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Beatus Rhenanus et la Bibliothèque Humaniste de Sélestat : "unique et irremplaçable"

La chronique Sites et Monuments de Robert Werner, correspondant de l’Académie des beaux-arts
Le 26 mai 2011 fut un grand jour pour la ville de Sélestat en Alsace : la Bibliothèque Humaniste, celle du savant Beatus Rhenanus, est officiellement inscrite par l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture, au registre de " Mémoire du monde ". Robert Werner dresse ici le portrait de Beatus Rhenanus, figure maîtresse de l’humanisme rhénan, et rappelle le rayonnement culturel de la ville de Sélestat, carrefour européen.


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Référence : chr775
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Date de mise en ligne : 12 février 2012

Située au coeur de la vieille ville, cette bibliothèque est l’une des seules en Europe dont l’ensemble du fonds n’a jamais été dispersé. Dans son courrier à l’ancienne ville de la Décapole, l’ONU souligne " l’intérêt universel, ainsi que le cararactère unique et irremplaçable " de cette collection riche de 1686 précieux documents, 450 manuscrits reliés, 550 incunables et 260 lettres manuscrites. Cette bibliothèque invite à un voyage au coeur de l’histoire du livre du VIIe au XVIè siècle et témoigne de l’importance de la ville de Sélestat (Bas-Rhin) à l’époque du grand mouvement intellectuel que fut l’humanisme rhénan.

Mais quel est donc cet homme, ce Beatus Rhenanus, qui nous a légué, un à un, ces témoignages directs d’une époque, où, grâce à l’avènement de l’imprimerie et de la Réforme, on veut voir, savoir, comprendre, voyager...

Portrait de Beatus Rhenanus (1485-1547)
Portrait de Beatus Rhenanus (1485-1547)
© Bibliothèque Humaniste - Ville de Sélestat

Né en 1485 à Sélestat, il est le fils d’un riche boucher. Elève studieux de l’école latine de sa ville, un établissement renommé au début du XVIe siècle, ses professeurs apprécient bien vite la facilité avec laquelle, ayant aisément appris le latin, il disserte sur Virgile et Ovide, comme le montre son cahier d’écolier conservé à la Bibliothèque. Il y note tout, d’une écriture soignée, dit ce qu’il pense de l’enseignement qui lui est dispensé, des perspectives qui s’offrent à lui...Justement, à 18 ans, il veut aller à Paris pour y poursuivre ses études, rencontrer ces professeurs dont l’influence est telle dans ce nouveau monde de la connaissance, qu’on l’évoque par delà les provinces, jusqu’à Sélestat alors Ville Libre de la Décapole, la ligue de dix villes d’Alsace fondée entre 1354 et 1356, et qui ne sera totalement intégrée à la France que sous la Révolution.

Dans la capitale, il a la chance de devenir l’élève de Jacques Lefèvre d’Etaples, le grand humaniste et théologien, dont la traduction de la Bible lui attira quelques soucis puisqu’on le soupçonna de favoriser les idées de la Réforme. Beatus, futur homme de lettres, travaille à présent comme correcteur dans l’atelier du célèbre imprimeur parisien Estienne, et ses revenus lui permettent de compléter sa bibliothèque personnelle commencée à l’âge de 15 ans. Ainsi, à 22 ans, à la fin de son séjour parisien, il possède 253 volumes, ce qui est considérable à cette époque. Le voilà de retour dans la région rhénane où il s’investit bien vite dans l’édition, devenant directeur des publications de la maison Froben de Bâle. Il y corrige, annote et commente des textes anciens : les oeuvres de Tertullien, Sénèque, Tacite, Tite-Live retrouvent grâce à son travail, leur sens originel.

Anciens ouvrages
Anciens ouvrages
© Bibliothèque Humaniste - Ville de Sélestat

L’empereur Charles-Quint lui-même, remarque ce brillant érudit et l’annoblit en 1523, à 38 ans. Sur la lettre d’annoblissement conservée à la Bibliothèque Humaniste de Sélestat figure les armoiries de Beatus qui évoquent le Rhin symbolique, ce fleuve qui à l’époque humaniste est vecteur d’hommes, de marchandises arrivant de toute l’Europe et surtout de culture. Ou peut-être, ces armoiries voulaient-elles faire allusion à Rhinau, ce village au bord du Rhin dont est originaire la famille de Beatus...

En 1526, il est de retour à Sélestat où il passe les vingt dernières années de sa vie multipliant lectures et publications en se remémorant ses rencontres privilégiées avec les esprits les plus brillants de son époque. L’ensemble des lettres signées de la main de grands humanistes conservées à la Bibliothèque donnent un aperçu de l’étendue de ses relations amicales et intellectuelles. Peu avant sa mort, en 1547, Beatus lègue sa bibliothèque personnelle à la ville de Sélestat. Les manuscrits, les incunables et les livres imprimés du XVIe siècle retracent la vie de cet humaniste sélestadien, grand ami d’Erasme de Rotterdam. Constituée tout au long de sa vie, elle est d’une incroyable diversité, à l’image du grand courant de pensée que fut l’Humanisme.

Façade de la Bibliothèque Humaniste
Façade de la Bibliothèque Humaniste
© Bibliothèque Humaniste - Ville de Sélestat

L’histoire de la Bibliothèque débute en 1452 avec le curé Jean de Westhuss qui lègue à la paroisse Saint-Georges de Sélestat " un nombre appréciable " de manuscrits. Au fil des donations, différents ouvrages vont compléter la collection de Beatus Rhenanus dont ces livres consacrés à la liturgie ou à l’enseignement parcourus par les étudiants de l’école latine de Sélestat, au XVIe siècle renommée dans toute l’Europe pour sa pédagogie. Accessibles aux nombreux élèves et enseignants et aux membres du clergé, ces précieux ouvrages étaient enchaînés pour les protéger des vols. L’humaniste Guebwiller parle dans sa chronique de 250 élèves dont beaucoup viennent d’autres régions ou même d’autres pays. La présence de ces élèves étrangers apporte à la ville de Sélestat un dynamisme tant économique que culturel. Parmi eux, on compte d’illustres humanistes rhénans. Les uns publiant des ouvrages de pédagogie ou d’histoire, d’autres se spécialisant dans les éditions d’auteurs classiques, d’autres enfin intervenant dans des affaires religieuses ou politiques comme théologiens ou diplomates.
Ainsi, Jacques Wimpfeling, grand théoricien de la pédagogie pouvait s’enorgueillir de porter le titre de " praeceptor Germaniae " ou précepteur de la Germanie. Martin Bucer, personnage essentiel de la Réforme en Alsace, a également étudié à l’école latine de Sélestat. Un autre élève, Jacques Oechsel aussi appelé Taurellus, sera secrétaire et conseiller de l’empereur Ferdinand 1er de Habsbourg, empereur germanique et frère de Charles Quint. Ce centre culturel que forme alors Sélestat est loué, entre autres, par Erasme de Rotterdam dans son éloge de la ville lors de l’un de ses passages en 1514, où il dit son admiration envers elle : « Seule, s’exclame celui qui préconisa l’entente entre catholiques et protestants, seule, toi si petite, tu donnes le jour à autant d’hommes distingués par les mérites de l’esprit » .

Lectionnaire mérovingien  du VIIe siècle
Lectionnaire mérovingien du VIIe siècle
© Bibliothèque Humaniste - Ville de Sélestat

Conservés depuis 1889 dans l’ancienne halle-aux-blés de Sélestat, construite en 1843, la Bibliothèque Humaniste recèle, outre la fameuse collection de Beatus, 2500 imprimés du XVIe siècle, soigneusement rangés derrière une grille en fer forgé. Parmi ces œuvres d’une valeur inestimable, et sur lesquelles veille Laurent Naas, le responsable de la Bibliothèque, on peut admirer le livre le plus ancien conservé en Alsace : un lectionnaire mérovingien datant du VIIe siècle qui contient des textes tirés de l’Ancien Testament ou des Actes des Apôtres. Le livre des miracles de Sainte-Foy, provenant du prieuré du même nom et présent à Sélestat au XIIe et XIIIe siècle, permet d’admirer de magnifiques enluminures, ou encore cette bible latine du XIIIe siècle, sur vélin, où là aussi, la finesse des enluminures fait écho à la richesse des matériaux utilisés. Les initiales gravées à la feuille d’or sont rehaussées d’un bleu élaboré à partir de lapis lazuli.

Collections précieuses
Collections précieuses
© Bibliothèque Humaniste - Ville de Sélestat

La Bibliothèque conserve également des incunables imprimés par Jean Mentel de 1460 à 1500 dont La cité de Dieu de Saint Augustin. Autant de témoignages qui démontrent le bouleversement lié à l’invention du caractère typographique par Gutenberg. J’allais oublier la Cosmographie Introductio ou Introduction à la Cosmographie du géographe Martin Waldseemüller, imprimée à Saint-Dié en 1507. Celle-ci est en quelque sorte " l’acte de baptême " de l’Amérique. C’est en effet dans cet ouvrage que Waldseemüller attribue la découverte du nouveau continent au navigateur italien Amérigo Vespucci, qui y fit plusieurs voyages entre 1499 et 1502, et qu’il le désigne par son prénom : America.

Salle du musée de la Bibliothèque humaniste
Salle du musée de la Bibliothèque humaniste
© Bibliothèque Humaniste - Ville de Sélestat

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Robert Werner
rédacteur en chef de Sites et Monuments
Vice-président de la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France, Correspondant de l’Institut

Autobiographie de Robert Werner
Autobiographie de Robert Werner

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En savoir plus :

- retrouvez les articles de Robert Werner sur Canal Académie sur le site de l’Académie des beaux-arts

- Et parcourez le site de la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique en France qui publie la revue Sites et Monuments.






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