Le Club

Découvrez le club Canal Académie et créez votre compte dès maintenant pour profiter des avantages, des exclusivités, des services...

Découvrir le Club

L’atelier d’Etienne-Martin : l’imaginaire transfiguré en sculpture !

L’artiste, de l’Académie des beaux-arts, est à l’honneur à Lyon : Jacques-Louis Binet a vu l’exposition
Le sculpteur Etienne-Martin a fait de l’inventivité et de la diversité le socle de son oeuvre. L’exposition L’atelier d’Etienne Martin propose d’embrasser cette dimension en explorant des thèmes chers à l’artiste tels que la confrontation constante à la figure humaine, le rôle de la couleur ou encore sa prédilection pour l’énigme. Jacques-Louis Binet qui a bien connu l’artiste, nous guide au musée des Beaux-Arts de Lyon pour nous faire découvrir, au plus près, le lieu de création du sculpteur (jusqu’au 23 janvier 2012).


T�l�charger le fichier sur votre ordinateur
Références émission afficher

Référence : CHR750
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/chr750.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 8 janvier 2012

L’atelier, sis 7 rue du Pot de fer à Paris, pour ceux qui ont eu le privilège de rencontrer le sculpteur, qui s’y était installé en 1948, reste un lieu inoubliable.« Chaos organisé, écrira Pierre Wat, désordre maîtrisé. » Tout ce qui était nécessaire à la création, ou aux déplacements des sculptures, y était non pas réuni mais plutôt entassé. Dans cet enchevêtrement de rails, de poulies et de chaînes figuraient les collections, les accumulations, de cannes ou de cornes de rhinocéros à la façon d’un inventaire de Prévert.

Étienne-Martin, <i>Cerbère</i>, 19 ??
Étienne-Martin, Cerbère, 19 ??
© Lyon MBA/Photo Alain Basset

L’empreinte des gestes de l’artiste marque encore les fers des armatures et les simples fils de fer devenus dessins. Des œuvres, suspendues au plafond, y découvrent leur véritable emplacement. Dans la cave non pavée, à même le sol, sont posées les Figures. Une petite fenêtre et, sous le toit, une lucarne à laquelle mène une échelle. Enfin deux pièces qu’a habitées Etienne-Martin (E-M), inoccupées depuis longtemps, symbole, pour le préfacier de cette « maison-atelier » devenue inhabitable, étrangère comme la maison du sud pendant son enfance à Loriol, et il cite «  Mes sculptures ne sont pas faites pour être habitées ; elles sont habitées par l’imagination. » Harald Szemann l’avait aussi écrit : « Etienne-Martin (E-M) veut oublier les limites naturelles de son atelier. »

 Portrait d'Étienne-Martin, vers 1950, tirage argentique
Portrait d’Étienne-Martin, vers 1950, tirage argentique
Lyon, musée des Beaux-Arts, Fonds Marcel Michaud

Les deux commissaires de l’exposition, Sylvie Ramond, directeur du musée des Beaux-Arts de Lyon et Pierre Wat, professeur à la Sorbonne, ne les ont pas non plus oubliées. Pour retrouver l’atelier dans le cadre un peu rigide du musée des Beaux-Arts de Lyon, pour évoquer ce lieu où la mémoire rencontrait l’imaginaire et le transfigurait en sculpture, ils nous font suivre les grandes étapes de cette création, le fil rouge du parcours. Ils ont imaginé les années de formation, remis à jour l’importance des Figures, mis l’accent sur la création des Nuits et des Couples, évoqué l’aspect du Monumental, montré le rôle de la couleur, des tissus, du bestiaire, du fil de fer dans les dessins, et donné toute sa place aux énigmes qui inspirent, et animent encore, une partie de l’œuvre.

Les ANNEES DE FORMATION, ponctuées par quelques repères de la vie du sculpteur, présentent les dessins, les fusains et les Figures ainsi qu’une évocation de l’alliance de la spiritualité et de la sensualité des premières sculptures.

REPERES : « Aujourd’hui j’ai appris quelque chose, j’ai un peu avancé dans le domaine de l’art » écrit modestement Etienne-Martin. En réalité il connaît, dans cette période qu’il appelle Les Provinces, une existence agitée. Né à Loriol en 1913, dans une maison qu’il n’oubliera jamais, il attendra cinq longues années son père parti au front en 14. Pensionnaire malheureux au lycée de Valence, de 1929 à 1933, il découvre la vie et l’art à l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon, puis, grâce à un prix, il part pour Paris où il devient massier de l’Académie Ranson. C’est également le temps des rencontres importantes : Michaud resté à Lyon, l’architecte Reymond, Marcel Duchamp, Bertholle, Bissière, Manessier, Viera da Silva, Le Moal, René et Denise Breteau. Il se marie, en avril 1938, avec la céramiste Annie Taboutier dont il aura trois enfants.

Mobilisé en 1939, il sera fait prisonnier et ne sera libéré qu’en février 1941. Il vit à Nyons puis à Oppède, dans une communauté avec Stahly, Bernard Zehrfuss, puis, en 1943, à Dieulefit, ou il rencontre Wols et Henri-Pierre Roché (auteur de Jules et Jim.) Il ressent la nécessité de rejoindre une autre communauté, plus spirituelle, et fait deux retraites religieuses. En 1944, il s’installe à Mortagne jusqu’en décembre 1947, il rencontre Michel Tapié, voit beaucoup Stahly et fait la connaissance de Gurdjieff. En 1948, il vit quelques temps chez Roché, boulevard Arago à Paris. C’est à cette période qu’il rencontre Dubufffet, Brancusi, Duchamp et installe sa femme et ses enfants rue du Pot de fer.



Les FIGURES (1935-1994)

Longtemps oubliées, elle sont restées à même la terre de la cave, alors qu’Etienne-Martin disait « Je n’aurais jamais pu faire La Sirène si je n’avais pas aussi fait des œuvres directes. Or, le visage est « l’Énigme » par excellence. Je n’ai fait que peu de portraits mais je tiens pour miraculeux l’intérêt d’un visage. Je sais qu’un visage dépasse de beaucoup la réalité plastique : on croit découvrir un autre que soi et mille observations nous amènent à le voir d’une manière toute différente. Un jour, tout change encore… La lutte qui repose sur l’émotion du contact humain se précise, devient plus serrée. Il reste l’énigme : les proportions, le regard, la couleur, les cheveux (…) va et vient perpétuel entre abstraction et figuration) La nature est infiniment plus abstraite que tout ce qu’on peut imaginer. »

Mélange de sensualité et de spiritualité des premières sculptures

Étienne-Martin, <i>L’Idole des ramoneurs, Le Soleil</i>, 1946,
Étienne-Martin, L’Idole des ramoneurs, Le Soleil, 1946,
Cuivre, fer, fonte oxydés sur socle en bois (chêne), 215 × 46 × 32 cm Paris, Musée national d’Art moderne/RMN/photos Philippe Migeat

Avec des oeuvres comme Nuits (1935-1955), Idoles, ou encore La Pieta (1944-1945), taillée dans le bois d’une crucifixion ancienne, la spiritualité est pleinement exprimée. De nombreuses autres oeuvres telles que Petit calvaire, Vierge à l’enfant, un Christ et une Vierge, deux Piétà de 1944-45, l’une « Piétà-idole » l’autre « Piétà-classique », témoignent que la représentation corporelle n’a pas été oubliée : des Pieds ou encore un Pied-jambe, suspendu comme s’il venait d’une autre époque, sont présentés en même temps. Nous retrouvons également deux chaussures et un bois phallique qui montre à quel point Etienne-Martin ne craint pas d’être violent.

L’essentiel de ses premières années reste Les Nuits (1935-1945), son premier grand cycle, où il cherche à mettre en position le modèle comme avec Femme accroupie (1931-1937) et Femme debout ou encore La sauterelle (1935).
Puis il lui trouve une double signification («  La nuit est femme », «  la nuit est sommeil ») et tout commence vraiment avec le plâtre de la femme assise, Nuit I, (1935) : la tête appuyée sur l’épaule gauche, le coude gauche sur le genou, l’avant-bras transversal, les jambes repliées sur elles-mêmes.


Toujours la même année, 1935, la pierre Nuit II, dont le bloc est conservé à l’état brut, offre des formes plus stylisées mais dans la même disposition que La nuit I : la tête, encore ébauchée, repose sur une barre transversale, sommet d’un rectangle où sont confondus pieds et jambes.

Étienne-Martin,<i>La sauterelle</i>, 1993
Étienne-Martin,La sauterelle, 1993
© Lyon MBA Alain Basset

Sept ans plus tard, après la guerre et la captivité, les formes sont à la fois parfaitement représentées et figurées comme dans le bois La Nuit d’Oppède (1942) : la tête presque réaliste, les yeux fermés, a son menton enfermé dans le bras gauche qui s’appuie sur le genou gauche et barre le premier plan que constituent à gauche la jambe repliée.
La série se continue, en 1944-1945, par le bois la Nuit ouvrante où les deux bras articulés peuvent s’ouvrir et se fermer, pour se terminer, en 1951, par le bronze la Nuit Nina qui n’est pas exposé à Lyon mais au Musée d’art moderne de la ville de Paris : rien n’y est plus figuré. La configuration générale est la même que celle des autres Nuits mais sous l’aspect de volumes, de formes qui ne veulent plus représenter ni Nina, ni une autre femme, ni même une nuit. Elles n’appartiennent plus seulement à l’image ni au souvenir. Comme le dira Etienne-Martin de toutes ses sculptures : « elles sont habitées par l’imaginaire. »

Étienne-Martin ,<i> La Piétà</i>, 1944-1945 
Étienne-Martin , La Piétà, 1944-1945 
© Lyon MBA Alain Basset

Les COUPLES

Le deuxième cycle est celui des COUPLES. Ils se succèdent de 1943 à 1956. Nous trouvons des couples verticaux où les deux formes montent ensemble (Grand Couple de 1946, Couple S de 1948-1949). Nous trouvons encore des couples qui s’entrelacent comme Couple dans main (1946) et des couples horizontaux dont les corps s’allongent (Petit couple de 1953) ou comme dans le couple l’autre est l’un s’entrecroisent.

Étienne-Martin, <i>Couple d’eux</i>, 1956
Étienne-Martin, Couple d’eux, 1956
Bois (frêne ?). 100 × 60 × 60 cm Don de Darthea Speyer, 2011 Paris, Musée national d’Art moderne/RMN/photos Philippe Migeat

A Lyon, se touvent deux exemples spectaculaires : le bronze du Couple rouge où les jambes s’accolent alors que les pieds se placent l’un derrière l’autre et Le Couple d’eux, 1956, présenté avec les dessins préparatoires : assis, les deux corps se rejoignent en haut par leurs bras qui s’appuient sur les coudes, les mains se joignant.
Pas de dualité mais l’union ; pas de conflit, mais « ce moment tout à fait rare où deux êtres peuvent se rencontrer (…) Tout est couple, l’un est le moule de l’autre et l’on ne saurait dissocier l’un de l’autre ». Etienne Martin (E-M) conclut en sculpteur, « Je ne vois pas de vide sans le plein. »


La série architecturale

La troisième grande série, dite ici ARCHITECTURALE, est celle des Demeures regroupées au Musée national d’art moderne de Paris en 1984. Elle ne cessera d’inspirer E-M depuis 1954 jusqu’à sa mort en 1995. Elle est constituée de grandes pièces soit construites en plâtre, coulées ou pas en bronze, Demeure 1, Demeure 4, Lanleft (1961), soit issues de souches ou de racines travaillées, parfois inversées, épurées et transformées en Soleil, Demeure 8 (1963), Opéra, Demeure 9 (1964-1966). Elles n’ont pas été réunies à Lyon, car elles sont trop imposantes, mais elles ont toutes été créées à l’atelier de la rue du Pot de fer que, paradoxalement, elles semblaient agrandir par leurs tailles.

Étienne-Martin, <i>Le Manteau</i> ou <i>Demeure V</i>, 1962
Étienne-Martin, Le Manteau ou Demeure V, 1962
© Collection Centre Pompidou, Dist RMN Droits réservés

Figurent à l’exposition des petites pièces autour de l’immense Demeure 10, qui peut être vue à Paris dans un jardin public, la Demeure 11, 21ème lame du Tarot ou la carte devient anthropomorphique, la Demeure 12 Passage ou Tour des ombres, percée d’orifices rappelant les couloirs de la maison de Loriol, la Demeure 14 de 1979, LE FIL DU TEMPS, car, pour Etienne-Martin,« remonter le fil du temps est une chose non seulement essentielle mais participe du présent (…)Tout est infiniment lié (…)Il n’y a pas ni passé ni futur, mais un temps actuel ». Cette recherche du temps passé et du temps actuel est souvent barrée par le MUR, le mur qui séparait les deux parties de la maison de Loriol, et qu’on retrouve dans la grande plaque noire de caoutchouc qui coupe en deux parties le bois de châtaignier clair, coloré en rouge, bleu et blanc de la Demeure 15, de 1979, Le Mur-Miroir ou la simple verticale du Petit Mur de 1978.

Étienne-Martin, <i>Le Mur-Miroir</i> ou <i>Demeure XV</i>, 1979,
Étienne-Martin, Le Mur-Miroir ou Demeure XV, 1979,
Bois (châtaignier) peint, passerelle (chêne) et caoutchouc. 131 × 200 × 150 cm Achat, 1982. Paris, Musée national d’Art moderne/RMN/photos Philippe Migeat © Lyon MBA/Photo Alain Basset

Toutes ces sculptures, présentes et passées, ces souvenirs d’enfance, de l’époque des Provinces, et de la vie rue du Pot de fer se voient rassemblées dans des Abécédaires dont le premier figure déjà dans un cliché de 1934. Abécédaires, où chaque pièce de cette maison fantasmatique correspond à une œuvre. Abécédaires sans cesse repris, corrigés et qui figurent sous la forme de sculptures. L’abécédaire de 1967 à l’exposition de Lyon en est un exemple signifiant.

Étienne-Martin, <i>Ecce Homo</i>, 1993
Étienne-Martin, Ecce Homo, 1993
© Collection Centre Pompidou Dist RMN Philippe Migeat

Les Figures, les Nuits, les Couples, quelques significatives Demeures, le mélange de force, de spiritualité et de sensualité ( Ecce Homo de 1993 termine le parcours) : voilà, pour moi, l’essentiel de cette exposition !

D’autres aspects à découvrir...

Six autres aspects de l’exposition auraient mérité de longs développements. Tout d’abord, la place de la couleur : « Plutôt comme des signaux colorés (…) des poteaux indicateurs » disait E-M, mais il ajoute « que ce fut la chose peinte qui l’avait entraîné vers les étoffes. » Peut-on imaginer La Julie de 1951 sans ses couleurs ? Un autre point important est l’utilisation du fil de fer. Etienne Martin a métamorphosé l’un des matériaux les plus grossiers, en dessins d’un trait d’autant plus fin que l’objet (et de nouveau nous retournons aux Demeures) est suspendu. Les Suspensions sont aussi très présentes dans son oeuvre. Elles nous étonnent d’autant plus que nous n’avons pas l’habitude de voir des sculptures de bas en haut. le Bestiaire est un travail complexe car rarement des racines avaient connu une transformation si expressionniste. Puis enfin L’enigme tient une grande place, peut-être la plus importante, car dans cette œuvre beaucoup de points restent à comprendre. L’analyse des écrits d’E-M, de sa correspondance entreprise par Sabrina Dubbeld et qui doit être l’objet d’une thèse, nous permettra d’aller plus loin.

Étienne-Martin, <I>Dessin fil de fer (Étude pour la Demeure I)</i>, 1958-1960
Étienne-Martin, Dessin fil de fer (Étude pour la Demeure I), 1958-1960
Fil de fer, grillage, 135 × 100 × 64 cm. Paris, Musée national d’Art moderne/RMN/photos Philippe Migeat

Cependant, il faudrait souligner un oubli, L’Alleluya, de 1983, synthèse du travail sur bois et de la couleur blanche et bleue. E-M l’aimait beaucoup et avait été particulièrement fier de son acquisition par le Crédit National. Il est actuellement en dépôt à Valence. Il n’a pas été exposé au sein de l’exposition mais en bas du grand escalier où il en impose à tous les visiteurs. Nous retrouvons Szemann, « Etienne-Martin veut dépasser les limites naturelles de son atelier » : aujourd’hui il n’est plus rue du Pot de fer ; il revit à Lyon.

Jacques-Louis Binet

L’atelier d’Etienne Martin
L’atelier d’Etienne Martin
© Photo Alberto Ricci

L’atelier d’Etienne Martin
Musée des Beaux-Arts de Lyon
Jusqu’au 23 janvier 2012

En savoir plus :

- Découvrez les autres émissions avec Jacques-Louis Binet sur Canal Académie.

- La fiche de Jacques-Louis Binet sur le site de l’Académie des beaux-arts

- Visitez le site du Musée des Beaux-Arts de Lyon






© Canal Académie - Tous droits rééservés

Notez cette émission :

Commentaires