Les trois derniers siècles de Byzance : décadence ou rayonnement ?

avec Cécile Morrisson, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres
La parution du 3è tome du "Monde Byzantin", sous la direction d’Angeliki Laiou et de Cécile Morrisson, nous offre le plaisir de recevoir cette dernière, byzantiniste, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Spécialiste des monnaies byzantines et donc de l’histoire économique de l’Antiquité tardive et du Moyen-âge, après avoir évoqué la haute figure de Paul Lemerle, elle explique comment les trois derniers siècles de Byzance, Etat pourtant en décadence, furent une période de fécondité intellectuelle et culturelle.


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Émission proposée par : Hélène Renard
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Date de mise en ligne : 4 mars 2012

Nous avons de la chance de trouver Cécile Morrisson en France car ses recherches la font vivre en partie aux Etats Unis, puisqu’elle est depuis 1998, conseiller numismatique de Dumbarton Oaks à Washington où vous assurez le suivi de cette collection, l’une des plus importantes du monde. Elle commence par nous décrire ce lieu et son histoire surprenante : Dumbarton Oaks est un hôtel particulier situé dans le quartier de Georgetown à Washington, D.C. avec un immense jardin. Ce site héberge la Dumbarton Oaks Research Library and Collection, un centre de documentation sur les études byzantines, pré-colombiennes, ainsi que sur l’aménagement du territoire, trois sujets qui passionnaient les propriétaires du lieu, Mr et Mrs Bliss. L’hôtel particulier fut construit en 1800 dans le style fédéral et acheté en 1920 par Robert Woods Bliss (1875–1962), membre du Foreign Service américain. La bibliothèque de Dumbarton Oaks possède plus de 100 000 volumes. (En 1944, l’hôtel particulier hébergea la Conférence de Dumbarton Oaks, rencontre internationale qui posa les bases des Nations unies. Igor Stravinski écrivit le concerto Dumbarton Oaks en 1938, à la demande de Robert Bliss).

Mais très vite, notre invitée revient sur son parcours de byzantiniste : elle a été directeur du département des monnaies médailles et antiques de la bibliothèque nationale de France de 1988 à 1990, président de la Commission internationale de numismatique (de 1991 à 97), directeur du centre d’histoire et civilisation de Byzance (un centre abrité par le Collège de France-CNRS (1998-2000). On lui doit d’avoir réalisé le catalogue des monnaies byzantines de la BNF 2 volumes publiés en 1971.

Les études byzantines et leurs grands maîtres

Cécile Morrisson évoque la figure de Paul Lemerle,(1903-1989) membre de l’Académie des inscriptions et belle-lettres (élu en 1966). On doit à la science, au talent, à l’énergie de ce byzantiniste d’avoir contribué à développer les études sur l’histoire de Byzance. Il a été notamment directeur d’études d’histoire byzantine à l’Ecole pratique des Hautes Etudes (dans les années 70) et professeur d’histoire et civilisation de Byzance au Collège de France. Il fut le fondateur de la collection "Nouvelle Clio" (aujourd’hui dirigée notamment par un autre historien de l’Académie des inscriptions et belles-lettres Jean Delumeau). On trouve sur le site des PUF, un très bel article de Gilbert Dagron, autre byzantiniste, membre actuel de cette même académie un très bel article sur Paul Lemerle et sur sa conception des études byzantines. Paul Lemerle constatait que les études byzantines étaient très en retard sur les études "occidentales", Moyen-âge et Renaissance. Cécile Morrisson explique pourquoi ce retard est aujourd’hui rattrapé, grâce aux apports des nouvelles recherches en papyrologie, épigraphie, archives, numismatique, sigillographie, céramologie, archéologie, archéométrie... : "tout cela a bouleversé notre information" admet notre invitée.

Cécile Morrisson, correspondant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres
Cécile Morrisson, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres

Le monde Byzantin : trois volumes pour trois époques

L’histoire de Byzance ? On pourrait la découper en trois périodes, qui correspondent justement aux trois volumes du "Monde byzantin" qui sont publiés dans la collection Clio aux PUF.

1. le monde byzantin, tome 1, qui va de 330 date de la fondation de Constantinople par Constantin, jusqu’à 641 (Cécile Morrisson explique ce qui s’est passé à cette date charnière)

2. le monde byzantin, tome 2, qui va de 641- à 1204 (Sac de Constantinople par les Croisés de la 4ème croisade)

3. et le monde byzantin, tome 3, qui va de 1204 à 1453, (prise de Constantinople par les Turcs). Ce troisième volume évoque également les "voisins" des Grecs byzantins, tant à l’ouest qu’à l’est. C’est ce troisième volume qui vient de paraître et qui couvre donc les trois dernièrs siècles de Byzance : les XIII, XIV et XV è siècles. Une dizaine de collaborateurs ont contribué à la rédaction de ce volume de diverses nationalités.

On dit généralement que ces trois derniers siècles ont été ceux de la décadence d’un Etat dépecé par la 4è croisade, puis pris en tenailles entre les Turcs d’un côté et les ambitions occidentales ou slaves de l’autre. C’était aussi l’époque de l’impossible union entre les Eglises (échec des conciles à Lyon puis à Florence en 1439) et celle du déclin de l’économie face au dynamisme des marchands italiens et leurs privilèges. Sans oublier la grande peste de 1340.

Mais Cécile Morrisson, qui admet que tout cela n’est pas faux, précise que ce ne sont pas des données suffisantes. Car la situation était beaucoup plus complexe et pleine de paradoxes :

- certes l’Etat était dans une grande pauvreté et monnaie dévaluée mais on assiste aussi à une grande floraison artistique et intellectuelle. Les marchands et des banquiers commencent à faire fortune et l’on voit émerger une classe moyenne en plus de l’aristocratie dépossédée de ses domaines fonciers, une bougeoisie qui va s’installer en villes d’où une urbanisation sans précédent. Les rapports avec les Italiens (Vénitiens et Gênois) finissent par ne pas être uniquement conflictuels : des mariages, des associations, des investissements se font ensemble. La société byzantine reste dynamique, ouverte, cultivée, avec un fort taux d’alphabétisation et un bon niveau d’instruction. Certains intellectuels d’ailleurs ne se montrent pas hostiles au monde latin, et quelques uns plaident en faveur de l’Union. Et surtout, cette période est celle d’une importante redécouverte des textes de l’Antiquité. Les byzantinistes jouent un rôle essentiel dans l’humanisme naissant (Bessarion par exemple, et ses élèves hellénistes, Lefèvre d’Etaples et Guillaume Budé). Ce qui a permis une préservation des oeuvres des penseurs de l’Antiquité et un véritable retour aux sources du savoir.

- On peut parler, pour les trois derniers siècles, non pas d’une décadence, mais d’une "renaissance " byzantine après 1204, et faire de cette époque des siècles de transmission d’un héritage littéraire, médical, scientifique.

Lors de la communication que Cécile Morrisson a donnée à l’Académie des inscriptions et belles-lettres le 13 janvier 2012, elle a conclu : "Byzance réalisa une synthèse inégalée entre la Grèce, Rome et le christianisme, synthèse qui fait partie de l’histoire européenne". On ne le dit sans doute pas assez : Byzance a joué un rôle clé dans l’histoire de l’Europe.

Pour en savoir plus :

- Sur Cécile Morrisson : voir le site http://www.cfeb.org/

- Visitez le site des PUF et la fiche auteur de Cécile Morrisson

- Découvrez les nouvelles publications en ligne sur le site des éditions du CNRS :

- "Questions de futur"

- "Descartes et la précarité du monde"

- Visitez le site de Dumbarton Oaks






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