La France en campagne. Entre "réel et ressenti"

Une chronique de Jean-Louis Chambon, président du Cercle Turgot
Les rigueurs hivernales sont venues rappeler l’effet « double perception » : celle, en principe objective, de la réalité mesurée par des chiffres où le thermomètre (pas de doute il fait froid…) et celle « ressentie », (il fait très très froid…). Jean-Louis Chambon nous apporte une chronique sous forme de chaud-froid, à quelques mois de la présidentielle.


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Émission proposée par : Jean-Louis Chambon
Référence : CHR785
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Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida8523-La-France-en-campagne-Entre-reel-et-ressenti.html
Date de mise en ligne : 4 mars 2012

Cette chronique a été enregistrée en février 2012.

Il suffit qu’un vent mauvais accompagne la baisse des températures pour que son ressenti soit fortement majoré : un -5 serait perçu en -12 selon les météorologues. Comment ne pas faire l’analogie avec la situation économique et sociale française sur laquelle souffle le froid et le chaud de postures partisanes et de la campagne présidentielle ?

Des idées fausses, savamment entretenues, alimentent le pessimisme national dont nous sommes devenus les champions et pénalisent l’objectivité du diagnostic et en conséquence notre capacité à prendre les bonnes décisions pour notre avenir.

En voici entre autres trois exemples :

- En premier lieu, le mythe de la France inégalitaire porté par les discours des candidats « je serai le candidat de la fin des privilèges… je rétablirai la justice… », mais aussi l’opinion et les médias qui ne sont pas très éloignés de ce « ressenti » de déficit égalitaire et de justice… Mais que dit « le thermomètre » ? Absolument l’inverse : comme le relève Christian Saint-Etienne dans son remarquable ouvrage, « l’incohérence française » (Grasset) : La France détient le record du monde de la dépense de protection sociale (33% du PIB), le système de retraites le plus généreux de la planète (14% du PIB contre 8% de l’OCDE), les écarts de revenus (après prélèvements et impôts) les plus faibles des pays avancés (multiplicateur de 4 contre 6 en Europe et 7 aux USA), tandis que 20% des ménages les plus aisés paient la quasi totalité de l’impôt sur le revenu… Certes, on peut comprendre « le chagrin des classes moyennes » comme l’indique Nicolas Bouzou (mais ne sont-elles pas aussi une forme d’expression de l’égalitarisme ?).

- De même l’on peut être choqué par la situation des travailleurs pauvres, (déstabilisés par le prix des logements dans les grandes métropoles urbaines), ou bien encore par la part des revenus des 1 % des plus riches (8 %, ramenés à 4 après redistribution). Il n’en reste pas moins que si 10 % de la population française est en difficulté ou en souffrance, 90 % bénéficie d’une situation enviable par le reste du monde en terme de niveau de vie, protection sociale, d’éducation pour les enfants, de santé ou de retraite. Aussi cette perception erronée de la réalité outre qu’elle est dramatique pour le moral des ménages (donc pour la consommation et la croissance) constitue l’un des grands leviers du « toujours plus » des dépenses publiques, dont la France est devenue le grand leader avec 56 % de son PIB (soit 10 % de plus qu’en Allemagne). Ce « ressenti » d’une dépense publique, insuffisante pour être égalitaire et forcément négative lorsqu’elle baisse, reste l’une des grandes lunes de la société française : Là encore que dit le baromètre ? L’excès de dépenses publiques (financé à 60 % à crédit) dépasse celui de la zone euro de 8 points en 2011 contre 2 en 1992. Avec aucun effet mesurable sur la qualité de la vie si ce n’est un dérapage de la dette passant de 59 % en 1998 à 85 % en 2011. Or, n’en déplaise aux keynésiens ni la croissance, ni l’emploi, ni l’échec scolaire, ni la précarité n’en ont plus bénéficié que dans les pays les plus vertueux. Au contraire. C’est donc plus le ciblage contrôlé de la dépense publique (sur les 10 % les moins favorisés) que le niveau en valeur absolue ou le saupoudrage qui est susceptible de rapprocher le vécu de l’opinion du réel.

- Enfin troisième élément, l’idée selon laquelle les banques françaises « sauvées par le contribuable » ne financent pas assez l’économie et préfèrent spéculer, relève du fantasme, de l’amalgame avec les dérives anglo-saxonnes, et insulte la réalité des faits. Rappelons d’une part que l’intervention temporaire de l’Etat lors de la crise de liquidité mondiale de 2008 n’a non seulement rien coûté aux contribuables mais a rapporté 2,4 milliards au budget, c’est juste l’inverse de ce qui a été dit et qui est devenu le « ressenti »… Quant au financement de l’économie, les banques françaises sont les plus engagées en comparaison avec tous les autres systèmes européens ou anglo-saxons. Ainsi sur les trois années noires, 2008, 2009, 2010, la progression des encours de crédits a toujours été positive et supérieure à celle du PIB national, en 2011 (plus 6 % contre 1,5) et celle de la zone euro et US. De plus, les conditions de financement sont plus attractives en France qu’ailleurs en raison d’une intermédiation bancaire plus forte que dans les autres pays qui s’adressent majoritairement aux marchés. S’agissant des risques et de la spéculation, les banques françaises ont significativement renforcé leurs fonds propres. Elles seront dès 2012 aux normes règlementaires internationales en dépit de la crise de solvabilité des Etats qui ont perdu le contrôle de leur dette souveraine en faisant supporter au secteur privé leurs négligences et leur indécision. L’image calamiteuse que supportent les banques françaises relève donc d’un « ressenti » qui ne résiste pas à une analyse objective. On y voit les effets d’une culture historique de la société française contre l’argent et la finance mais aussi d’un cynisme politique qui a fait dire à un responsable socialiste de haut niveau, récemment :« taper sur les banques est une garantie de recettes dans l’opinion, et à gauche et à droite, on a besoin de recettes… ».

Sans doute cet opprobre prend aussi sa source auprès d’emprunteurs potentiels déçus par « le pouvoir de dire non » qui est en réalité un devoir lorsque « on utilise pour son propre compte les dépôts du public » pour le financement de l’économie nationale. Ce qui reste la noble mission des banquiers français mais qui engage aussi leur responsabilité dans la bonne fin des crédits : le surendettement des particuliers est toujours un risque et les Entreprises françaises sont particulièrement fragiles : trop petites pour supporter le poids exorbitant de la sphère publique, faiblement rentables (taux de marge inférieur à 25 % à celui des entreprises allemandes) avec une insuffisance de fonds propres, d’innovation et d’investissement… En réalité si les banques françaises ont particulièrement bien traversé les crises récentes et restent « efficaces, citoyennes, adéquatement supervisées et disposant d’une capacité d’action mondiale » c’est que tout simplement leur modèle est bon. Devenues l’un des champions mondiaux d’un secteur, clé du financement de la croissance, les banques françaises constituent un atout stratégique indéniable pour notre compétitivité. Les sous-estimer, les pénaliser et plus encore, prétendre les punir relève tout simplement de l’erreur stratégique majeure, dont il faudra payer tôt ou tard le prix.

Ainsi donc entre « le réel et le ressenti », avance une France hésitante à l’aube de profondes remises en cause qu’elle pressent comme une exigence de maîtrise de son avenir. Avec l’espérance que celles et ceux qui prétendent lui faire prendre le chemin durable du redressement et de la compétitivité aient la lucidité et le courage moral de résister à la tentation de jouer avec les peurs et les rêves de l’opinion. Mais le défi tient à la capacité de faire partager une réalité qui n’est ni tragique ni inégalitaire et encore moins « aux mains des puissances de l’argent » et d’en finir avec cette ultime « utopie de la perfection égalitaire » qui menace la démocratie.

- La chronique « Économique et finance » de Jean-Louis Chambon sur Canal Académie






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