« Creuser l’écart » : une formule creuse ?

Faut-il le dire ? la chronique de Pierre Bénard
Les sondages politiques, depuis quelques semaines, occupent les esprits. Les tracés montent, descendent, ondulent, les intentions de vote stagnent, s’effondrent, frémissent ... On a grappillé un matin quelques parcelles de faveur que l’on perdra le lendemain. Le rêve du candidat, c’est de voir un beau jour la courbe de ses électeurs virtuels s’élever, croiser celle de son principal rival, puis s’élever encore : il va « creuser l’écart ». Cette expression gêne Pierre Bénard, qui veut nous dire ici en quoi.


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Émission proposée par : Pierre BENARD
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Date de mise en ligne : 29 avril 2012

« Creuser l’écart »... L’expression a, pour moi, quelque chose d’incongru. Elle me dérange comme me trouble l’idée d’une sphère cubique ou d’une chute ascendante. J’en suis resté, que voulez-vous ? à la notion irréfléchie, dans ce genre d’expression, d’un acte de creuser vertical et d’un écart horizontal. Lorsque le verbe creuser a pour complément d’objet direct un nom désignant non la matière que l’on évide mais le résultat du creusement, le vide qu’il produit, ce nom se rapporte ordinairement à une image de développement de haut en bas, d’extension verticale : creuser une tombe, une fosse, une tranchée, un puits, un trou dans son jardin ...

Quant à l’écart, on l’imagine spontanément sous l’aspect de l’horizontalité. Et ce qui compte, pour qu’une expression, une métaphore tienne debout, ce sont les représentations qu’éveillent naturellement, automatiquement les termes qui la composent. Ainsi, « creuser l’écart », expression très rebattue et dont nos oreilles le sont aussi (rebattues !), « creuser l’ écart » ne laisse pas de me faire ... chauvir des oreilles et demeurer pensif. A vrai dire, je vois bien comment s’est formée l’expression : les « courbes » par lesquelles on matérialise les intentions de vote, lorsque l’une baisse et l’autre monte, indiquent sous un aspect vertical l’accroissement d’un écart. C’est de cette manière, sans doute, que l’on est arrivé à dire qu’un écart se creusait. On entend dire aussi qu’une avance se creuse. Je crois distinguer l’origine de ce qui ne m’en apparaît pas moins comme une métaphore boiteuse, comme une image incohérente.

On ne se méfie pas assez des métaphores. Ce furent toujours des pièges contre lesquels les pédagogues mettaient en garde les apprentis. Laissons au maire de Champignac des envolées où l’on évoque « le gouvernail dont les voiles, sous l’impulsion du magnifique cheval de trait indigène, entraînent, sur la route de la prospérité, le Champignacien qui ne craint pas ses méandres ». Laissons à M. Thiers, s’il l’a jamais commise, cette phrase sur « une entreprise qui devait se faire un jour le canon à la main ». Et laissons à Joseph Prudhomme, candidat à la députation, dictant à son ami Ducreux un article sensationnel : « Le char de l’État navigue sur un volcan ». Alphonse Karr avait bien épinglé dans ses Guêpes cet avertissement décoiffant (hélas ! toujours d’actualité) : « L’horizon politique se couvre de nuages, que ne pourra peut-être pas renverser l’égide du pouvoir qui tient d’une main mal affermie le gouvernail du char de l’Etat » !

Veillons à la cohérence, au bon sens et à la clarté de nos métaphores. Ce n’est ni chez Henry Monnier ni chez Alphonse Karr, mais dans un austère quotidien d’il y a un mois ou deux, que j’ai pêché cette perle fine, dont je veux vous faire profiter : « endosser une casquette ». Pourquoi pas, à ce compte-là, « coiffer un pantalon » ou « boire jusqu’à la lie le plat de spaghetti » ? J’ai commencé sur une affaire d’« écarts ». Je conclus sur le grotesque de pareils grands écarts.


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