Les musées sont des mondes par Jean-Marie Le Clézio, invité du Louvre

Une chronique de Jacques-Louis Binet, correspondant de l’Académie des Beaux-Arts
Le musée du Louvre invite cette année Le Clézio à poser son regard sur les collections du musée jusqu’au 6 février 2012. Jacques-Louis Binet, correspondant de l’Académie des beaux-arts, vous fait découvrir la diversité des œuvres retenues par le prix Nobel de littérature 2008. Les époques, les civilisations, les styles, les sensibilités se mélangent pour créer un « musée monde »...


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Date de mise en ligne : 22 janvier 2012

« Haine de la peinture, écrivait, en 1971, dans Haï, le futur prix Nobel de littérature, ces effigies glacées sans relief, sans mouvement, sans odeur, sans chaleur, ces monceaux de cadavres de femmes nues, de fruits et de fleurs, de visages, de paysages, à quoi servent-ils ? Que veulent-ils ? Ils ne sont là que pour témoigner de l’impuissance de l’individu, de son désir de dominer et de sa peur de la mort. » Mais il faut pousser plus loin la lecture de Haï : une quarantaine de pages plus loin, le même J-M.G Le Clézio, lui, « l’Indien », reprenait, modifiait son credo esthétique au contact des minorités des Îles, d’Amérique ou d’Afrique : « Art pour guérir, pour sauver les hommes, pour restituer aux seules forces terrestres et cosmiques les seules formes émouvantes, les seules silhouettes qui soient compréhensibles : celles de l’homme ;(…) Art sans relâche, qui travaille, découpe, incise, écrit autour de lui les formes nécessaires en vue de la fête magique. » C’était le même art qu’en 1989 Jean-Hubert Martin exposait au Centre Georges-Pompidou, dans Les Magiciens de la terre ».

En 1993, J-M.G Le Cleizo écrit trois cents pages sur le couple Frida Kahlo et Diego Rivera. Il crée aussi, chez Gallimard, avec Jean Grosjean, la collection « L’aube des peuples ». Cette année, quarante ans après les contradictions de Haï, Henri Loyrette (directeur du Louvre et membre de l’Académie des beaux-arts) et Marie-Laure Bernadac se devaient de relever le défi et de choisir, comme grand invité du Louvre, J.M.G Le Clezio.

« Objets flottants, écrit Le Clezio, réunis par la vague, et poussés par le flux sur le rivage, au gré des conquêtes, des pillages, des legs et des échanges. (…) Des écueils dans un océan inconnu. Ils sont lointains, mystérieux, ils nous regardent mieux que nous les regardons. »
La vue ne suffit pas.
La main ? « La main , qui façonne, caresse, polit, pèse, et pense les formes, la main toujours vivante, le plus ancien outil, qui bouge encore, malgré le temps, malgré les progrès.(…).
La parole, la parole aussi qui fait naître l’art(…) »
Le chant, les musées sont des chambres de chant(…).
Alors pour le prix Nobel, « le musée est un monde, mais un monde ouvert, précieux, changeant, jamais achevé, ou tout se tient, formé par la totalité de l’humain sur la terre, mais que chaque parcelle représente, et c’est l’art qui enveloppe le monde de sa peau, peau multiple, vivante et frissonnante, plurielle » et « le pluriel des musées doit rejoindre le pluriel des mondes ».

Deux mots nous serviront de guide dans l’exposition : plus d’ordre, plus de temps. Plus d’ordre, chronologique, historique, hiérarchique, et la limite entre l’art et l’artisanat reste incertaine. Plus de temps, « hier et aujourd’hui ne sont pas différents,(…) sur la route du temps,(…)nous suivrons cet oiseau de nuit que cite Yourcenar, qui entre par une fenêtre, ébloui,et retourne à la nuit. Du néant au néant. L’instant que nous vivons (…) avec toute la vie sur la terre, avec les animaux et les pierres, cet instant est précieux » C’est ce temps, qu’il nous faut retrouver, cet instant, « que nous vivons avec toute la vie sur la terre, avec les animaux » que chaque objet exposé doit susciter.

Pour connaître ces instants de communion, nous avons choisi, très subjectivement, quelques œuvres, d’hier ou d’aujourd’hui, exposées dans la chapelle du Louvre.

L’autoportrait de Frida KAHLO, The Frame, date de l’année 1938. Dans Diégo et Frida, Le Clézio s’était plus attaché à l’histoire du couple, n’ayant comme points communs que la déraison, la foi dans la révolution et dans leur art. Le tableau reste de taille modeste, et d’autres, contant la poliomyélite de Frida, son grave accident, ses avortements répétés, ses douleurs répétées, sa solitude, auraient été plus spectaculaires mais cette toile a une histoire, puisqu’elle a été exposée à Paris en mars 1939, en présence de Frida et fut la première œuvre mexicaine contemporaine achetée par le Louvre.

Frida Khalo, The Frame, (autoportrait),
Frida Khalo, The Frame, (autoportrait),
Musée National d’Art Moderne - Centre Pompidou. © 2011 Banco de México Diego Rivera Frida Kahlo Museums Trust, Mexico, D.F. / Adagp, Paris.

L’accent porte sur le fond, le rouge du cadre, des vernis qui couvrent la décoration florale et les oiseaux à grands becs. Au centre Frida. Son long cou, ses cheveux tirés, ses grands sourcils mettent à découvert, un regard presque dur, une volonté de dominer ses souffrances, sa passion politique et amoureuse (elle divorçait la même année pour réépouser Diégo l’année suivante). André Breton l’avait bien vu. Il concluait le texte du catalogue : « L’art de Frida est un ruban autour d’une bombe ».

Dans cette exposition, nous retrouvons aussi des oeuvres d’Hervé Télémaque, comme par exemple Nouvelle France (1988) et La Chauve-Souris(1996). Originaire d’ Haïti et ayant vécu trois ans aux Etats-Unis, Télémaque est maintenant et depuis plus de cinquante ans en France. Ayant acquis la nationalité française, il est devenu un peintre du monde, qui gardera toujours des liens étroits non seulement avec Les Antilles, mais aussi avec l’Afrique. Grâce à J.M.G Le Clézio, il nous est donné la possibilité de nous rappeler la portée de son talent.
Dans son long périple, il aura connu , avec ses compagnons, Rancillac, Monory, Erro, Aillaud, Arroyo, tous les mouvements de la peinture depuis les années 1960, une certaine forme de surréalisme, plusieurs aspects du « pop », qui ne se voulait pas américain, pour se créer un vocabulaire personnel, une figuration, qui a besoin d’un support photographique, une manière de couper, d’alléger le récit, où se mêlent fragments autobiographiques, rêveries, fantasmes, un travail qui comporte, sur un même thème. On y retrouve des dessins, des fusains, des collages, des objets , et des peintures à l’acrylique, sans qu’il existe une hiérarchie entre chaque approche.
La Chauve-Souris, dont il a réalisé une longue série, actuellement accrochée au Louvre sous la forme de deux châssis trapézoïdaux, est « l’animal « télémaquien » par excellence, buveur de sang mais gibier apprécié des enfants africains, il suscite à la fois l’émoi par les légendes qui l’accompagnent et l’intérêt des scientifiques qui analysent sa façon de voler. »

J.M.G Le Clézio a également choisi de présenter une oeuvre de Bertrand Lavier qui depuis les années 70, nous a montré des objets usuels dans un environnement muséal, comme pour leur donner une double signification : superposition d’un réfrigérateur et d’un coffre-fort, peinture blanche sur un frigidaire, glace dont le reflet est caché par de grandes bandes blanches ou vitre qui a perdu sa transparence par les mêmes lignes blanches. Au Louvre ( Black & Decker), il a fait installer, verticalement, sur un large socle métallique une scie électrique usée comme pour en faire une sculpture, où il copie une statuette nigérienne (Mamba 2008) pour l’enduire d’une couche de nickel. Il n’est pas sûr que dans ses nouveaux reflets très clairs, elle ait pu garder le souvenir de ses origines.

Bertrand Lavier, <i>Black et Decker</i>
Bertrand Lavier, Black et Decker
2008, coll. Suasi. © André Morin / Adagp, Paris 2011

Est présent également Pascale Marthine Tayou, qui même après avoir changé de nom et adopté un prénom féminin, revendique son origine camerounaise. Il vit à Louvain mais il connaît aussi bien tous les quartiers de Lyon et a parcouru le monde. Nomade, il est toujours à la recherche d’autre chose que l’esthétique française. Véritable mutant, en perpétuel déplacement, non seulement physique, mais mental, il est passé d’une écriture colorée de signes et d’affiches récupérées aux photographies, installations, sculptures, dessins : il ne cesse de bouger.
A Lyon, l’année dernière, il est vite sorti du Musée d’art contemporain pour investir, c’est-à-dire à la fois écouter, mais aussi parler, interroger, montrer, onze lieux de la ville. Sous la pyramide du Louvre, il a tenu pendant presque deux heures un discours à la Rabelais, difficile à suivre, mais entraînant son auditoire dans un perpétuel voyage d’images et de concepts, totalement inattendus « cassant une culture pour en fabriquer d’autres. »

Dans l’exposition, ses sculptures viennent d’ailleurs : les innombrables épingles colorées, fichées dans le blanc du polystyrène de Gli Spilli del Sarto retrouvent les clous et les éclats des yeux des statuettes magiques de l’embouchure du Congo ; les bras levés des Sauveteurs Gnang Gnang pourraient dialoguer avec certaines sculptures de Bazelitz.

<i>Dogoneries Pascale</i> Pascale Marthine Tayou 2011
Dogoneries Pascale Pascale Marthine Tayou 2011
Galleria Continua, San Gimignano / Beijing / Le Moulin. © Pascale Marthine Tayou

Camille Henrot, née en France, est allée chercher l’inspiration de ses films, et de ses vidéos dans le rituel et les mouvements de la tradition océanienne, qu’elle a traduits sur le mode occidental. Coupé/Décalé de 2010 est un rite d’initiation, ou du sommet d’une tour, les participants, les pieds attachés par des lianes, sautent dans le vide. Ce saut à l’élastique est filmé et la bande coupée « décalée, recollée pour introduire un léger anachronisme au sein de l’image, et faire apparaître au sein de chaque vue une ligne verticale qui la sépare en deux parties, chacun des morceaux étant en avance ou en retard d’une seconde sur l’autre ». Ce découpage fait apparaître une nouvelle vision de ces corps, dont la chute semble rythmée comme dans la danse contemporaine.

Camille Henrot, <i>Coupé/décalé</i>, 2009, Galerie Kamel Mennour
Camille Henrot, Coupé/décalé, 2009, Galerie Kamel Mennour
© Camille Henrot et Galerie Kamel Mennour / Fabrice Seixas

Pour sa sculpture, Camille Henrot est partie d’aujourd’hui, du « fétichisme contemporain » pour l’industrie automobile. Dans la série des Espèces menacées, elle décline toute une série de durits, de pièces mécaniques noires, usagées, prélevées sur de voitures de luxe aux noms d’animaux sauvages, qu’elle pose sur des socles et transforme en sculptures, masques, totems.

Les voitures Low Riders

Elysian Park, Los Angeles CA, July 2005
Elysian Park, Los Angeles CA, July 2005
© mark peterson/redux pictures

J.M.G Le Clézio a souhaité exposer des voitures Low Riders, c’est-à-dire des vieilles voitures américaines peintes et décorées . Ainsi, sous le signe de la voiture, se retrouvent trois mythologies, d’aujourd’hui et d’hier, celles de l’industrie, de l’artisanat et du musée : le Louvre se prolonge dans l’atelier et l’usine.

BAS et LENT : c’est sous ces trois mots qu’Alice et J.M.G résument la pensée politique, le mode de vie et l’art des membres du mouvement Low Riders. Après la défaite des forces mexicaines en 1848 et l’annexion de la Californie, l’Arizona, du Nouveau-Mexique aux Etats-Unis, plusieurs anciens mexicains ont cherché à retrouver non pas leur territoire mais leurs racines.

Ils se sont groupés, de part et d’autre de la frontière, avec des règles d’amour du travail, du respect de la famille, du sens de l’honneur sous le terme de Low Riders, et le symbole de ces anciennes voitures de luxe américaines, remises en marche, mais rabaissées pour se déplacer lentement, et totalement rénovées. Deux figurent au Louvre aujourd’hui, dont l’une à la carrosserie rutilante, sous la pyramide.

<i>Tête d'Athéna casquée</i>, marbre, Vers 470 - 460
Tête d’Athéna casquée, marbre, Vers 470 - 460
© 2006 musée du Louvre / Daniel Lebée et Carine Deambrosis

Toujours sans aucun ordre chronologique, uniquement rapprochés par leur parenté esthétique, sont aussi réunis dans l’exposition des terres cuites figuratives de portraits féminins du Nigéria du XVesiècle et une Athéna casquée, des nattes du Réga, des tressages réservés aux femmes, des pagnes, des résilles, un véritable cour d’histoire, sous forme de tableaux rappelant la révolution française et surtout celles qui se sont succédé à Haïti. « Bousculant les genres, les époques, les lieux d’origine », ils côtoient des reliquaires du Moyen-Age, et conservée dans les collections de peinture, une Piéta de Louis Bréa, peintre lyonnais de la fin du XVesiècle, dont Le Clézio, avait souvent vu des toiles, pendant son enfance à Nice.

Grçace à cette exposition, le spectateur assiste à un retour sur lui-même de J.M.G Le Clézio, mais aussi à un retour au Louvre d’Henri Loyrette : dans son texte d’introduction, il a mis l’accent sur son musée d’hier et d’aujourd’hui. Hier c’était le premier Louvre, le Louvre né de la révolution, le « musée de tous les peuples » avec, dans ses murs, des collections américaines et asiatiques, un musée de la Marine, et un musée mexicain inauguré en 1850 dans une aile de la cour Carrée.
C’était aussi le musée dont Hubert Robert a eu la charge -et la couverture du catalogue reproduit une des versions du Louvre en ruines, ce qu’il n’a jamais été, mais, traduisant une conception du temps, assez proche de celle de Le Clézio et cette vue imaginée de la grande galerie accompagnait ses projets de rénovation.

Jean-Marie Gustave Le Clézio
Jean-Marie Gustave Le Clézio
© Christian Courrèges

Jacques-Louis Binet.

Le Louvre invite J.M.G. Le Clézio

« Les musées sont des mondes »
Du 3 novembre 2011 au 6 février 2012.

En savoir plus :

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- Georg Bazelitz : la violence devenue sculpture

- Polyphonies de Paul Klee : peinture et musique au diapason


- La fiche de Jacques-Louis Binet sur le site de l’Académie des beaux-arts

Publications :

Les musées sont des mondes de J.M.G. Le Clézio.
sous la direction de Marie-Laure Bernadac.
Coédition Gallimard / musée du Louvre Éditions. Environ 152 p., 120 ill., 35 €.






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