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Les états modifiés de conscience et l’approche rationnelle de l’étrange (1/2)

Introduction de Bérénice Tournafond et communication du philosophe académicien Jean Baechler
La conscience peut atteindre des niveaux très différents (entre le conscient et l’inconscient, des états parfois qualifiés de préconscient ou subconscient) et intervenir dans des domaines extrêmement variés, de la science à la morale en passant par la philosophie, la sociologie, le droit, l’anthropologie, jusqu’à la théologie. Canal Académie retransmet le colloque organisé en mars 2012 à l’Institut de France sur les états modifiés de conscience en deux parties. Retrouvez dans ce premier volet l’introduction de Bérénice Tournafond, organisatrice du colloque, et de Jean Baechler, philosophe, de l’Académie des sciences morales et politiques, consacrée à une approche rationnelle de l’étrange.


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Date de mise en ligne : 12 mai 2012

L’association « Être humain », les académiciens François Gros et François Terré et Bérénice Tournafond vous invitent à assister au prochain colloque « Les états modifiés de conscience ». Lundi 21 mai 2012 à l’Institut de France de 8h30 à 13h. Organisé avec le concours de l’Académie des sciences et l’Académie des sciences morales et politiques et en partenariat avec Canal Académie qui rediffusera les principales interventions. Pour connaître le programme : www.hommecontemporain.org

Introduction au colloque de mars 2012 sur les états modifiés de conscience

par Bérénice Tournafond, présidente de l’association « Etre humain »

En dépit de très grands progrès réalisés au cours de ces dernières décennies notamment dans le domaine des neurosciences, ni les sciences expérimentales ni les sciences humaines n’ont percé les secrets de la conscience et aucune de ces sciences ne peut affirmer aujourd’hui avec autorité ce qu’elle est véritablement et qu’elle en est l’origine.

Toutes les définitions sont par conséquent imparfaites, qu’il s’agisse de la conscience de soi, de la conscience morale ou de ses acceptions mentale et cognitive. Mais il est indéniable que la conscience dont on ne doit pas oublier le rôle crucial dans l’évolution biologique et la survie du genre humain, demeure essentielle dans la perception que nous avons du monde qui nous environne et de notre propre existence.
A partir de là, deux visions totalement différentes s’opposent quant à sa nature. En caricaturant, l’on peut dire que l’une tend à considérer que la conscience est une expression de l’Esprit, qui serait en partie une manifestation de la divinité. Ce qui expliquerait le surnaturel et les expériences prophétiques…
L’autre vision considère que la conscience n’est qu’une manifestation du fonctionnement du cerveau, ou plus largement du corps humain. Elle serait une superstructure produite par le vivant et donc nécessairement éphémère, comme une sorte d’aboutissement du processus vital.

Entre ces deux conceptions, il y a évidemment une multitude de variantes, plus ou moins cohérentes d’ailleurs ; mais quoi qu’il en soit et quelles que soient nos convictions profondes, nous ne pouvons à l’heure actuelle rien prouver, rien démontrer sur l’exactitude de ces approches.

D’où la prudence et l’humilité qui doivent nous guider dans notre quête de découverte de ce mystère ou tout simplement dans la pratique de nos croyances.
Malheureusement l’histoire du monde nous donne le spectacle de l’intolérance et du fanatisme d’un côté comme de l’autre, la croyance intolérante l’emportant plus souvent sur la recherche de la connaissance. Les enjeux sont considérables. Les modèles politiques, économiques et sociaux et les intérêts qui s’y rattachent sont en effet en grande partie inspirés par ces conceptions. Lors de notre précédent cycle de conférences sur l’Homme contemporain à travers la science, la morale, la spiritualité et la politique, il a été question de l’importance de repenser nos modèles pour tenter de trouver des solutions aux problèmes actuels. Dans ce contexte, mieux appréhender la conscience humaine par les activités de recherche, pourrait donc avoir des incidences tant sur le plan politique qu’économique et social. Évidemment, tant que l’on ne sait pas, tant que l’on ne connait pas, on choisit un mode de vie en société et un mode de gouvernement, en fonction de ses croyances et lorsque celles-ci sont inadaptées, la déception est inévitable. En revanche, mieux savoir et connaître permettraient justement de faire évoluer ces choix pour qu’ils soient plus adaptés, mieux ajustés à ce dont nous avons besoin. Les modèles politiques et sociaux sont fondés sur une idée de l’Homme et de la conscience. Ils peuvent donc évoluer si nos connaissances en ce domaine évoluent.

A l’occasion de nos précédents colloques, lors de l’étude de l’influence de la morale, de la conscience collective et des émotions qui en découlent, il a été flagrant de constater à quel point ces éléments nous permettent de nous forger une vision du monde, mais aussi modifient nos comportements, influencent nos choix de vie en société et peuvent même avoir un impact sur notre santé physique et mentale. Il est en effet édifiant de constater la force de l’esprit sur le corps. . Bon nombre de phénomènes, tel que le stress par exemple, démontrent d’ailleurs l’importance indéniables des influences du psychique sur l’équilibre physiologique.

Notre démarche s’est efforcée de comprendre les interactions entre matérialité et spiritualité, émotions et santé, émotions et société et leur incidence dans le domaine politique. Et là précisément, s’il existe une transcendance, une force qui irrigue la matière, alors le mode de gouvernement doit la prendre en compte. Mais alors comment et que sait-on de la transcendance ? Au contraire, si elle n’existe pas et que l’on ne peut se référer qu’à la raison humaine, il faut bien constater que celle-ci n’est pas toujours à même de comprendre les phénomènes complexes de notre environnement. C’est le risque de voir triompher la loi de la matière, du plus fortl du plus riche, du plus grand nombre aussi,... On pense à la boutade cynique de Bismarck : « la force prime le droit »… ? Mais la aussi, que sait-on de la matière ? Hubert Reeves rappelait récemment à l’occasion d’une interview dans un quotidien national que les scientifiques ne connaissaient que 5% de la matière et que les 95% restant restaient un mystère.

C’est donc aussi en confrontant les points de vue, en favorisant les échanges interdisciplinaires, et le dialogue, que nous voulons contribuer à faire évoluer les activités de recherche et par conséquent nos connaissances sur la conscience, ses mécanismes d’expression et sa nature. A cet effet, nous avons donc prévu plusieurs matinées conférences sur le thème de la conscience. Deux, dont celle-ci, portent plus précisément sur les états modifiés de conscience. La conscience étant entendue ici dans son acception mentale. L’idée étant qu’en commençant à montrer les frontières de la conscience, ou les manifestations de ses états modifiés extrêmes, nous arriverons à mieux préciser ce qu’elle est. D’autres matinées conférences porteront plus généralement sur la nature de la conscience. Nous l’étudierons au travers du prisme des sciences dures, mais aussi des sciences humaines, du droit, et de bien d’autres disciplines encore.

Mais explorer pour commencer le domaine des états modifiés de conscience ne sera pas facile car nombre de phénomènes tels les états méditatifs, l’hypnose, les rêves et de nombreux autres encore demeurent intrinsèquement mal expliqués par la science actuelle. Nous essaierons de voir ce que peuvent nous apprendre ces états modifiés de conscience, sur la nature de ce que nous sommes. Les anciens, pourtant dépourvus de moyens techniques et scientifiques, avaient l’intuition que le rêve et d’autres états de conscience modifiée étaient des ponts vers d’autres univers. En effet reconnaîssons que les états modifiés de conscience nous révèlent parfois une perception de la réalité bien différente de celle que nous avons à l’ordinaire, d’autant que la notion même de « réalité » peut être elle-même discutée sur le fond.

L’approche rationnelle de l’étrange

Par Jean Baechler, président de l’Académie des sciences morales et politiques

Jean Baechler
Jean Baechler
© Michael Ducousso - Canal Académie

L’étrange - c’est-à-dire ce qui apparaît étranger aux cadres de référence des expériences humaines courantes, du sens commun et de la rationalité éprouvée - exige de qui a la prétention de la traiter scientifiquement, qu’il commence par faire valoir ses motivations intellectuelles à s’y résoudre. Pour mon compte, je puis en avancer deux, qui devraient suffire à lever tout soupçon de crédulité et de fascination pour l’étrange. J’ai passé plusieurs années à mener une vaste enquête sur la nature humaine, en tant que productrice des choses humaines en général, en adoptant délibérément et rigoureusement le point de vue de la normalité la plus avérée [1]. Par le fait même, apparaissaient seulement en creux et de manière virtuelle toutes les expressions de l’anormalité, soit pathologique - abordée, cependant, sous un angle très particulier dans Les suicides [2] - soit étrange ou « paranormale ». Les formes de l’étrange m’ont occupé plus spécifiquement à l’occasion d’une autre enquête, encore en cours, sur les religions. La science des religions s’est rangée, dès ses débuts au XIXe siècle, au postulat méthodologique que tous les phénomènes étranges rapportés par la documentation de toutes origines étaient inventés, illusoires ou superstitieux, à moins de tenir que l’étrange ne relève pas de son ressort. Cette prudence est louable de la part de la science des religions, mais elle ne disqualifie pas l’ambition de faire de l’étrange un objet de connaissance rationnelle, car « homo sum, humani nihil a me alienum puto » ! (je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger)

En effet, de deux choses l’une. Ou bien tout ce qui est rapporté de tous les quartiers du monde est pure illusion sans fondement aucun et la crédulité humaine devient un problème scientifique. Ou bien il s’agit de faits avérés, ne serait-ce que pour une petite part, et ce qui est étranger au normal devient un problème scientifique. Une revue de la littérature consacrée au paranormal - ou au « métapsychique », pour reprendre un terme proposé par Pierre Richet -, abondante depuis le XIXe siècle, mais assez facile à maîtriser, persuade de deux conclusions. L’une est l’universalité de l’étrange à travers le temps et l’espace, quel que soit le stade de développement concerné. L’autre est l’homogénéité élevée de l’étrangeté rapportée, en ce que les classes de phénomènes sont en nombre limité - lévitation, monition, illumination, matérialisation, apparition, réincarnation… - et que, dans chaque classe, leurs apparences varient peu. Dès lors, deux hypothèses peuvent être avancées, l’une et l’autre plausibles. Soit la nature humaine dispose d’un programme ou d’un logiciel, qui prédispose les humains à produire et à se convaincre d’étrangetés illusoires. Soit la nature humaine bénéficie de facultés, qui habilitent certains humains à produire des phénomènes étranges.

Il apparaît que, illusion ou non, une question est posée à l’anthropologie - entendue comme la science du règne humain, de même que la biologie est celle du règne vivant et la cosmologie celle du règne physique - et qu’elle se doit de trouver une réponse rationnelle. Malheureusement, l’étrangeté a la vertu étrange de mobiliser deux populations déraisonnables. L’une réunit les crédules, dont les économies psychiques sont ainsi configurées qu’elles en sont avides et se laissent guider non par la curiosité et les ambitions cognitives, mais par des besoins affectifs. Ils sont à éviter absolument et à fuir par l’anthropologie comme science, et à prendre comme objet de ses enquêtes. L’autre rassemble les positivistes, dont les économies psychiques et/ou cognitives sont ainsi formatées, qu’ils disqualifient les faits d’entrée, sans le moindre examen, et, plus gravement, réputent crédule toute décision d’examiner les faits.

En conséquence, l’approche rationnelle de l’étrange est une entreprise qui ne va pas sans risques. Il importe donc suprêmement de commencer par définir un point de vue strictement rationnel, que l’étrange s’avère illusoire, réel ou un mélange des deux. L’on peut plaider [3], que l’intelligence humaine appliquée à connaître, c’est-à-dire à répondre à des questions de manière à les éteindre, peut y réussir rationnellement en recourant à trois modes distincts et complémentaires du connaître, les modes empirique, scientifique et réflexif. C’est à eux qu’il conviendra de recourir, après avoir rappelé leurs règles fondamentales d’application à tout objet, quel qu’il soit, susceptible de retenir l’attention humaine.

Le mode empirique

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Présentation des intervenants :

- Bérénice Tournafond est juriste, diplômée d’études supérieures en droit, chargée d’enseignement à l’Université de Paris XII et chef d’entreprise. Elle anime depuis plusieurs années, avec la participation d’académiciens, d’universitaires et de professionnels, un groupe de réflexion sur le système politique économique et social avec la préoccupation principale de replacer l’Homme au cœur de ces sujets et de lui redonner dans la société une place qui soit conforme à ses aspirations profondes.
Elle a organisé plusieurs colloques sur l’identité, la justice, le logement, la médecine, la participation à la vie politique… Elle réfléchit entre autres sur l’incidence émotionnelle du droit et des systèmes politiques sur l’homme.
Elle est l’auteur de plusieurs articles et coauteur de l’ouvrage La démocratie d’apparence édité par François-Xavier de Guibert.

- Jean Baechler est membre de l’Académie des sciences morales et politiques, sociologue, philosophe et historien.

En savoir plus :

Ecoutez la suite :

- Comment les neurosciences voient-elles certains états modifiés de conscience (2/2)

Consultez le site www.hommecontemporain.org pour retrouver les dates des prochains colloques.

Ecoutez le premier cycle intitulé : "Émotions et santé, émotions et société" :
- Introduction de Bérénice Tournafond et communication de Jean Baechler de l’Académie des sciences morales et politiques : L’impact des émotions dans la société et la politique, par Jean Baechler, de l’Académie des sciences morales et politiques (1/3)
- Pierre Buser, neurobiologiste, membre de l’Académie des sciences : Cerveau, émotions et vie sociale (2/3)
- Yves Agid, neurologue, membre de l’Académie des sciences : Le traitement de troubles émotionnels par la neurologie (3/3)

Consultez les précédents colloques « Un regard sur l’Homme contemporain à travers la science, la morale et la politique » sur le site de Canal Académie :

- L’influence de la spiritualité dans le comportement humain. Colloque Regard sur l’homme contemporain (1/3)
- Morale et communication : les fondements de la société humaine ? Colloque Regard sur l’homme contemporain (2/3)
- Agir et ressentir. Colloque Regard sur l’homme contemporain (3/3)

- La place de la politique dans les médias et la société (1/4)
- Monique Canto-Sperber et Philippe Lauvaux : la politique et la morale (2/4)
- Altruisme, politique et comportement de l’homme contemporain (3/4)
- Les émotions en politique et l’éthique en finance (4/4)

- Écoutez l’ensemble de nos émissions en compagnie de Jean Baechler, sur Canal Académie

[1] cf. J. Baechler, La nature humaine, Paris, Hermann, 2009

[2] 1ère éd. 1975, rééd. Paris, Hermann, 2009

[3] cf. J. Baechler, Agir, Faire, Connaître, Paris, Hermann, 2008






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