Le Club

Découvrez le club Canal Académie et créez votre compte dès maintenant pour profiter des avantages, des exclusivités, des services...

Découvrir le Club

Déficit

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Le déficit de la Grèce, entendait-on, s’il n’est pas comblé, mettra en péril toute l’Europe. En somme chaque pays, à une échelle collective, se retrouve à l’égal de chaque individu gérant plus ou moins bien ses finances. La Grèce a aujourd’hui besoin d’argent, tout comme Victor Hugo déclarait dans sa correspondance qu’une rentrée d’argent « viendrait à point pour m’aider à combler mon déficit, car je suis … fort endetté ». Reste que c’est André Gide qui emploie le plus souvent ce mot ! Etymologie et mentions dans les dictionnaires : Jean Pruvost nous offre ses compétences de lexicologue.


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références émission afficher
Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : mots651
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/mots651.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida8673-Deficit.html
Date de mise en ligne : 8 avril 2012



Pour comprendre l’origine du mot, on commencera par une question : comment conjugue-t-on en latin le verbe deficere, manquer, à la troisième personne du présent de l’indicatif ? C’est-à-dire comme traduit-on « il manque ». La réponse nous donne le mot : deficit. C’est en 1560 que cette formule s’installe dans la langue française, à propos des inventaires. On prit en effet l’habitude au moment d’y procéder dans telle ou telle échoppe d’indiquer à côté des articles manquant dans les rayons : déficit. L’exemple donné par le Grand Robert est au reste parfaitement réaliste. « Une paire de chaussures : déficit. » On aurait envie de dire en l’occurrence, qu’on se retrouve pieds nus. Cet emploi spécifique aux inventaires a pour ainsi dire disparu. « Il y a plusieurs déficit dans cet inventaire » dit encore l’Académie en 1878. Et cela nous vaut une remarque de Littré : « Au pluriel des déficit sans S telle est l’orthographe de l’Académie ; mais au mot accessit, elle dit « quelques-uns écrivent au pluriel des accessits », avec un s. Il ajoute alors qu’« il n’y a aucune raison pour ne pas étendre cette remarque à déficit ». Ce qui fut fait.

J’en profiterai aussi pour dire que la force d’un mot réside dans sa fréquence, qu’il s’agisse d’un écrivain ou d’une époque. Du côté des écrivains, je me suis aperçu que l’écrivain qui use le plus de ce mot est Gide. « Dans mon agenda, déclare-t-il, il y a deux parties : sur une feuille j’écris ce que je ferai, et sur la feuille d’en face, chaque soir, j’écris ce que j’ai fait. Ensuite, je compare ; je soustrais, et ce que je n’ai pas fait, le déficit devient ce que j’aurais dû faire. Je le récris pour le mois de décembre et cela me donne des idées morales ». Bravo, que le déficit donne des idées morales, que demander de plus ! « Je n’ai le sentiment que de mes manques. Manque d’argent, manque de forces, manque d’esprit, manque d’amour. Toujours du déficit ! », lit-on chez le même Gide dans les Faux Monnayeurs, un titre béni d’ailleurs pour résonner avec le déficit. « Il est des jours où l’on se sent particulièrement loin de compte, […] en déficit », écrit-il aussi dans son Journal, en 1929. Si donc le mot déficit a marqué Gide, la période que nous traversons est aussi sous l’emprise de ce mot avec le déficit des États sans cesse évoqué, et le spectre d’un jeudi noir, d’un krach boursier.
En définitive, chassons la morosité, et tournons-nous vers un homme d’hier qui fut d’avenir, Léonard de Vinci. Quand l’un de ses amis peintres était en « déficit » d’inspiration, il lui conseillait de regarder d’un œil rêveur les fissures d’un vieux mur. J’ai essayé, ça n’a pas marché, mais avec la craquelure du cuir d’un vieux dictionnaire, ça a marché. Evidemment, je ne suis pas très sûr que pour l’économie, les craquelures d’un vieux dictionnaire, ce soit suffisant !

Jean Pruvost


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise et où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.

Écoutez toutes les émissions de Jean Pruvost sur Canal Académie !

Retrouvez également Jean Pruvost sur le site des éditions Honoré Champion dont il est le directeur éditorial : http://www.honorechampion.com/






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires