Mgr Claude Dagens : l’espérance ? Le mal n’aura pas le dernier mot !

Pour discerner les germes de l’espérance, il faut résister à l’emprise de l’immédiat...
Notre espérance est à l’épreuve affirme l’évêque d’Angoulême, de l’Académie française. Pourquoi ? Les temps ne sont pourtant guère plus difficiles que jadis mais ils ne semblent plus porteurs de promesses, les idéologies du progrès s’effondrent, demain ne sera pas meilleur... Comment comprendre ce qui menace l’espérance et en même temps, faire preuve de discernement pour percevoir l’espérance en germe ?


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : pag1065
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Date de mise en ligne : 8 avril 2012

Elu à l’Académie française en 2008 au fauteuil précédemment occupé par René Rémond, Mgr Claude Dagens nous fait ici partager sa réflexion sur les raisons de ne pas désespérer du monde dans lequel nous vivons ni du genre humain... Il vient de publier chez Bayard deux ouvrages d’un genre différent (voir ci-dessous, en bas de cette page).

- Pour espérer, affirme-t-il d’emblée, il faut résister, résister à l’air ambiant qui ne prête guère à l’espérance, qui porte au mieux au désenchantement, et au pire, au désespoir. Il faut être réaliste : nous vivons sous l’emprise de l’immédiat, surtout quand il se présente sous la forme de la violence sauvage (je pense aux récents événements meurtriers de Toulouse et de Montauban). L’immédiat nous met en état de choc difficile à surmonter . Et il faut dire aussi que l’air du temps ne semble plus porteur de promesses. Quelle différence pour nous qui avons connu les années de l’après-guerre, et celles de Vatican II ! L’avenir semblait ouvert... sous des formes multiples, révolutions politiques ou sociales, développement économique, avec cette antienne qui avait cours et qui était justifié : demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Or, en ce début du XXI e siècle, ce n’est pas du tout ce slogan que l’on peut entendre. Au contraire, on pense que demain sera plus difficile qu’aujourd’hui. Notre espérance est donc à l’épreuve.

Monseigneur Dagens dans la bibliothèque de l'Institut de France
Monseigneur Dagens dans la bibliothèque de l’Institut de France
© Clement Moutiez

Certes, ce constat n’est pas nouveau et l’on peut se demander pourquoi notre époque menacerait l’espérance plus que d’autres époques ? Mgr Dagens le reconnait : de tous temps, l’espérance a été difficile.

- Depuis le XVIII è siècle les idéologies du progrès semblaient infaillibles. Demain sera meilleur parce que l’histoire est en mouvement ininterrompu, on ira vers plus de liberté, plus de justice, plus de prospérité et de paix. Or, les événements démentent cela. Le XXI è siècle s’est ouvert sur le terrible attentat des Deux Tours à New-York et la menace terroriste est toujours là. Dans les premiers temps de l’ère chrétienne, il y avait le sens immédiat de la vie éternelle. Demain était au-delà de ce monde, la présence de Dieu allait nous transformer. Or, aujourd’hui, -c’est un fait et nous n’allons pas nous lamenter-, le monde se passe de Dieu. L’espérance est donc une nouveauté. Et nous sommes appelés comme chrétiens à aller puiser à la source de l’espérance, le mystère pascal : cet homme nommé Jésus a vaincu la mort. Je pense à ce qu’a écrit mon confrère et ami Michel Serres : les religions païennes sont fascinées par les cadavres tandis que la religion chrétienne commence par un tombeau vide. Les forces de mort, de violence, de peur, sont vaincues en Jésus puisqu’il est ressuscité et que tout le corps de notre humanité, de manière collective et même d’une certaine façon sociale, est appelé à participer à cette résurrection.

Notre époque, déboussolée désillusionnée, peut-elle conserver une espérance ? La réponse de Mgr Dagens invite à comprendre la notion chrétienne de l’histoire.

- Le sens chrétien du temps et de l’histoire comporte deux éléments. Le temps païen est globalement cyclique, le temps des saisons, ce qui germe, qui meurt, qui renaît. Le temps juif, à partir d’Abraham, est un temps linéaire, ouvert à l’avenir. Cet homme, appelé par Dieu à se mettre en route, à devenir un pèlerin, a ouvert le chemin. L’histoire est désormais sous le signe du pèlerinage, elle est une marche vers l’avenir. Et en même temps, et c’est là le paradoxe chrétien, au moment même où nous sommes, dans "l’aujourd’hui de Dieu" (selon la formule du prieur de Taizé, frère Roger) l’ouverture à Dieu est possible. Henri-Irénée Marrou, mon maître, cite ce philosophe allemand du XVIII e, von Ranke (1795-1886), qui dit : "toute époque de l’histoire est fondamentalement ouverte à Dieu". Aujourd’hui même, il est possible de s’ouvrir à la lumière de Dieu, dans le Christ ressuscité. Les adultes que je baptise la nuit de Pâques comprennent cette vie nouvelle qui ne s’achèvera jamais, qui s’ouvre à l’éternité de Dieu, laquelle est présente hic et nunc. Nous avons sans doute fait trop peu de place à l’espérance, le catholicisme a été déterminé par les catégories de l’histoire qui se référaient soit à l’avenir soit au passé mais qui bouchent le chemin vers l’éternité... Nous devons resacraliser, comme Péguy l’a fait, la "petite fille" Espérance.

Le règne du quantitatif occulte l’espérance. Claude Dagens en appelle à l’intelligence, à la raison...

- "Nous sommes fascinés par la mort, à la fois surexposée et refoulée, nous voyons plus volontiers ce qui disparaît. Mais le travail d’apprentissage de l’espérance est d’une actualité permanente. Nous avons beaucoup de mal à voir ce qui germe. Prenons ce qui se passe dans les pays arabes qui traversent des phases difficiles et dont on ignore l’aboutissement : pourtant les revendications de dignité et liberté sont des germes qui ne peuvent pas disparaître. Dans l’histoire des peuples, il ya des éléments quantitatifs (crise économique notamment) mais aussi des éléments qualitatifs, ceux qui naissent dans les consciences d’hommes et de femmes qui se réveillent pour ouvrir des chemins nouveaux, à l’intérieur même de ce qui résiste, freine, l’espérance. Nous sommes sous le règne de ce quantitatif, les yeux rivés sur les résultats du marché, et nous avons besoin d’inscrire, dans des dérèglements déraisonnables, des logiques raisonnables. L’espérance fait appel à une logique raisonnable, car elle appelle à voir, avec sa raison, au-delà de l’immédiat, des apparences, des chiffres. Pour parler de l’Église catholique en France, les chiffres soulignent des affaiblissements, et en même temps, je le vois, il y a l’Église réelle qui est confiante, heureuse, et cela fait aussi partie de la réalité. Ce qui va mal, on le voit ; ce qui germe, il faut du temps pour le discerner.

De très nombreux auteurs, tout au long du christianisme, ont abordé ce thème. Quels sont ceux dont notre invité aimerait parler ?

- St Irénée, avec sa grande affirmation : "en donnant le Christ, Dieu donne toute nouveauté", et toute nouveauté est une source à laquelle nous sommes invités à aller puiser. St Paul avec un réalisme (lettre aux Romains, chap 8) écrit : "la création gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore". Et nous mêmes aussi nous gémissons dans nos corps en attendant notre délivrance. Et il ajoute ce qui me semble la plus belle définition de l’espérance : espérer, c’est attendre ce que l’on ne voit pas. Ce que l’on voit, il n’est nul besoin de l’espérer bien sûr. On attend donc l’invisible et qui sera donné par Dieu. Il y a dans l’histoire du monde, un processus ininterrompu d’une création nouvelle enfin libérée de la violence, de la mort. Et dont nous apercevons les signes. Regardez comme les visages burinés des personnes âges révèlent souvent une lumière...

Quels sont les auteurs contemporains auxquels on peut demander de nous éclairer sur l’espérance ? Notre invité répond par deux noms qui lui viennent immédiatement à l’esprit puis en ajoute un troisième :

- Le premier c’est Bernanos, homme qui a l’expérience du mal, du mensonge et la pire des tentations, la désespérance qui peut aller jusqu’à l’autodestruction. Le second est Sylvie Germain, qui habite dans mon diocèse à Angoulême, qui a vécu sous la dictature communiste, jepense à son livre Magnus, un petit garçon qui traverse la vie avec une force cachée alors qu’il a vécu l’horreur. Cet auteur est à la fois fascinée par la mort, a fait une expérience très vive de la désespérance et en même temps celle d’une lumière. Et j’ai envie d’ajouter Soljenitsyne, dans le Pavillon des cancéreux, le héros qui se sait condamné, parcourt le jardin et contemple l’abricotier en fleurs. On sait que c’est la veille de Pâques, dans la grande tradition orthodoxe.

Si la science fait inconstablement des progrès, si manifestement on vit mieux aujourd’hui qu’hier, le genre humain lui, semble ne pas progresser...

- St Augustin explique (pour l’Église, mais ça vaut pour l’être humain) que l’homme est un mélange. L’humanité est faite de "permixio" de mélanges inextricables de bon grain et d’ivraie, de violence et de réconciliation, de beauté et de laideur. Nous vivons sous le règne du mélange. Il faut le reconnaître et faire l’option que Dieu développe en nous des germes de bonté, beauté, réconciliation, attention, respect, de ce pressentiment que le mal n’aura pas le dernier mot. L’originalité chrétienne est là : le mal n’a pas le dernier mot.

A lire de Mgr Dagens :

- "Catholiques en France, réveillons-nous !" (Bayard, 2012) le chapitre 2 intitulé "notre espérance est à l’épreuve".
- "Catholiques et présents dans la société française, foi en Dieu et démocratie" avec une préface de Roger Fauroux (Bayard, 2012)

A noter qu’à la fin de l’émission ci-dessus, Mgr Dagens présente brièvement le contenu de ses deux ouvrages.

- sur KTO : sa conférence lors de la réunion à Lourdes des églises diocésaines, les 24 et 25 mars 2012 : http://www.ktotv.com/videos-chretiennes/emissions/nouveautes/direct-a-lourdes-parole-de-mgr-claude-dagens-le-christ,-lumiere-du-monde-/00065568

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