aristocrates japonais très attachés à leurs traditions.

Dans les deux romans, néanmoins, le lieu étant identique, on peut commencer notre comparaison par la description de Nagasaki. Les navires pénétraient d’abord dans une longue baie, décrite ainsi par Loti dès les premières pages :
- « Une espèce de couloir ombreux, entre deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une bizarrerie symétrique.. On eût dit que ce Japon s’ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nous laisser pénétrer dans son cœur même. Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki qu’on ne voyait pas encore. T out était admirablement vert. La grande brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme ; l’air, devenu chaud, se remplissait de parfums de fleurs. Et dans cette vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales ; elles se répondaient d’une rive à l’autre ; toutes ces montagnes résonnaient de leurs bruissements innombrables ; tout ce pays rendait comme une incessante vibration de cristal ».

Le Japon apparaît donc à Loti comme un "Éden inattendu" avec ses jonques, ses murailles de montagnes enneigées, ses arbres en bouquets et ses pagodes mystérieuses. Mais le port lui-même le déçoit :

- « Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux : au pied des vertes montagnes surplombantes, c’était une ville tout à fait quelconque. En avant un pêle-mêle de navires portant tous les pavillons du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sur les quais, des usines ; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n’y manquait. »

Et Pierre Loti d’ajouter ce commentaire :
- « Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on l’aura rendue pareille d’un bout à l’autre, et qu’on ne pourra même plus essayer de voyager pour se distraire un peu... »

Littoral de Nagasaki aujourd'hui.
Littoral de Nagasaki aujourd’hui.

Claude Farrère, lui aussi, décrit l’arrivée sur le port d’un bateau qui, dans son roman, porte pour nom l’Yseult :
- « Par le sabord de sa chambre, située à bâbord, Felze accoudé voyait tout Nagasaki, depuis le grand temple du cheval de Bronze, sur la colline d’O-Souwa, jusqu’aux usines fumeuses qui allongent la ville vers l’entrée du fiord... C’était le matin, il avait plu. Le ciel gris accrochait encore des lambeaux de nuages aux sommets de toutes les collines. La verdure nuancée des pins, des cèdres, des camphriers et des érables, apparaissait plus fraîche sous ce manteau d’ouate humide. La neige rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et sur la frontière des nuées basses, les cimetières qui dominent la cité montraient plus nettes leurs petites stèles lavées par l’eau de pluie. Seuls, les toits des maisons, toujours bruns et bleus, mais sans jeux d’ombres et de lumières, se mêlaient confusément tout le long du rivage. Et le soleil manquait à leurs tuiles ternes. »

Farrère ne peut s’empêcher d’exprimer, par les pensées de son héros, ses propres opinions politiques :
- « Me voici dans une ville exotique et jolie, au milieu d’un peuple qui lutte pour son indépendance, et dont les qualités de bravoure, d’élégance et de courtoisie, grandissent infailliblement et se magnifient dans l’exaltation de ce combat...  »

Jardins japonais

Les deux auteurs décrivent un élément incontournable de la culture japonaise : le jardin. Mais de façon bien différente !
Farrère commence d’ailleurs son roman par faire entrer son personnage Felze dans le jardin du marquis Yorisaka dont la demeure domine les hauteurs de la ville. Il pénètre dans le boudoir très parisien de la marquise, femme très occidentalisée dont il doit faire le portrait. En attendant, il regarde par la vitre, et admire le jardin.
- « Un vrai jardin japonais : un carré minuscule, long de dix mètres, large de quinze, que trois murs très hauts pressaient contre la maison ; mais un carré véritablement symbolique, où l’on apercevait des montagnes et des plaines, des forêts, une cascade, un torrent, des cavernes et un lac ; tout cela, bien entendu, en miniature. Les arbres étaient, par conséquent, de ces cèdres nains, hauts comme des épis, que le Japon seul sait racornir comme il faut, ou de minuscules cerisiers, fleuris d’ailleurs comme l’exigeait la saison puisqu’on était au 15 avril ; les monts étaient des taupinières savamment grimées en sierras abruptes ; et le lac, un bocal à poissons rouges, serti pour la vraisemblance, de rives pittoresques, verdoyantes ou rocheuses... » De son côté, Loti, s’attachant plutôt à décrire les femmes et leurs costumes, ainsi que les gestes traditionnels de la vie quotidienne, les détails des logis, des maisons à thé et des temples, tarde à décrire le jardin japonais, qui, apparemment, ne le séduit guère !
- « Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mère, est un des sites les plus mélancoliques, sans contredit, qu’il m’ait été donné de rencontrer dans mes courses par le monde.
Oh, les heures lentes, les heures énervantes et grises, passées à dire des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des confitures poivrées sous la véranda qui reçoit de ce jardinet une lumière affaiblie ! En pleine ville, encaissé entre des murs, ce parc de quatre mètres carrés, avec des petits lacs, des petites montagnes, des petits rochers ; et une teinte de vétusté verdâtre, une moisissure barbue recouvrant tout cela qui jamais n’a vu le soleil.
Cependant, un incontestable sentiment de la nature a présidé à cette réduction microscopique d’un site sauvage. Les rochers sont bien posés. Les cèdres nains, pas plus hauts que des choux, étendent sur les vallées leurs branches noueuses avec des attitudes de géants fatigués par les siècles, - et leur air "grand arbre" déroute la vue, fausse la perspective. Du fond sombre de l’appartement, quand on aperçoit, dans un certain recul, ce paysage relativement éclairé, on en vient presque à se demander s’il est factice ou si, plutôt, on n’est pas soi-même le jouet de quelque illusion maladive, si ce n’est pas la vraie campagne aperçue avec des yeux dérangés, plus au point, - ou bien regardée par le mauvais bout d’une lorgnette...
 »

Intérieurs japonais

Passons du dehors au dedans : les deux écrivains se plaisent à décrire l’intérieur si particulier des maisons japonaises. Mais là encore de façon différente, puisque Loti habite une maison ordinaire tandis que Farrère décrit la demeure d’un officier supérieur.
Pierre Loti évoque donc la grande maison de bois, presque sans ouvertures, et à l’air sinistre, qu’il doit habiter avec son épouse.
- « ce qui frappe dès l’abord, dans ces intérieurs japonais, c’est la propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.
Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une souillure, on me fait monter au première étage, dans une grande pièce où il n’y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin disparaître , - et tout un côté de l’appartement s’ouvre en véranda sur la campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m’apporte un carreau de velours noir...
 » Claude Farrère surprend son lecteur en décrivant la pièce où la marquise Yorisaka va prendre son bain et cesser d’être occidentalisée en revêtant le traditionnel costume des femmes japonaises.
- « La chambre attenant au salon n’était qu’un cabinet étroit, vide de meuble. La marquise traversa ce cabinet, traversa la pièce qui lui faisait suite, et parvint à l’aile extrême du logis. Là, un couloir presque obscur s’allongeait entre deux panneaux de papier uni, surmonté de frises ajourées. Au fond, deux portes à coulisse se faisaient face. La marquise Yorisaka fit glisser la porte de gauche.
Une sorte d’alcôve était derrière cette porte, une alcôve de simple bois blanc finement menuisé, mais absolument nu. Le plafond, très bas, montrait ses solives ; le plancher, ses tatamis couleur de paille fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient lieu de fenêtres et de vitres. Et dans un coin, devant une toilette de poupée posée à même le sol et surmontée d’un miroir à cadre de laque, un coussin de velours noir figurait l’unique siège où l’on pût s’asseoir, s’agenouiller plutôt, s’agenouiller à la japonaise.... Et soudain, frappant encore dans ses paumes, elle ouvrit la porte de droite. Une deuxième chambre apparut, pareille exactement à la première : mêmes panneaux de bois blanc et nu, mêmes châssis de papier diaphane, même solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d’une toilette et d’un miroir, deux tabernacles minuscules flanquaient un autel de cèdre poli, sur lequel s’alignaient des tablettes d’ancêtres... Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se prosterna d’abord correctement devant les tablettes, et demeura, plusieurs minutes, les mains à plat sur le sol, et le front heurtant les nattes.
 »

On pourrait encore comparer bien d’autres éléments que les deux auteurs décrivent chacun à leur manière : la musique par exemple, jouée sur les instruments traditionnels japonais, la vénérable harpe koto décrite par Farrère, ou la guitare, le chamécen, que Loti aime entendre jouer par sa mousmé ; le grand temple d’O-Souwa et ses escaliers géants ; les fêtes et les cortèges éclairés de milliers de lanternes colorées ; les rues bruyantes où se presse la foule des petits commerces, et le bazar où les mousmés se retrouvent, riant et bavardant.
C’est le même Japon, incontestablement, mais chacun des auteurs se montre plus ou moins sensible à tel ou tel aspect de ce pays. Un pays qui a su les séduire, qu’ils ont aimé, et dont le souvenir ne s’est jamais effacé.

En guise d’adieu...

Leurs dernières pages sont emplies de nostalgie :

L’officier Loti, au large, à bord dans sa chambre, retrouve des lotus fanés, derniers souvenirs vivants de son été à Nagasaki : "Je les prends à la main, avec quelques égards toutefois, et j’ouvre mon sabord. Je les jette, ces pauvres lotus, dans l’étendue indéfinie, -en leur faisant mes excuses de leur donner une sépulture si triste et si grande, à eux qui étaient japonais... »

Farrère, lui, termine sur le personnage de la marquise dont l’époux a été tué lors de la bataille :
- « Et tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, un kourouma traîné par deux hommes -coureurs, un kourouma de maître, très élégant... Sur les coussins, une forme blanche était assise... Une femme en deuil, vêtue à l’ancienne mode, de toile unie sans ourlets, comme les rites prescrivent que soient vêtues les veuves. Une femme qui s’en allait, raide et hiératique, la tête droite et les yeux fixes : la marquise Yorisaka... Elle va à Kyôto pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de daïmios, - pour y vivre sous le cilice et pour y mourir- honorablement ».

- Le comédien Fernand Guiot a assuré les lectures de ces extraits.

- Madame Chrysanthème de Pierre Loti est aujourd’hui disponible en Livre de Poche et dans Les œuvres complètes de Pierre Loti tome 4. Il a rendu hommage à l’amiral Courbet.

- Claude Farrère a également écrit sur Pierre Loti et sur l’amiral Courbet "vainqueur des mers de Chine" ainsi qu’une histoire de la marine française. Seul son ouvrage Les civilisés est disponible en Livre de Poche.


En savoir plus :

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