Si fines que cela, les parties ?

Faut-il le dire ? la chronique de Pierre Bénard
Certaines "affaires" ont beaucoup évoqué dernièrement des « parties fines ». C’est par une extension de sens, que Pierre Bénard admet et enregistre, bien sûr, non sans prendre soin de rappeler l’emploi premier de l’expression, où la présence de « fin » se comprend mieux.


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Émission proposée par : Pierre BENARD
Référence : MOTS638
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Date de mise en ligne : 29 janvier 2012


Plaisirs secrets, délices clandestines, rendez-vous scabreux et « parties fines » ont pendant des mois, comme on dit, défrayé la chronique. S’agissant de ce dont il s’agit, bien des personnes se sont demandé où était la « finesse » là-dedans. L’emploi de « fin » était-il de l’ordre de l’antiphrase ? Disait-on, ironiquement, « fin » pour exprimer son contraire, « fin » au sens de « grossier » ?

Je ne sais pas ce qu’avaient dans la tête ceux qui, sempiternellement, nous ont parlé de « parties fines ».

Il reste qu’une « partie fine », jusqu’à ces derniers temps, ce n’était pas du tout ce que vous pouvez croire. C’était une partie de plaisir (de plaisir honnête, j’y insiste) à laquelle on ajoutait le piment, le ragoût d’un zeste de secret, d’une ombre de mystère. C’est en cela qu’elle était « fine », embellie, perfectionnée par l’agrément de la pénombre. On comprend que la « partie fine », plutôt qu’au monde de Boucher, appartient au monde de Watteau. Dans leurs parcs à demi nocturnes, à l’abri des chênes séculaires, dans les détours des labyrinthes, la « partie fine » concourt à la « fête galante ». « Fine », elle l’est par l’importance qu’elle accorde à la fantaisie, à la singularité, à une recherche ingénieuse de la retraite et du secret. Donner rendez-vous à sa belle, par un message codé, dans un pavillon isolé, dans une clairière, au crépuscule, à l’instant du coucher d’une lune presque invisible, voilà qui ressortit aux délices de la partie fine. N’allez pas supposer là-dessus tous les vices conjurés de Sodome et Gomorrhe ! S’il y a de l’érotisme dans la « partie fine », ce n’est pas de la luxure, et encore moins du stupre.

Pierre Bénard
Pierre Bénard
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Tout bien considéré, il est plus que probable que c’est cette notion de secret, de mystère, qui a favorisé le glissement de sens. Mais alors que secret et mystère étaient voulus et cultivés comme des éléments de plaisir, ils sont, dans la nouvelle partie fine, de tristes contraintes...
Il arrive à cette expression « partie fine » la même chose qui est arrivée à une autre partie... la « carrée ». Si vous lisez sous la plume d’un romancier d’il y a cent ans que deux couples se donnent le plaisir d’agréables « parties carrées », vous auriez tort d’imaginer de grandes licences. Ces deux couples, simplement et fort honnêtement, allaient ensemble au restaurant et ensemble à la promenade. Rien de plus et point à la ligne, ou point barre, comme on dit maintenant.
Je ne me suis pas encore livré à mon plaisir bien innocent, celui d’interroger Littré, l’honnête Littré. Il est particulièrement prolixe sur « partie carrée », expression pour laquelle il cite Dancourt, auteur très oublié de La Maison de campagne, comédie où l’on dit ceci : « Il enlèverait ta maîtresse ; je t’enlèverais, moi ; ce serait justement partie carrée ». Et Voltaire, dans une lettre à d’Argental produite également par Littré, regrettait de voir le dramaturge Crébillon père tomber dans le stéréotype de deux couples de personnages placés dans la même situation et se comportant de la même manière : « Il est temps de tirer la tragédie de la fadeur : je pétille d’indignation quand je vois une partie carrée dans Electre. » Si la « partie carrée » fait « pétiller » Voltaire, c’est à cause de sa platitude et non de son obscénité. Les choses ont changé depuis pour « partie carrée ». Elles viennent de changer aussi pour « partie fine ».



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