Georges Rohner, de l’Académie des beaux-arts, peintre français, héritier des classiques comme de Mondrian

Les peintres du XXe siècle : la chronique de Lydia Harambourg
L’artiste Georges Rohner, né à Paris en 1913, a traversé le XXe siècle à travers la tradition du figuratif. Pour lui l’abstraction est l’armature de la figuration. L’historienne et critique d’art Lydia Harambourg, correspondante de l’Académie des beaux-arts, présente l’œuvre du peintre élu à l’Académie des beaux-arts (au fauteuil précédemment occupé par Ingres) en 1968.


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références Émission afficher
Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CHR755
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/chr755.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 4 mars 2012

Dans un tableau qu’il a intitulé Le musée imaginaire (1975), Rohner a réuni les œuvres des peintres qu’il admire et qui demeureront des modèles absolus depuis qu’il les a découverts au Louvre. Il est âgé de 14 ans. David est évoqué par le Sacre de Napoléon, Marat assassiné, et Ingres dont Rohner occupera le fauteuil à l’Académie des Beaux-Arts où il est élu en 1968, est représenté avec La Grande Baigneuse, la Grande Odalisque, le Bain turc. Ces deux artistes soulignent sa filiation avec le dessin et une esthétique classiques. Clarté et rigueur caractérisent le Saint Jérôme de Georges de la Tour dont Rohner a compris le rôle de l’éclairage dans l’ordonnancement de la composition. L’ordre, la mesure et l’équilibre se trouvent aussi chez Uccello, Mantegna, Philippe de Champaigne, mais aussi Chardin, Corot. Une toile de Mondrian complète ce panthéon pictural. Le fondateur de l’abstraction géométrique qui, en supprimant la courbe, a pensé parvenir à « l’unité entre la matière et l’esprit » retient toute son attention.

Rohner, Violon plat étoffe rouge, nature morte au métronome, huile sur toile, 1984
Rohner, Violon plat étoffe rouge, nature morte au métronome, huile sur toile, 1984
© Galerie Framond, Exposition « Grandes compositions de Rohner », 2000

La réalité de la peinture

Son parcours est placé sous le signe de la tradition, détentrice des valeurs humanistes, et une indépendance qui lui fait refuser le circuit officiel de l’École des Beaux-Arts et du Prix de Rome. En 1930 il entre comme élève libre à l’Atelier Lucien Simon où il se lie avec Despierre, Brayer, ses futurs confrères à l’Académie, mais aussi Fontanarosa, et Humblot avec lequel il noue des liens d’une amitié solide et durable. En 1932 ils louent un atelier rue Assouline où les deux amis travailleront deux années. Un voyage à Amsterdam en 1931, un autre en Espagne, l’année suivante, précèdent son service militaire qu’il choisit de faire à la Guadeloupe. Deux années passées à Basse-Terre, de 1934 à 1936, durant lesquelles il peint, dessine, et fonde son langage sur la simple lisibilité pour une vérité essentielle, celle de la peinture. Il décore de peintures l’Hôtel de Ville de Basse-Terre. En 1935, Rohner a rejoint le groupe Forces Nouvelles crée par Henri Héraut, attaché à la peinture-peinture au service de l’image de l’homme. Rohner acquiert la conviction que le salut de la peinture passe par un retour au sujet. Avec Humblot, Henry Jabbot, Jean Lasne, Pellan et Tal Coat, Rohner expose encore en 1936, 1939 et 1941 avant la dissolution du groupe avec le manifeste Rupture signé par d’autres artistes Despierre, Pignon, Couturier, Fougeron, tous hommes de conviction. En 1936, il participe au groupe éphémère de la Nouvelle génération galerie Charpentier et fait sa première exposition chez Pierre Worms, préfacée par Raymond Cogniat qui écrit : « trop de fantaisie, trop d’intelligence, trop de sensibilité. Rohner réussit à ne pas s’égarer ». Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier au Stalag XII à Trèves dont il décore la chapelle (1940).

Rohner, Le musée imaginaire, huile sur toile, 1974/1975
Rohner, Le musée imaginaire, huile sur toile, 1974/1975
© Galerie Framond, Exposition « Grandes compositions de Rohner », 2000

De retour à Paris en 1942 il s’installe 13 rue Bonaparte où il aura pour voisin, son ami Despierre. Il y travaillera jusqu’à la fin de sa vie. Depuis 1945, il séjourne chaque année à Locquirec en Bretagne, d’où est originaire sa femme Suzanne Guy, qu’il a épousé en 1943. Il réalise des aquarelles intimistes, des paysages maritimes d’une pureté ingresque non dénuée de poésie.
Arrivé à la maturité, son métier en main, il expose régulièrement. À la galerie Framond depuis 1951 à laquelle il restera fidèle, mais aussi galerie de Paris, galerie Weil, galerie Wildenstein à Londres et New York. Une première rétrospective a lieu en 1987 au musée des Beaux-Arts de Quimper. Invité régulièrement au Salon d’Automne, et aux Peintres Témoins de leur Temps, il expose au Salon de Mai de 1963 Le Radeau de la Méduse d’après Géricault.
Ses nombreux voyages l’inspirent tout en renouvelant sa vision des choses. Ils déclenchent sa veine créatrice dont témoigne un principe thématique qui en constitue le moteur. La Hollande visitée en compagnie d’Humblot en 1947 (galerie Barreiro), la Toscane en 1956, avant la ville éternelle en 1965 et 1966. Rome dont il montre 45 peintures et 28 aquarelles à la galerie de Paris en 1967.
Un travail sériel qui convient à ce peintre grave.

Toute création va au-delà de la réalité Seule compte la vision de l’artiste

Rohner, Le carré noir, huile sur toile, 1970
Rohner, Le carré noir, huile sur toile, 1970
© Galerie Framond, Exposition « Grandes compositions de Rohner », 2000

Les natures mortes, les architectures, les nus et les draperies, sont au cœur d’un répertoire concret, où objets et êtres réels apparaissent dépouillés de toutes références culturelles et d’une quelconque allusion au surréalisme.
Dans la fausse querelle, abstraction figuration, il reste convaincu que « l’abstraction est l’armature de la figuration ». Le tableau étant d’abord une organisation de surfaces. Il atteint à un mystère intemporel des choses par une répartition inattendue de l’espace, privilégiant les vides. Il réalise une mise en abîme formelle où les vides et les pleins dispensent une apparente étrangeté renforcée par le sujet : un livre ouvert suspendu sur une ligne suggérant une étagère, une pile d’assiettes tombant en cascade.

Rohner, La chute d'assiettes, huile sur toile, 1983
Rohner, La chute d’assiettes, huile sur toile, 1983
© Galerie Framond, Exposition « Grandes compositions de Rohner », 2000

Hors du temps, ses compositions tissent des liens avec l’organique et l’illusoire comme celles qui regroupent des légumes et des fruits, nourritures terrestres qui expriment la sensualité d’une peinture qui, jusque dans sa saveur, fait intervenir la couleur pour incarner la forme dans une plénitude plastique totale.
Sa rhétorique thématique, de la sphère au nu, de la boule aux courbes souples d’un fruit ou d’un corps féminin, aux plis d’une draperie, fait appel à des combinaisons géométriques cachées et débusquées. Ces jeux de lignes impeccables démystifient les problèmes de l’art contemporain avec la suite de 34 toiles sur l’Épopée impériale (1989).
Chez Rohner, la mise en scène inscrit sa composition dans une recherche symbolique qui unit la perfection à la totalité de l’univers perçu dans un équilibre entre le visible et le rendu de l’intériorité sous son apparence charnelle. Il multiplie les raccourcis (Le Noyé 1939), les effets étranges comme avec Les moissonneurs acquis par la Ville de Paris en 1956, les déséquilibres, les effets d’anamorphoses, la construction d’un objet dans le vide dont il s’impose les difficultés plastiques pour mieux s’en jouer avec un évident bonheur.

Rohner a réalisé des décorations murales pour des institutions, lycées, à Cachan, Toulouse, La Rochelle et abordé la tapisserie dès 1943. On lui doit des lithographies pour des ouvrages littéraires : Textes de Paul Valéry (1965).
Chargé de cours à l’École des Beaux-Arts, il est nommé professeur de dessin et couleur à l’École des Arts décoratifs.


Lydia Harambourg Membre correspondant de l’Académie des Beaux-arts

Autoportrait du peintre français Georges Rohner (1913-2000), membre de l'Académie des beaux-arts
Autoportrait du peintre français Georges Rohner (1913-2000), membre de l’Académie des beaux-arts

Pour en savoir plus

- Historienne et critique d’art, spécialiste de la peinture du XIXe et XXe siècle, particulièrement de la seconde Ecole de Paris, Lydia Harambourg a publié un dictionnaire sur L’École de Paris 1945-1965 (prix Joest de l’Académie des beaux-arts) et Les peintres paysagistes français du XIXe siècle.

- Monographies de Lydia Harambourg : André Brasilier (2003), Yves Brayer (1999, Prix Marmottan de l’Académie des beaux-arts en 2001), Bernard Buffet (2006), Jean Couty (1998), Olivier Debré (1997), Oscar Gauthier (1993), Louis Latapie (2003), Pierre Lesieur (2003), Xavier Longobardi (2000), Jacques Despierre (2003), Georges Mathieu (2002 et 2006), Chu Teh Chun (2006) ou encore Edgar Stoëbel (2007).

- Ecouter d’autres chroniques de Lydia Harambourg
- L’abstraction panthéiste et janséniste d’Anna-Eva Bergman (Stockholm 1909- Grasse 1987)
- Le geste libre d’Hans Hartung au sein de l’aventure abstraite

- Lydia Harambourg sur le site de l’Académie des beaux-arts

Site officiel de Georges Rohner

- Georges Rohner sur le site de l’Académie des Beaux-arts






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires