A la bibliothèque Thiers, à Paris, découvrez Clarisse Bader (1840-1902) et la condition féminine au XIX e siècle

Entretien avec Sylvie Biet, conservateur en chef de la bibliothèque de l’Institut de France et de la bibliothèque Thiers
La traditionnelle journée de la femme, le 8 mars, permet de revenir sur les courants féministes et le rôle joué par l’historienne et journaliste Clarisse Bader. La bibliothèque Thiers -située dans l’hôtel particulier Dosne-Thiers, place Saint Georges dans le IX° arrondissement à Paris- expose la correspondance de Clarisse Baderet, bon éclairage sur la condition féminine au XIX° siècle. Sylvie Biet nous en dévoile tout l’intérêt historique.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : ecl743
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Date de mise en ligne : 4 mars 2012

Le XIXe siècle apparaît comme une période sombre pour la condition féminine. Si les femmes ont participé en nombre à la Révolution de 1789, elles n’en ont guère récolté les fruits. La place des femmes est à la maison, pas dans la cité, encore moins à la tribune d’une assemblée. En effet, les «  Tricoteuses » ont rapidement été priées de regagner leurs pénates, Olympe de Gouges qui proclamait en 1792 : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune. » est effectivement montée… à l’échafaud ! A la rare exception de Condorcet qui proclame qu’ « une entière égalité des droits entre les individus des deux sexes est une conséquence nécessaire de leur nature », les révolutionnaires étaient tous d’accord sur un point : la révolution dans l’État, d’accord, la révolution au foyer, pas question !

Les mêmes refrains furent serinés tout au long du XIXe siècle, par la gauche comme par la droite, par Proudhon (1809-1865) comme par Joseph de Maistre (1753-1821), concernant la faiblesse congénitale de la femme, sa place tracée de toute éternité au foyer, par Dieu, la nature ou le « bon sens » ; son rôle domestique exclusif d’épouse et de mère, l’obéissance qu’elle doit à son mari sensé assurer sa protection et sa subsistance, l’inutilité de donner à la jeune fille une éducation autre que primaire, l’interdiction faite à la femme d’accéder à certains métiers, etc. Et toujours, l’épouvantail brandi de la perversion de l’ordre naturel et des conséquences épouvantables pour tout le genre humain : remettre en question la place de la femme dans la société ébranlerait tout simplement les fondements de notre civilisation !

Mais qu’en pensent les femmes ?

En attendant les grandes conquêtes du XXe siècle en matière d’émancipation et d’égalité entre les sexes, le XIXe siècle voit quand même l’éclosion du féminisme. Des féminismes, devrait-on dire. Car au XIXe siècle, les femmes face à leur condition sont bien loin de présenter un front uni. D’abord parce qu’elles ne jouissent pas toutes des mêmes conditions sociales : quoi de commun entre une aristocrate oisive ou une grande bourgeoise instruite, et une paysanne attachée à la glèbe ou une ouvrière s’épuisant à la tâche dans une usine qui l’emploie douze à seize heures par jour ? Qu’importe à cette dernière le droit de vote ! Elle préfèrerait que le gouvernement impose aux patrons l’interdiction du travail de nuit et la journée de 10 heures ! Anne-Marie Käppeli, dans le chapitre intitulé « Scènes féministes » de l’Histoire des femmes en Occident, tome 4 consacré au XIXe siècle, mentionne deux courants qui parcourent le féminisme : le courant égalitaire, se fondant sur l’humain tout court, et le courant dualiste, qui postule un « éternel féminin ».

Le courant égalitaire est sans doute le plus connu.

Il s’appuie sur la philosophie des Lumières, sur les idées de raison, de progrès, de liberté et de droits égaux pour tous. Il considère le législateur comme moteur de changement. La femme demande à être reconnue en tant que citoyenne et exige l’égalité politique. Il n’est pas difficile de citer les grands moments et les grands noms de ce courant :

- Sous la Révolution, ce sont les premières tentatives d’organisations de femmes dans les clubs patriotiques, les citoyennes qui s’engagent dans l’armée en 1792 pour défendre la patrie en danger, les matrones qui, pique en main, vont chercher la famille royale à Versailles, ce sont Olympe de Gouges, Madame Roland, Charlotte Corday, Théroigne de Méricourt. La guillotine d’abord, Napoléon Ier et son Code Civil ensuite, mettront fin à ces prétentions.

- Dans les années 1830-1850, les socialistes utopistes, dont les Saint-Simoniens, s’engagent sur l’égalité des sexes et fondent le féminisme socialiste qu’illustrent Flora Tristan et, bien sûr, George Sand.

- La révolution de 1848 amène l’avènement de la IIe République et le rétablissement du suffrage soi-disant « universel ». Mais les femmes en sont toujours exclues. Cependant, Eugénie Niboyet crée le journal « la Voix des femmes » et Jeanne Deroin se présente aux élections.

- Lors de la Commune, des femmes s’illustrent encore une fois les armes à la main. Elles en seront récompensées au même titre que leurs compagnons masculins : fusillade, prison, déportation comme Louise Michel en Nouvelle-Calédonie.

Louise Michel (1830-1905)
Louise Michel (1830-1905)
© Bibliothèque Thiers

- L’instauration de la IIIe République en 1875 n’apporte pas de grands changements au point de vue des droits civiques, mais entérine des nouveautés en matière d’éducation. Hubertine Auclert, grande figure du suffragisme français, fonde le journal « Le Droit des femmes » qui devient « Le Suffrage des femmes » en 1883. Elle proclame : « à production égale, salaire égal ». En 1880, les femmes ont enfin accès à l’université, et la loi Sée institue les lycées publics pour filles, avant même que la loi Jules Ferry, en 1881, ne rende l’enseignement primaire obligatoire, public et laïc pour tous, filles et garçons. En 1884, la loi Naquet rétablit le divorce, mais pour faute seulement. En 1897, Marguerite Durand, autre grande figure du féminisme, fonde le journal « La Fronde » qui ne s’adresse pas seulement aux femmes, mais qui a la particularité de n’employer que des femmes. En 1900, les femmes peuvent plaider comme avocates et s’inscrire à l’Ecole des Beaux-Arts. En 1909, on crée le congé maternité (non rémunéré) et les institutrices obtiennent d’être payées autant que les instituteurs. Le courant égalitaire peut clairement s’identifier, au XIXe siècle, à une idéologie de gauche, même si toute la gauche française (politique et syndicaliste) ne l’a pas soutenu massivement, tant s’en faut !

Hubertine Auclert (1848-1914), d'origine bourbonnaise et fondatrice du journal <i>Le Droit des femmes</i>
Hubertine Auclert (1848-1914), d’origine bourbonnaise et fondatrice du journal Le Droit des femmes

Le courant dualiste, représentatif de la « majorité silencieuse » de l’époque

Le courant dualiste, lui, est un féminisme plus « discret » que celui du courant égalitaire. Il est clairement situé à droite, et catholique. Nous parlerons à travers le livre de Clarisse Bader, La femme française dans les temps modernes, publié en 1883. Cette auteure, méconnue aujourd’hui, a pourtant publié plusieurs essais en son temps, se faisant une spécialité de retracer la condition féminine dans les sociétés humaines depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Mlle Bader faisait de la publicité pour ses livres, elle les envoyait (en service de presse, pourrait-on dire) à toutes les personnalités les plus en vue de son époque, familles royales, savants, académiciens. Ces envois ont donné lieu à une intense correspondance, encore inédite, conservée à la bibliothèque Thiers.

Qui était Clarisse Bader ?

On possède peu d’éléments biographiques sur elle, c’était une personne discrète, comme il convenait à une dame bien élevée. Elle a fait l’objet de quelques courts articles (Dictionnaire universel illustré / Lermina, p. 88 ; Dictionnaire de biographie française, tome 4, Paris, 1948, col. 1146), des notices nécrologiques (Polybiblion, 2e série, vol. 55, 1902, pp. 267-268 ; Bulletin de la Société antiesclavagiste de France, 1902-1903, n° 29, A12, p. 32), où l’on souligne à la fois son érudition, son mérite et le fait qu’elle ait heureusement remis les femmes à leur vraie place (c’est-à-dire, bien sûr, à la maison !). Cette mauvaise langue de Barbey d’Aurevilly l’éreinte, comme d’autres femmes écrivains, dans Les Bas-bleus (Paris : Palmé, 1878, pp. 315-326). Maurice Bloch, enfin, lui consacre un respectueux chapitre dans son livre intitulé Femmes d’Alsace.

Mlle Bader, en effet, est alsacienne. Elle est née à Strasbourg en 1840. Son père est officier principal d’administration de l’intendance militaire. A-t-elle étudié à la maison auprès de sa mère, ou dans une institution religieuse ? En tout cas, son instruction est solide puisque, dès l’âge de vingt ans, elle se lance dans la conception d’un ouvrage sur la condition féminine dont elle commence la publication en 1863 par une étude sur La femme dans l’Inde antique, récompensée par l’Institut de France. Suivront la Femme biblique, sa vie morale et sociale, sa participation au développement de l’idée religieuse (1865) ; la Femme grecque, étude de la vie antique (1871) couronnée par l’Académie française ; La femme romaine (1877), et enfin La femme française dans les temps modernes (1883).

Sylvie Biet, Conservateur en chef de la Bibliothèque de l'Institut de France et Conservateur de la Bibliothèque Thiers
Sylvie Biet, Conservateur en chef de la Bibliothèque de l’Institut de France et Conservateur de la Bibliothèque Thiers

D’après les introductions de ses livres, on peut déduire qu’elle connaissait l’anglais, l’allemand, l’italien, qu’elle était capable de traduire le latin et le grec, ce qui n’était pas si commun pour les représentantes de son sexe, à cette époque. En dehors de cette série spéciale d’études sur l’histoire de la femme, Mlle Bader a publié divers essais, articles et fascicules historiques et biographiques. En 1870, elle est à Paris et partage les souffrances et privations du peuple parisien qu’elle raconte dans un livre (Souvenirs du siège de Paris). Son père ayant perdu son emploi, elle a dû subvenir aux besoins de la famille en travaillant comme journaliste, sans doute aussi comme professeur, voire comme inspectrice. Elle a collaboré à divers journaux et revues catholiques, tels que Le Correspondant ou la Défense. Elle fut membre de la Société asiatique et dame patronnesse de la Société anti-esclavagiste de France. Elle ne s’est jamais mariée : volonté de se consacrer à ses parents, manque d’opportunité, ou souci de préserver sa liberté ? Elle est morte en 1902. On peut dire de Clarisse Bader qu’elle est une féministe – et c’est bien ainsi que ses contemporains la définissent – en ce qu’elle a passé sa vie à étudier la condition féminine et à plaider, dans ses écrits et par ses articles, pour que les femmes obtiennent certaines améliorations de leurs droits. Mais ce n’est pas une militante au sens où on l’entendrait de nos jours. Catholique, de tendance monarchiste, elle fait siennes les thèses traditionnelles de sa famille politique à propos des femmes.

Façade de l’hôtel Dosne-Thiers, place Saint-Georges
Façade de l’hôtel Dosne-Thiers, place Saint-Georges
Photo © APP Serge Montval

Clarisse Bader et la Révolution

Révolutionnaire, Clarisse Bader ne l’est certainement pas : la Révolution, elle s’en méfie ; elle déteste « les honteux spectacles que donnaient les flagelleuses, les émeutes que les femmes des clubs suscitaient ». Elle a beau jeu d’ironiser sur ces révolutionnaires qui « se souciaient fort peu d’associer [les femmes] à ces droits politiques que leurs pétitions réclamaient... ». Il y avait tout de même, pendant la Révolution, un courant qui prônait l’émancipation politique de la femme au nom des droits naturels communs aux deux sexes. Clarisse Bader n’est pas d’accord : « Je ne crois pas que l’homme et la femme aient les mêmes droits naturels. La femme, ayant d’autres devoirs à remplir que ceux de l’homme, a aussi d’autres droits ». La femme ne peut pas jouer le même rôle politique que l’homme parce qu’elle n’en a pas les forces physiques ni sans doute les capacités intellectuelles, elle est trop impressionnable, elle a trop à faire pour s’occuper de son ménage, qui est un travail à plein temps, elle n’en a pas envie : « Avant de nous émanciper, il est bien juste que, par ce temps de suffrage universel, on nous demande s’il nous plaît d’être jetées dans l’arène publique. Que l’on nous interroge, et toutes celles d’entre nous qui ont le sentiment de leurs devoirs seront unanimes à repousser la motion ». Enfin, ce sont les républicains athées qui « espèrent qu’en faisant miroiter aux yeux de la femme la perspective de l’émancipation, elle tombera en leur pouvoir. »

Clarisse Bader et le travail des femmes

Après avoir fait un sort des volontés émancipatrices de quelques-unes, Clarisse se penche sur le travail des femmes. Selon elle, la femme ne devrait pas sortir de sa maison, pour des raisons de moralité (pas de contact corrupteur avec d’autres hommes que son mari) et pour que son ménage ne souffre pas de son absence (foyer déserté, enfants abandonnés à une garde étrangère)… La condition des ouvrières est épouvantable, non point à cause des conditions de travail – excellentes, à en croire Mlle Bader, et bien payées ! - mais « c’est que la femme, devenue ouvrière, n’est plus une femme. Au lieu de cette vie cachée, abritée, pudique, entourée de chères affections, et qui est si nécessaire à son bonheur, … elle vit sous la domination d’un contre-maître, au milieu de compagnes d’une moralité douteuse, en contact perpétuel avec des hommes, séparée de son mari et de ses enfants… Donc il n’y a plus de famille ». Clarisse est proche de la pensée de Jules Simon et de beaucoup de syndicats ouvriers qui préféreraient que l’élévation des salaires pour les hommes permette aux femmes de rester à la maison. Bon ! Clarisse admet qu’il y a un certain nombre de métiers où la présence de femmes est souhaitable : les grands magasins, car il est plus moral que ce soient des femmes qui fassent essayer des vêtements à des femmes ; le professorat : « la femme professeur reste dans cette mission éducatrice qui est avant tout maternelle ». Mais elle regrette que « les cours publics d’enseignement secondaire aient fait à l’enseignement libre une concurrence qui le paralyse et qui enlève à la femme l’une des rares professions qu’elle pouvait exercer à son foyer. » Clarisse Bader recnnait, quand même, qu’il existe des femmes sans mari qui sont contraintes de gagner seules leur vie : filles célibataires, veuves… « Ce qui semble nécessaire avant tout, c’est de multiplier pour la femme le nombre des professions sédentaires » : travaux à l’aiguille (dont il faudrait augmenter le salaire), artisanat. Des professions sédentaires ouvertes aux femmes : bureaux de poste, de télégraphie, de tabacs, les fonctions d’inspectrices.

La femme médecin ? « Certes, la pudeur exigerait que les femmes fussent soignées par une de leurs sœurs. Mais la femme médecin ne sera-t-elle pas dominée par l’impressionnabilité nerveuse ? ». Pour mémoire, la première femme française à être reçue docteur en médecine, Madeleine Brès, le fut à Paris en 1875. Clarisse écrit, rappelons-le, en 1883.

Madeleine Brès (1842-1921)
Madeleine Brès (1842-1921)
© Bibliothèque Thiers

Pour l’art, Clarisse Bader préfère qu’elles soient muses qu’artistes, même si elle reconnaît la part de certaines dans la littérature : mais elle apprécie surtout celles qui chantent l’amour du foyer. Evidemment, Clarisse est très critique envers George Sand, l’une de « ces femmes qui ont cherché le succès littéraire en ébranlant les bases de la famille ». Il faut que ces artistes restent discrètes, qu’« abritant leur vie à l’ombre du foyer, elles ne livrent que leurs œuvres à la publicité ». A la suite de Mgr Dupanloup, Clarisse Bader regrette « l’influence délicate des femmes sur les lettres et les arts dans les salons » dont la tradition, en son temps, se perd. Mais pour que la femme ait une influence, il faut qu’elle y soit préparée par une éducation adéquate.

Clarisse Bader et l’éducation 

Le long chapitre qu’elle consacre à « l’éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission » est directement inspiré par Mgr Dupanloup, académicien et évêque d’Orléans. Au début du siècle, l’éducation supérieure des filles n’intéressait pas l’État et était laissée à l’initiative privée. Il y a donc eu pour les jeunes filles, tout au long du XIXe siècle, deux sortes d’éducation : l’éducation domestique au foyer, sous la houlette de la mère ou d’une institutrice privée, et le séjour au couvent, l’un pouvant alterner avec l’autre. Pour les filles du peuple et de la petite bourgeoisie, l’éducation se fait sur le tas et l’instruction s’arrête à la primaire : notions de lecture, d’écriture et de calcul dans des écoles théoriquement organisées par les municipalités. Mgr Dupanloup, et Clarisse Bader à sa suite, veulent, pour les jeunes filles de bonne famille, une éducation plus poussée, susceptible « d’éloigner la femme aussi bien des écueils du pédantisme que des tristes suites de l’ignorance et de l’oisiveté ».

Après la Révolution, l’Église, au XIXe siècle, se féminise fortement. Elle se vide d’hommes et se remplit de femmes, fidèles laïques comme religieuses (enseignantes, infirmières, missionnaires). Rien d’étonnant, donc, à ce qu’à côté du courant de pensée catholique qui voit la femme comme pécheresse (l’Eve de la Bible) et inférieure à l’homme, un autre courant ne va pas cesser de l’exalter. Créée par Dieu après Adam, la femme « est, si je puis dire, plus âme que l’homme », dit Mgr Dupanloup. Le portrait de la femme fait par l’évêque d’Orléans -cité à travers les pages du livre de Clarisse Bader - est une véritable litanie : Religieuse mission de la fille de Dieu, dévouement de l’épouse, incomparable sollicitude de la mère, souriante dignité de la reine du foyer, douce et touchante beauté, grâce aérienne et chaste, délicatesse des sentiments, piété angélique et tendre qui transporte la femme si naturellement aux plus hauts sommets de l’amour divin et illumine et épure dans son cœur les saintes affections d’ici-bas, ardente charité, dévouement intrépide pour ceux qui souffrent, énergie morale en dépit de sa faiblesse physique qui la rend souvent plus courageuse que l’homme… Quant à son intelligence : la femme a des « coups d’œil, des coups d’ailes » qui lui font atteindre rapidement des hauteurs où l’homme parvient difficilement par la raison, grâce à sa « merveilleuse délicatesse d’intuition ». N’oublions pas qu’en 1854, le pape Pie IX a proclamé le dogme de l’Immaculée conception de Marie.

Donc, la sphère féminine appartient à l’Église qui se console ainsi de la perte des hommes gagnés par la libre-pensée au sein des lycées d’État. L’Église nourrit l’espoir de les regagner par l’influence que les épouses peuvent avoir sur leurs maris et sur leurs fils. C’est pourquoi il faut en faire des « femmes fortes », dont la piété doit s’appuyer sur l’instruction religieuse, dont la raison est éclairée par l’étude. L’Église et la Révolution se rejoignent pour donner à la femme un rôle éducatif. D’où la rage de Mgr Dupanloup quand Victor Duruy, oh, bien timidement, fait mine de chasser sur les terres ecclésiastiques en proposant des cours secondaires laïcs pour les jeunes filles en 1867 ! La IIIe République aussi veut arracher les filles à l’influence de l’Église en créant en 1880 les premiers lycées de filles. Mais de là à les élever comme des garçons, avec les mêmes cours et les mêmes ambitions, malgré les craintes de Mlle Bader, il y a un grand pas qu’il faudra quelques décennies et bien des efforts individuels, pour franchir. Ces établissements laïcs auront du mal à concurrencer les établissements religieux au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale, surtout dans la bonne société. Ce n’est pas grâce à l’État laïc, mais presque contre lui, que les pionnières s’imposeront petit à petit dans tous les genres d’études, médecine, droit, beaux-arts, et que le courant dualiste du féminisme a eu un grand rôle à jouer dans cette aventure, en habituant peu à peu les esprits, en jouant sur les mentalités, et en rassurant les messieurs frileux crispés sur leurs prérogatives.

Influence sociale et rôle politique

Dans la continuité de ce qui se faisait aux siècles précédents, l’Église exhorte les femmes du monde à exercer la charité, c’est-à-dire à prendre en charge la situation matérielle et morale des plus démunis : le XIXe siècle, avec son cortège de problèmes urbains endémiques (alcoolisme, chômage, tuberculose, prostitution) et de catastrophes que sont les épidémies, les guerres, les crises économiques, connaît une véritable mobilisation féminine, travail social anonyme dont les dames ne doivent attendre d’autre rétribution que morale. D’abord appuyées sur une élite aristocratique, les associations caritatives, en se multipliant, drainent un public de classes moyennes, de femmes indépendantes, célibataires ou veuves, indignées par la misère, poussées par un esprit missionnaire, telle Clarisse Bader, dame patronnesse de la Société antiesclavagiste de France, fondée par Isabelle du Brésil, comtesse d’Eu. Et voilà que, non seulement, la femme sort, mais qu’en plus, elle prend la parole en public, assiste à des congrès internationaux, manie des sommes d’argent, exerce des fonctions de présidente, de trésorière…, tout ça avec la bénédiction des hommes – maris, Église, État ! La fonction charitable va petit à petit se professionnaliser avec le recrutement de permanentes qualifiées. A la fin du XIXe siècle, l’État crée des corps d’inspectrices : « Les écoles et les pensionnats de filles, les établissements pénitentiaires de jeunes détenues, les écoles de réformes, ne peuvent être inspectés que par des femmes », dit Clarisse Bader.

Image traditionnelle de la mère avec ses enfants
Image traditionnelle de la mère avec ses enfants
© Bibliothèque Thiers

Passons rapidement sur les « professionnelles » de la charité que sont les religieuses : infirmières, garde-malades, visiteuses des pauvres, enseignantes ; main-d’œuvre bon marché qui a fait vœu de pauvreté et n’est donc pas rétribuée. Avec les lois de 1880 puis de 1901 et 1904 hostiles aux congrégations religieuses, bon nombre de ces religieuses doivent partir, et Mlle Bader s’en indigne. Mais du coup, il faut les remplacer dans les hôpitaux et les écoles, auprès des pauvres et des malades… d’abord par des volontaires, puis, de plus en plus, par des professionnelles qu’il faut former : infirmières, institutrices, professeurs, assistantes sociales… Ces professions restent d’ailleurs majoritairement féminines de nos jours.

Clarisse Bader et le mariage 

Clarisse Bader ne remet pas en cause la famille traditionnelle, la prééminence de l’homme dans le couple, et proclame à tout bout de champ que la place de la femme est dans son foyer, comme épouse et comme mère. Pourtant, elle-même est restée célibataire. Clarisse le dit tout net : la loi n’oblige pas la femme à se marier. Si elle reste fille, elle demeure libre, la célibataire a, dans le Code civil, presque les mêmes droits que ceux de l’homme. Elle hérite à égalité avec ses frères, elle administre ses biens, elle peut tenir une maison de commerce ou de banque, elle peut s’engager pour autrui et témoigner en justice. Mais si elle se marie, tout change, tout le pouvoir échoit au mari. Clarisse Bader s’en prend d’abord au système de la dot : « Chez nous, c’est réellement l’épouse qui achète l’époux, mais en l’achetant, il faut qu’elle paye cher le droit non de le dominer, mais de lui obéir ». Dans le couple, l’époux décide. Clarisse reconnaît l’autorité du chef de famille mais s’insurge contre les abus de pouvoir contre lesquels l’épouse est désarmée par la loi : l’époux est maître absolu des biens du ménage, même s’il ruine sa famille et dépense tous ses sous avec des « créatures ». Il détient seul l’autorité paternelle : s’il est libre-penseur et décide de ne pas donner d’éducation religieuse à ses enfants, sa femme ne peut s’y opposer. C’est au nom des anciens droits coutumiers que Clarisse demande un amendement du Code civil : rétablissement du conseil de famille, droit de la femme à disposer de ses biens propres... Il faut attendre 1907 pour que les femmes mariées puissent enfin disposer librement de leur salaire.

Et Sylvie Biet de conclure :

Il serait faux et artificiel d’opposer le courant égalitaire au courant dualiste dans le féminisme du XIXe siècle. La plupart des femmes étaient élevées dans cette idée de la différence entre les sexes et, tout en admettant au fond d’elles-mêmes le bien-fondé de certaines exigences des féministes et autres suffragettes, elles étaient effrayées par les exagérations de certaines, et voulaient davantage une évolution qu’une révolution de leur condition. Il faut bien admettre que la sujétion féminine, la rengaine de la faiblesse constitutive de la femme, ne présentait pas que des désavantages : moins de responsabilité, le travail ménager sans doute moins abrutissant que l’atelier… Les lois sur le travail sensées protéger la femme (interdiction du travail de nuit ou dans les mines, réduction du temps de travail) étaient peut-être sexistes et contraignantes, elles n’en ont pas moins amené de réelles améliorations sociales dont les hommes eux-mêmes ont fini par bénéficier. Et les mentalités d’aujourd’hui ont-elles évolué jusqu’à l’égalité complète entre les deux sexes ? Bien sûr que non : aucune loi égalitaire n’empêchera que les femmes se sentent tenues de faire la cuisine ou le ménage à la place de leur conjoint, ou que les mères demandent plus souvent que les pères un travail à temps partiel pour s’occuper de leurs enfants… Et l’idée du salaire seulement complémentaire de la femme reste tenace dans bien des foyers !

La Mère gouvernante
La Mère gouvernante
© Bibliothèque Thiers

En savoir plus :

- Ecoutez d’autres émissions d’histoire avec Anne Jouffroy

- Visitez le site de l’Institut de France qui présente l’exposition "La condition féminine au XIXe siècle". Exposition jusqu’au 30 juin 2012.






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