Drogues et alcool au travail : mettre l’accent sur le dépistage et la prévention.

Michel Lhermitte, de l’Académie nationale de pharmacie et Bernard Fontaine, médecin du travail, expliquent le phénomène de conduites addictives en milieu professionnel.
En janvier 2012, l’INPES a publié son enquête sur la consommation de drogues en milieu professionnel. C’est la première fois qu’un volet du Baromètre santé de l’INPES est consacré à ce thème et les résultats montrent que selon les secteurs d’activité, le cannabis, l’alcool ou les drogues dures ne sont pas consommés à la même échelle. Ce qui est sûr, c’est que la consommation de drogues ou d’alcool sur le lieu de travail est profondément ancrée et soulève des questionnements. De la prévention au dépistage, Michel Lhermitte, membre de l’Académie nationale de Pharmacie et Bernard Fontaine, médecin du travail, évoquent dans cette émission ce phénomène des conduites addictives en milieu professionnel.


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Référence : FOC680
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Date de mise en ligne : 24 juin 2012

Un français sur dix se drogue au travail. Un chiffre qu’il est difficile d’obtenir car les enquêtes sur la consommation de substances illicites et d’alcool sur le lieu de travail se font rares. Un manque que déplore Michel Lhermitte, membre de l’Académie nationale de pharmacie et responsable du laboratoire de toxicologie au CHRU de Lille. Une des raisons principales de ce manque vient du coût d’une enquête, mais aussi de sa fiabilité. Il peut aussi s’expliquer par « une volonté d’anonymat sur le sujet au niveau des directions d’entreprise et des médecins du travail qui privilégient le soutien individuel face au problème des toxicomanies », explique Michel Lhermitte.
Cependant, la dernière enquête réalisée par l’INPES montre plusieurs tendances : tout d’abord que la consommation de drogues concerne un nombre considérables de salariés. Ensuite que les principaux produits consommés sont dans l’ordre : l’alcool, le cannabis et les opiacées, qu’ils soient illicites ou dérivés de médicaments.
L’académicien revient sur deux enquêtes qu’il a dirigées et qu’il a présentées lors de la séance thématique sur « Drogues illicites, médicaments psychotropes et monde du travail », organisée à l’Académie nationale de médecine en octobre 2011. La première portait sur 4000 prélèvements urinaires, dans les services interentreprises de la région du Nord et la deuxième s’intéressait aux services de chauffeurs routiers à l’international à Lesquin (Nord Pas de Calais). A chaque fois les mêmes données et la même tendance : les jeunes (18-35 ans) ont une préférence pour le cannabis et les salariés entre 45 et 65 ans, eux, se tournent majoritairement vers l’alcool. Il faudrait évidemment multiplier ce genre d’enquêtes pour pouvoir saisir toute l’ampleur de ce phénomène de consommation de drogues, mais la France reste en retard sur ce sujet : « à part en milieu médical et dans le domaine de l’aviation, il n’y a pas d’enquêtes menées, alors qu’aux États-Unis, on multiplie les dépistages, les questionnaires... » déplore Michel Lhermitte. A défaut d’avoir une vue d’ensemble de la consommation des salariés, c’est le rôle du médecin du travail qui s’avère être primordial. Bernard Fontaine, qui occupe cette profession en plus de celle de toxicologue industriel au Pôle Santé Travail Lille, confie que pour lui c’est d’abord « le comportement du patient qu’il observe ». Et chose étonnante, ses observations l’ont amené à constater qu’il existe une corrélation entre le tabac et la prise de drogues ou d’alcool. Pour lui, « le lien entre tabac et alcool est de l’ordre de 90%, le lien entre tabac et cannabis de 95% et enfin le lien entre tabac et héroïne ou cocaïne de l’ordre de quasiment 100%. » Bien sûr, ces constatations sont insuffisantes et ne permettent pas au médecin du travail d’avoir de réelles informations sur ce phénomène de consommation de drogues au travail : « nous avons besoin de données épidémiologiques pour faire des baromètres et avoir des indicateurs », signale Bernard Fontaine.
De plus, si la consommation de drogues sur le lieu professionnel est assez récente, la réglementation l’est aussi et reste assez floue. La loi du 9 juillet 2011 qui réforme la médecine du travail, donne comme mission depuis un an aux services de santé au travail de s’occuper de l’alcool et des drogues en entreprise. A cela s’ajoute une position récente du Comité national consultatif d’éthique (CCNE) et les recommandations de la mission interministérielle de lutte contre les drogues et toxicomanies (MiLDT), qui s’appliquent à la médecine du travail et devraient être publiées au cours de l’année 2012. Bernard Fontaine souligne aussi la responsabilité civile et pénale de l’employeur, en effet, « l’employeur n’a pas le droit d’agir comme si le risque addictif n’existait pas. » De plus, l’entreprise en tant que personne morale se doit d’apporter une assistance à la personne sans la juger, car « la personne qui souffre de conduites addictives est un malade non un coupable. » ce malade a donc besoin d’une aide, mais risque-t-il le licenciement s’il est ivre ou drogué sur son lieu de travail ? B. Fontaine, en tant que médecin du travail assure que « l’inaptitude définitive pour le premier épisode de consommation de substances addictogènes n’existe pas » et qu’ « il faut quand même une récidive. » De toute façon, seul le médecin du travail est apte à prendre cette décision et à déclarer l’inaptitude d’un salarié et pour qu’un licenciement éventuel soit considéré comme non discriminatoire, il faut quitter le domaine de la faute pour entrer dans le domaine de la pathologie. « En aucun cas, le médecin ne donnera la raison qui l’a poussé à mettre quelqu’un en inaptitude » précise M. Fontaine.

L’accent sur les dépistages

Pour Michel Lhermitte de l’Académie nationale de Pharmacie, il ne fait aucun doute que les dépistages devraient être multipliés, afin d’avoir plus de résultats et savoir comment organiser la prévention. A l’heure actuelle, l’arrêt Piani contre Vaisseau [1] indique que quand une pratique addictive met en danger la sécurité de l’entreprise ou des biens, un dépistage peut avoir lieu. « Il faut alors que les conditions de sa réalisation en permettent la contestation par un moyen valide, que l’intéressé ait été averti, qu’il figure au règlement intérieur pour des postes sensibles de l’entreprise », précise M. Fontaine. Certaines entreprises comme la SNCF pratique des dépistages sur son personnel exerçant des fonctions de sécurité « Ces dépistages sont faits par des médecins qui font de la médecine d’aptitude à exercer un poste de sécurité, ces médecins-là sont séparés de la médecine du travail ». Les futures recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS) vont également encadrer plus sérieusement ces dépistages, mais quoi qu’il en soit ils ne concerneront que certains postes de travail et le salarié sera toujours averti à l’avance.

En matière de techniques de dépistage, les plus classiques sont les tests urinaires qui, avec des anticorps dirigés contre les substances et les réactions antigènes-anticorps permettent d’avoir très rapidement un résultat positif ou négatif. Mais il existe également des tests salivaires qui commencent à être de plus en plus courants. « Ils sont plus praticables et moins falsifiables », ajoute M. Lhermitte. Ces tests salivaires consistent à racler l’intérieur des joues avec un coton-tige et ainsi provoquer une réaction par immunochromatographie avec des anticorps. Mais un autre type de test, moins répandu et très précis existe comme nous l’explique M. Lhermitte : « on peut utiliser les cheveux pour avoir un historique des consommations. Ils intègrent les principes actifs, et les toxicologues analystes sont capables de montrer la présence de substances dans les cheveux. Le cheveu pousse de 1 à 2 centimètres par mois et il est alors possible de savoir si le sujet a consommé ou pas et depuis combien de temps,ces tests sont déjà utilisés en Allemagne pour la restitution du permis de conduire. »

Michel Lhermitte, membre de l'Académie nationale de pharmacie et Bernard Fontaine, médecin du travail et toxicologue industriel
Michel Lhermitte, membre de l’Académie nationale de pharmacie et Bernard Fontaine, médecin du travail et toxicologue industriel
© Clement Moutiez

La prévention le plus tôt possible !

« L’âge de la primo-consommation de drogues ou d’alcool ne fait que baisser » constate Bernard Fontaine, «  le monde du travail est le reflet de la vie de tous les jours, il est normal de retrouver que les jeunes consomment plus au travail. » C’est pour cela que la prévention sur les consommations addictives de drogues et d’alcool doit se faire dès le lycée. De plus, il faut analyser le cheminement qui amène un jeune à entrer dans le monde du travail. Par exemple, les postes d’intérimaires sont majoritairement occupés par des jeunes, [2] il est donc normal de constater que ce sont les intérimaires qui consomment plus de cannabis que les autres postes de travail. Et la relation de cause à effet s’enchaîne : les professions qui requièrent le plus de postes d’intérimaires sont des professions comme cariste, chauffeur de chariot élévateur or c’est dans ces corps de métiers qu’on relève le plus de cas d’accidents mortels. Remarquons également que « le système scolaire oriente préférentiellement les personnes qui sont en déshérence sociale vers des professions qui embauchent et avec une formation courte et par contre se sont hélas des postes de sécurité : caristes, couvreurs en bâtiments, agent de sécurité immeubles de grandes hauteurs... » ajoute M. Fontaine.

Le rôle de la prévention est d’autant plus essentiel que la prise d’alcool et de drogues dans notre société française s’est banalisée. L’aspect "social" de l’alcool comme par exemple lors d’un repas d’affaires, d’un pot de départ d’un collègue de travail est indubitablement très ancré dans le monde de l’entreprise car tout, comme le rappelle Bernard Fontaine, « dans toutes consommations de substances addictives, il y a un rite initiatique qui a toujours existé dans l’histoire des civilisations, mais c’était des pratiques sociales, collectives, réglées. » Aujourd’hui, le versant dangereux de cette consommation d’alcool ou de drogue vient du fait de la disponibilité du produit tout au long de l’année. « Cette disponibilité tout au cours de l’année, qui sort du champ du collectif, du social est évidemment dangereuse », ajoute le médecin du travail.
Un autre point sur lequel insistent M. Lhermitte et M. Fontaine dans cette émission est la différence de moins en moins palpable qui existe entre les hommes et les femmes face à l’alcool ou aux drogues. Devant la consommation d’alcool, femmes et hommes deviennent quasiment égalitaires même si les hommes en consomment plus. Et même si les femmes consomment moins de cannabis, elles ont tendance à avoir plus recours aux médicaments de type amphétamine et benzodiazépines, anxiolytiques etc…

Les causes de consommations de drogues ou d’alcools dans le milieu professionnel varient selon le poste occupée et selon le profil du salarié (besoin de bien faire, stress, combattre la fatigue...), mais dans tous les cas pour éviter ces consommations et donc des conduites à risques, il faut tout d’abord les mettre en évidence par le dépistage et en parler, d’où la place primordiale que doit occuper le médecin du travail.



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[1] http://www.lexinter.net/JPTXT2/controle_d%27alcoolemie.htm

[2] Âge moyen des intérimaires : 24 ans selon une enquête réalisée par l’institut OpinionWay pour l’Observatoire des Métiers et de l’Emploi en mars 2011.






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