Pierre-Édouard et le dessin : une conception cézannienne

L’espace infini de la page blanche séduit le sculpteur de l’Académie des beaux-arts
Cézannien dans l’âme, le sculpteur Pierre-Édouard trouve dans le dessin ce qu’il ne trouve pas dans la sculpture : " un espace presque infini". Le regard introspectif de l’artiste sur sa façon d’aborder ses œuvres dessinées, peintes, gravées ou sculptées révèle que seules comptent en définitive, sa nature intérieure et sa vision. Pour lui, "tout finit par la ligne mais rien ne commence par la ligne". Pierre-Édouard a été élu à l’Académie des beaux-arts en 2008 dans la section sculpture.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CARR876
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Date de mise en ligne : 13 mai 2012
Pierre-Édouard, sculpteur au sein de l'Académie des Beaux-arts, Canal Académie, mars 2012
Pierre-Édouard, sculpteur au sein de l’Académie des Beaux-arts, Canal Académie, mars 2012
© Marianne Durand-Lacaze/ Canal Académie

Avec quels mots un artiste se définit ? S’il privilégie un médium plutôt qu’un autre, sa démarche créatrice est-elle la même ? Qu’est-ce qui change pour un artiste quand il travaille une œuvre en 2 dimensions, dessin ou peinture, et quand il choisit de travailler en 3 dimensions, en sculpture ? L’artiste Pierre-Édouard, connu pour ses sculptures répond aux questions de Marianne Durand-Lacaze sur ce que représente pour lui le dessin. Quelle différence fait-il entre peindre et dessiner ? Quels dessins d’autres artistes affectionne-t-il tout particulièrement ?
Dans la sculpture j’aborde les choses par le dessin. Je ne suis pas un sculpteur qui aborde les choses par la matière. Elle est pour lui un crayon. Il en fait l’outil avec lequel il peut faire ce qu’il appelle « ses clairs et ses sombres », pour composer par plans sa vision. Point de trait, de ligne originelle dans le commencement d’un dessin de Pierre-Édouard.

Pierre-Édouard, Corps en forme d'Arche, encre sur papier 2011, 17 x 15,5 cm
Pierre-Édouard, Corps en forme d’Arche, encre sur papier 2011, 17 x 15,5 cm

Je suis incapable d’aborder une forme par le trait. Pour moi ça n’a pas de sens. Peut-être parce que je suis cézannien dans l’âme. Tout ce que je cherche à faire est fait de plans. Là où le plan s’arrête, il y aura peut-être une ligne. Mais je ne les vois même pas. Je n’aborde rien par une ligne.[…] Pour moi, tout finit par la ligne mais rien ne commence par la ligne.[…]La sculpture me permet de dessiner en trois dimensions. Il me semble que ma nature première est le dessin.

De manière surprenante, il vous fait entrer dans la complexité du problème en maniant le paradoxe, non par goût de la rhétorique mais pour expliquer au plus près sa démarche créatrice.

Pierre-Édouard, Homme à terre, 1987, 43 x 51,5cm
Pierre-Édouard, Homme à terre, 1987, 43 x 51,5cm

Il travaille, nous dit-il plus en détruisant qu’en construisant. À tout moment de l’avancée de l’œuvre, le travail effectué doit être effaçable, une condition sine qua non, qui lui permet d’explorer toutes les valeurs qu’il entend donner à sa composition. Pour Pierre-Édouard un dessin bouge, vibre. La page blanche offre un espace infini. Dans le dessin on ne couvre ni la page, ni la luminosité du papier donc tout ce qu’on y met, est comme de la poussière. Des poussières qui vont, qui viennent. Mais vous avez en permanence sous ces poussières, sous ces noirs, sous ces gris, cette lumière du papier qui crée une sorte de continuum. Et vos clairs et vos sombres masquent cette lumière qui est sous le papier ; ce sont des sortes d’écrans. Pour moi c’est une chose très importante. Chaque fois que j’essaie de couvrir cette lumière pour mettre un clair, tout d’un coup tout mon espace est court-circuité et n’a plus de sens, car j’ai besoin de cette luminosité du fond d’un bout à l’autre de l’œuvre. Que les clairs et les sombres soient comme des vagues qui viennent, qui se posent dessus, qui naissent, qui meurent, comme une mer qui bouge sans arrêt. C’est une des raisons pour lesquelles je me sens plus dessinateur que peintre. Dans la forme peinte, modelée par la pâte, par la couleur, il y a quelque chose de figé, pour moi. J’ai besoin de cette sorte de mouvement qui ne cesse pas de bouger et qu’a le dessin sur le papier.

Pierre-Édouard, Petite tête penchée, N°2, 2008, 15,8 x 12,3 cm
Pierre-Édouard, Petite tête penchée, N°2, 2008, 15,8 x 12,3 cm

Dans les dessins Pierre-Édouard comme dans ses sculptures, la thématique d’Eve, ce corps en forme d’arche, est centrale. La sculpture a, selon ses propos, une sorte d’émanation, d’aura autour d’elle. Elle secrète une sorte d’espace qui est le sien, allant jusqu’à une certaine dimension, au-delà d’elle-même mais qui s’arrête à un endroit. Il trouve dans le dessin une chose qu’il ne trouve pas en sculpture : un espace presque infini.

Pierre-Édouard, Homme au bâton, 1987, 66 x 82,5 cm
Pierre-Édouard, Homme au bâton, 1987, 66 x 82,5 cm

Prenant ’exemple du paysage en arrière-plan de la Joconde, qui embarque le spectateur, il explique qu’aucune sculpture ne peut faire ça. Cet espace-là fait que tout d’un coup, on part très loin dans l’espace, même si ce n’est pas quelque chose de "conceptualisable." Il le qualifie de schématique, abstrait, métaphorique. Cet espace n’est pas réel. L’espace du dessin est presque mathématique. Pour éclairer le propos, Pierre-Édouard fait référence aux quatorze grandes peintures noires de Rothko, peintes à New York et installées plus tard à Houston, dans une chapelle spécialement construite pour les accueillir et où figure, à l’extérieur, un exemplaire du fascinant « Obélisque brisé » de Barnett Newman. Le lieu est construit pour que la lumière naturelle éclaire les toiles.

Pierre-Édouard, L'Arche, encre sur papier, 2011, 78 x 73, 5 cm
Pierre-Édouard, L’Arche, encre sur papier, 2011, 78 x 73, 5 cm

La problématique des proportions est la grande question qui intéresse Pierre-Édouard dans le dessin. Il l’utilise pour créer des espaces. Les données jouent les unes sur les autres et l’infinité des espaces en est accentuée.
Par ses propos, il montre que quel que soit le médium utilisé, le dessin, la sculpture, la gravure, il les aborde toujours par l’espace, la lumière, les clairs, les obscurs, la proportion. La manière dont on catégorise les arts ou les artistes en peintres, graveurs, n’a donc pas de sens.
À brûle-pourpoint, si on lui demande de parler des dessins qui le touchent tout particulièrement, les noms de Michel Ange, de Mondrian, d’Henry Moore sont évoqués et bien sûr celui de Cézanne. J’aime beaucoup les petits dessins que Mondrian a faits, comme études pour ses tableaux où il cherche sur des tous petits formats, la juste proportion pour ses tableaux. Il cherche sa ligne jamais mentalement mais de manière totalement affective, sensible, vibrante. Sa ligne n’est que l’aboutissement de ces espaces. C’est une géométrie de l’âme, ce n’est pas une géométrie mentale. C’est ça que j’aime bien dans le dessin. On retrouve cela chez Cézanne, dans toutes ses aquarelles. Toutes ces choses, je les aime bien ! Je prends les choses par le dedans de la forme, par le modelé, sinon ce n’est pas amusant.

- Actualité récente
La galerie suisse Ditesheim, présente en 2012 au Pavillon des Arts et du Design, au Jardin des Tuileries à Paris (28 mars - 1er avril), a exposé des sculptures de Pierre-Edouard, ainsi que ses dessins au Salon du dessin du Palais de la Bourse du 28 mars au 2 avril. Rappelons une grande et très belle exposition personnelle à la galerie Ditesheim à Neufchâtel où ses sculptures comme ses dessins récents ont été présentés du 30 octobre au 23 décembre 2011.

- Actualité prochaine
Un livre à paraître de ses gravures, consacré à la thématique phare de sa sculpture : Eve, Noût, ou la figure de la baleine. Trois mots pour parler de cette arche, axe central de son œuvre par empathie absolue avec la courbe. Une vingtaine de gravures, grands et petits formats devraient montrer le développement gravé autonome de ce thème dans l’œuvre de Pierre-Édouard. À paraître à l’automne chez William Blake & Co. Éditions, maison dirigée par Jean-Paul Michel à la tête d’Art & Arts - Librairie - Galerie - Editions, à Bordeaux (15, rue Maubec). La préparation d’un numéro du Préau des collines, revue animée par Jacques Le Scanff consacré à Pierre-Édouard est aussi en cours.

Des œuvres de Pierre-Édouard sont visibles à Paris à la galerie Claude Bernard, également chez le marchand d’estampes anciennes et modernes Hélène Bonafous-Murat et en Suisse, à la Galerie Ditesheim.

Pour en savoir plus

- Pierre-Édouard sur le site de l’Académie des beaux-arts
- Site officiel de Pierre-Édouard
- Galerie Ditesheim






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