La matière et l’esprit dans « l’univers figuré » du peintre Jean Bertholle, de l’Académie des beaux-arts

Les peintres du XXe siècle : la chronique de Lydia Harambourg, correspondant de l’Académie des beaux-arts
La peinture de Jean Bertholle (1909-1996) procède de la tangible révélation d’une lumière dans l’obscurité. Ainsi, vers la fin des années soixante, alors que l’on cite son nom parmi les peintres abstraits de la Nouvelle École de Paris, à côté de ceux de Bazaine, Estève, Le Moal, Manessier ou Singier, choisit-il contre toute attente de revenir à des formes figurées. L’histoire de ce peintre, membre de l’Académie des beaux-arts et de son retour paradoxal à la figuration, par Lydia Harambourg.


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Date de mise en ligne : 5 février 2012

Figure majeure de la Nouvelle Ecole de Paris qui se cristallise avant la guerre, Jean Bertholle a vécu la peinture comme une aventure spirituelle. Le verbe et l’image scellent un monde où la nature demeure le fondement de la création.
« Je regarde la nature, mais le sujet (du tableau) est à l’intérieur de moi-même...Les forces de l’ombre y combattent sans merci celles de la lumière...Je ne peins pas des idées, mais la vérité des émotions que je ressens ...La lumière est toujours mon but ».
La lumière, un mot-clef pour entrer dans l’œuvre de Bertholle. Né à Dijon en 1909, il est attiré très jeune vers la peinture sous l’influence de son père, peintre amateur. Les Beaux-Arts de Dijon puis de Lyon où il passe deux années (1928-30) lui donnent la conscience du métier dont il parfait toutes les connaissances à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris dans l’atelier de Paul-Albert Laurens. Rigueur, discipline, participent de son engagement, vécu comme le combat de Tobie et l’ange de Delacroix qu’il admire, dans la chapelle des Saints-Anges à Saint-Sulpice, dans une indépendance jamais relâchée pour une croisade intérieure comme l’écrit Pierre Dehaye.
L’académisme de ses débuts est bousculé par sa découverte de Manet qu’il découvre lors d’une rétrospective du peintre de la modernité à l’Orangerie en 1932. Ingres est l’autre référence pour celui qui pratiquera le dessin toute sa vie comme expression la plus probante de son art, mais aussi les Vénitiens, et plus particulièrement Le Tintoret dont il copie les peintures du cycle de Saint Marc.

Jean Bertholle, "La spirale ou le jugement dernier", 1939, huile sur bois, 98,5 X 59,8 cm, Musée des Beaux-arts de Lyon
Jean Bertholle, "La spirale ou le jugement dernier", 1939, huile sur bois, 98,5 X 59,8 cm, Musée des Beaux-arts de Lyon
© Somogy éditions d’art, Paris, 2011

C’est par son ami Etienne-Martin rencontré à Lyon que Bertholle entre en relation avec Roger Bissière, responsable d’un cours de peinture à l’Académie Ranson. En 1934, Bissière y ouvre un atelier de fresque. Bertholle expose à l’Académie Ranson où il poursuit son initiation sous l’attention confraternelle de Bissière qui lui révèle ce qu’il pressentait intuitivement : « le noir est une couleur ». Entre les deux hommes naît une amitié profonde qui ne se démentira pas.
La conquête de son langage passe par des étapes, non antinomiques, mais complémentaires : « Janus à deux faces, face abstraite et face concrète » selon l’expression de Bernard Dorival.

Le groupe Témoignage et le surnaturalisme

En 1936 il s’engage dans la découverte de l’inquiétante étrangeté du réel en rejoignant le groupe Témoignage qui prône « un retour à l’esprit pour un art de signification plus que de représentation pour répondre au désarroi de l’époque » selon Marcel Michaud, l’initiateur du mouvement à Lyon. Etienne-Martin, Stahly, Manessier, Le Moal sont à ses côtés. Tous se retrouveront à l’Académie Ranson. La parution de la revue Le Poids du monde accompagne les expositions du groupe Témoignage entre 1937 et 1943 à Lyon, puis à Paris, galerie Breteau. Pour Bertholle, les œuvres de Jérôme Bosch qu’il vient de découvrir fortifient son inclination à l’ésotérisme et à un mysticisme naturel. Son désir de détourner l’image pour extraire l’invisible au cœur du visible le conduit vers un surnaturel, un univers fantastique auquel il donne le nom de surréel, en référence au surnaturalisme de Baudelaire. « Une liaison absolue entre la nature et ce qui est au-delà de la nature » pour Bertholle qui recourt à une imagerie surréaliste avec des éléments indistinctement symboliques, comme l’œuf, la spirale. L’écriture expressionniste, les couleurs vives, les aplats qui suppléent au modelé comme l’abandon de la spatialité participent d’une schématisation qui renforce le caractère dramatique de la scène.

Jean Bertholle, "La ville" 1957, huile sur toile, 103 X 103 cm, collection particulière
Jean Bertholle, "La ville" 1957, huile sur toile, 103 X 103 cm, collection particulière
© Somogy éditions d’art, Paris, 2011

Un langage de son temps qui ne renie pas l’héritage des maîtres du passé au nom d’une tradition qu’il revendique.
C’est le message des Vingt jeunes peintres de Tradition française réunis par Jean Bazaine en 1941 à la galerie Braun une exposition courageuse à laquelle il participe, en pleine Occupation, pour une Nouvelle École de Paris. Démobilisé en 1940, Bertholle s’installe à Lyon et devient directeur artistique des faïenceries de Gien de 1943 à 1957.

Le champ clos d’un tournoi : nouvelle vision humaniste du réel

Après la guerre, Bertholle réinvente l’espace et « un nouvel ordre plastique » selon l’expression chère à Pierre Francastel.
Il fait appel à des motifs héraldiques. Son graphisme énergique de lignes droites et de courbes transforme les acteurs de ses scènes en oiseleurs, chevaliers, taureau, cheval, dans une volonté de construction traduite par une grille. Il dépasse les apparences pour « exprimer l’inexprimable ». Ce qu’il peint, il le nomme Peinture. Thèmes de chevalerie, scènes mystiques, sont les enjeux métaphoriques d’une lutte, sacrée, profane, spirituelle, et symbolique avec les Tauromachies et rayonnent d’une lumière quasi tactile dans une substance immatérielle.

La transcendance du sujet par la couleur et la lumière, Bertholle la réalise totalement avec le vitrail. Les 53 vitraux pour l’église d’Armbouts-Cappel (Nord) en 1958 sont contemporains de son Magnificat.

Les Villes : la synthèse

Un ordre nouveau apparaît avec la série des Villes exposée galerie Jeanne Bucher en 1956. Il construit par grandes verticales et horizontales qui font écran et joue avec une palette chromatique. Cet espace rêvé se construit sur le caractère symbolique du graphisme vigoureux des œuvres précédentes. Cet univers clos, dont les plans basculent et laissent éclater les formes de l’intérieur pour mettre au jour les grands rythmes intérieurs dont parle Bazaine, et déjà quêtés par Cézanne, doit beaucoup à sa découverte de Venise. Un maillage graphique qui résiste à la transparence pour suggérer une sensation fugitive du miroitement qui absorbe et réfléchit.

Jean Bertholle, Magnificat, 1958, coll. Particulière
Jean Bertholle, Magnificat, 1958, coll. Particulière
© Somogy éditions d’art, Paris, 2011

La corporalité de la matière et la pensée plastique

La sève native du Bourguignon et l’austérité du janséniste. Une sensualité frémissante obtenue par la reprise des couches mûrement travaillées, reprises pour visualiser le triomphe de la Vérité sur les Ténèbres, de l’esprit sur l’ignorance, le passage de l’ombre à la lumière, par une vibration fusionnelle entre les masses et les vides, transmise par la couleur-lumière : le Buisson ardent (1965).

En 1965, Bertholle est nommé professeur chef d’atelier d’art mural à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, jusqu’en 1980.

La non-figuration de Bertholle est l’aboutissement d’une démarche menée pour la transmutation du monde visible.
L’évolution s’accomplit d’elle-même. Après une dizaine d’années, vers 1970, il amorce un retour à la figuration qui se fait avec le thème des chevaux, héros de cavalcades et de carrousels. Saint Georges et saint Paul en sont les figures emblématiques avec les scènes de l’Évangile et les romans de la Table ronde. Objets, figures sont suggérées. Les obliques sont lances et rayons du soleil, les motifs du damier, symbole des bannières et caparaçons se sont transposés dans les Tables d’oblation. En 1976, il réalise ses premiers objets de méditation compositions sculptures, poèmes sur des thèmes bibliques.

Jean Bertholle, "Table avec partition et instruments de musique, 1974, huile sur bois, 91 X 91 cm, Collection Daniel J. Gachet
Jean Bertholle, "Table avec partition et instruments de musique, 1974, huile sur bois, 91 X 91 cm, Collection Daniel J. Gachet
© Photographies Cavell

Sa figuration devient irréversible

Elle passe par les signes unificateurs de l’écriture. La figure humaine réapparaît : série de nus dans l’atelier, réunions d’artistes sous formes d’hommages. L’éloquence du style et la cohérence de sa création l’ont conduit de l’univers figuré au réalisme pictural au service de son sentiment profond de la vie intérieure et extérieure.
En 1983, Jean Bertholle est élu membre de l’Institut, à l’Académie des beaux-arts.
Il fonde sa propre académie de peinture rue Saint Roch à Paris. Son charisme, sa générosité sous des aspects bourrus lui valent l’attachement de nombreux élèves.

« Dans son silence où il se passe toujours quelque chose, avec une modestie implacable, cette œuvre est essentiellement apocalyptique » disait Pierre Dehaye qui fut son confrère à l’Académie des beaux-arts .
Texte de Lydia Harambourg, correspondant de l’Académie des beaux-arts

Pour en savoir plus

- Historienne et critique d’art, spécialiste de la peinture du XIXe et XXe siècle, particulièrement de la seconde Ecole de Paris, Lydia Harambourg a publié un dictionnaire sur L’École de Paris 1945-1965 (prix Joest de l’Académie des beaux-arts) et Les peintres paysagistes français du XIXe siècle.

- Monographies de Lydia Harambourg : André Brasilier (2003), Yves Brayer (1999, Prix Marmottan de l’Académie des beaux-arts en 2001), Bernard Buffet (2006), Jean Couty (1998), Olivier Debré (1997), Oscar Gauthier (1993), Louis Latapie (2003), Pierre Lesieur (2003), Xavier Longobardi (2000), Jacques Despierre (2003), Georges Mathieu (2002 et 2006), Chu Teh Chun (2006) ou encore Edgar Stoëbel (2007).

- Ecouter d’autres chroniques de Lydia Harambourg
- L’abstraction panthéiste et janséniste d’Anna-Eva Bergman (Stockholm 1909- Grasse 1987)
- Le geste libre d’Hans Hartung au sein de l’aventure abstraite

- Lydia Harambourg sur le site de l’Académie des beaux-arts

- Site Internet consacré à Jean Bertholle

Durant l’été 2011, la ville de Dijon a rendu hommage à Jean Bertholle sous la forme de trois expositions, respectivement au musée d’Art sacré, au musée des Beaux-Arts de Dijon et au musée de la Vie bourguignonne.
- Catalogue, Jean Bertholle, la matière et l’esprit, Somogy Editions d’art, 2011






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