Les musiques de la nuit (1/2) : la Paix

avec Danièle Pistone, musicologue correspondant à l’Académie des beaux-arts
Berceuses, Sérénades, Nocturnes, sont les musiques des nuits apolliniennes, apaisantes et lumineuses, elles s’opposent aux musiques des nuits dionysiaques, inquiétantes et fantastiques. Dans cette première émission sur les musiques de la nuit, Danièle Pistone, musicologue, correspondant de l’Académie des beaux-arts, soulève le voile transparent des nuits douces et romantiques. En écoutant ces demi-silences qui ouvrent le coeur, laissons-nous envoûter, avec Danièle Pistone, par la beauté pure et harmonieuse des musiques de l’amour !


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : CARR786
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Date de mise en ligne : 20 novembre 2011

Danièle Pistone, professeur d’histoire de la musique à l’université de Paris IV-Sorbonne et directeur de l’Observatoire Musical Français, a fondé la collection « Musique-Musicologie » des éditions Honoré Champion en 1975 et est l’auteur de nombreux ouvrages de musicologie.

Les expressions de la nuit sont différentes selon les ethnies, les pays et les imaginaires des populations concernées. Si le tempo, le rythme, le bercement semblent universels, les timbres, les manières divergent. Ici, il s’agira des musiques nocturnes occidentales depuis le XIXesiècle.

Danièle Pistone, musicologue et correspondant de l'Académie des beaux-arts
Danièle Pistone, musicologue et correspondant de l’Académie des beaux-arts

Musique de nuit ou musique de la nuit ?

La musique de nuit est fonctionnelle. En ce sens beaucoup de Berceuses seraient des musiques de nuit. La musique de la nuit est savante, écrite pour exprimer des sentiments inspirés par la nuit. Les modèles primitifs sont la Berceuse (toujours elle !), la Romance, la Sérénade.

Á la fin du XIXesiècle et surtout au début du XXesiècle les modèles changent. Nous en parlerons plus loin.

La Berceuse, la paix du sommeil

La Berceuse est la musique fondamentale de l’esthétique de la nuit sereine. Do-do, l’enfant, do, n’est-elle pas la première des mélodies murmurées devant notre berceau ? «  De rythme très simple ou plus complexe, simple chanson enfantine ou composition musicale savante, la Berceuse se retrouve dans toutes les civilisations du monde. Donc, de Berceuses, il en est une quantité dans l’histoire de la musique ! », précise Danièle Pistone.

Tempo lent, nuance piano, rythme lent et répétitions, caractérisent les Berceuses. Certaines d’entre elles, fondées sur ces principes traditionnels, atteignent des niveaux de complexité et de virtuosité impressionnants.

La Berceuse de Chopin, faite sur un motif répété sur lequel des variations, des variantes, s’enchaînent, est une pièce pianistique extrêmement difficile.

La Sérénade, musique de la nuit ou du crépuscule sereins

La Petite Musique de Nuit de Mozart est un des exemples les plus connus des sérénades. Instrumentales ou vocales, ces musiques de divertissement, très nombreuses, elles aussi, dans l’histoire de la musique, représentent le modèle, techniquement, de la Suite – c’est-à-dire de petits morceaux qui s’enchaînent.

Le Nocturne chanté, ce duo d’amour

«  J’aimerais aujourd’hui en venir plus spécialement à un genre qui ne naît pas avec l’histoire de notre musique occidentale, il est beaucoup plus tardif : le Nocturne ou Notturno ; ce mot est importé d’Italie – et vous savez à quel point la musique italienne était importante en Europe au XVIII° siècle ! Certes, il existe déjà dans la liturgie des Nocturnes liés à l’écriture, mais celui dont je veux vous parler, c’est celui dans lequel s’illustra Chopin -qui n’est, toutefois, pas le premier à avoir composé ce genre de mélodies », poursuit Danièle Pistone.

Le Notturno, sorte de Romance calme exprimant, souvent, la paix nocturne, est, fréquemment, chanté en duo. Á l’origine accompagnés à la guitare, à la harpe et au pianoforte, les nocturnes vocaux sont innombrables. Berlioz, qui n’était pas pianiste, aimait les Notturni.

Citons seulement trois exemples :
- Le Nocturne pour deux voix et guitare, l’une de ses toutes premières compositions (il avait à peine 15 ans) ; le merveilleux duo d’amour des Troyens ; le duo nocturne, spendide, pour soprano et alto de son ultime oeuvre lyrique, Béatrice et Benedict.

La musique de la nuit paisible, le Nocturne, est en général un champ d’amour.

Romagnesi (Paris, 1781- 1850), célèbre compositeur de Romances, a écrit que le Notturno à deux voix ne pouvait être bien interprété que par deux personnes qui vivaient sous le même toit.

Ces nuits qui exaltent l’amour enchantent les Opéras.

«  Le sommet de cette littérature, nous assure Danièle Pistone, c’est le second acte du Tristan de Wagner. Là, est vraiment ce moment où la nuit est plus importante que le jour. D’ailleurs, dans les théogonies romantiques, le jour dépend de la nuit. Cette nuit romantique -on le verra dans une autre émission à propos du fantastique, avec Schumann- est quasiment nécessairement habitée. Habitée comment ? Habitée par qui ? Les avis sont partagés ! »

John Field, pianiste irlandais, ouvre la voie à Chopin

John Field (Dublin, 1782- Moscou,1837) est l’un des premiers compositeurs utilisant, au piano, la forme des nocturnes instrumentaux. Vivant en Russie, il donne souche à une école de Nocturnes, en Pologne et Europe Centrale. L’Europe des pianistes est, tout de suite, séduite par ce genre qui résume à merveille une esthétique des musiques instrumentales de la nuit sereine.

Les Nocturnes de Chopin

Frédéric François Chopin (1810-1849)
Frédéric François Chopin (1810-1849)

Et Danièle Pistone de rappeler : « Nous connaissons vingt et un Nocturnes de Chopin -dix-huit dans la plupart des volumes- variés, et écrits pratiquement tour au long de sa période compositionnelle : c’est dire que ce genre était important pour lui ! Il est certain, aussi, que ce type d’intimité, de confidences, avec le clavier convient bien à cet artiste. Quand on regarde l’écriture, on est ramené à la Berceuse : une phrase mélodique relativement simple, mais ornée par-dessus et par-dessous, quasi immédiatement après. L’ornementation est une des caractéristiques de ces musiques de la nuit au tempo très lent.

Le gruppetto, ornement très expressif, irradie l’axe central. Et on peut donner tellement de sens différents à ce gruppetto ! On l’a tout au début de Casta Diva dans La Norma de Bellini ; hymne à la chère déesse qu’est la lune...encore une musique de nuit ! Et Chopin adorait Bellini ! 

Il n’y a pas que Chopin qui ait écrit des Nocturnes. Les imitateurs, les émules, les disciples, ceux qui ont été inspirés par cette musique sont légions dans tous les pays du monde. Et l’un de ceux sur lequel on peut se poser beaucoup de questions, c’est Liszt. »

Rêves d’Amour de Liszt

Chopin et Liszt furent lié d’amitié ; une amitié un peu tumultueuse en raison de leurs caractères très différents. Cependant, Liszt n’a pratiquement pas écrit de Nocturnes du vivant de Chopin. Les trois Rêves d’Amour, sous-titrés Nocturnes, sont postérieurs à la mort de Chopin (1849).

Juste après l’année 1849, Liszt écrit une oeuvre intitulée Funérailles -dédiée, il est vrai à des Hongrois, ses compatriotes- dans laquelle on voit passer une Polonaise de Chopin, non un Nocturne. Le genre héroïque des Polonaises correspondait, sans doute, plus à sa manière que les Nocturnes.

Et mieux encore ! En 1859, Liszt transcrit pour piano à quatre mains, une douzaine de Nocturnes de Field. Á cette occasion il rédige une préface dans laquelle il exalte l’art de Field qu’il appelle « l’inventeur du Nocturne pour piano ». L’écriture nocturne de Liszt n’est pas l’écriture nocturne de Chopin. Les mélomanes avertis ne s’y trompent pas.

Chez Chopin, tout est guidé par une mélodie, quasi vocale, harmonieuse et ornée. L’écriture lisztienne est, en général, beaucoup plus morcelée, annonciatrice du XX° siècle.

Si les premiers Notturni des musiciens russes Scriabine et Rachmaninoff sont proches de la manière de Chopin, Fauré s’en éloigne. Ses treize magnifiques Nocturnes, diversifiés, certains dramatiques, ne sont pas toujours chopiniens.

Les instruments des nuits paisibles sont, le plus souvent, des cordes ; parfois, au sortir du romantisme, on a des œuvres pour cordes et vents. Les Sérénades de Tchaikovsky, de Dvorak , et le Nocturne de Fauré, écrit pour une musique de scène dans Shylock sont des compositions pour cordes.

Liszt par Nadar
Liszt par Nadar

Le modèle sonore naturel du XX° siècle

Déjà, entre les deux Guerres mondiales, Bartók innove dans une Suite appelée En Plein Air, sorte de chant du silence de la nuit d’où émergent des sons. La musique éléctro-acoustique du second XXe siècle transformera le genre musical des nuits douces et limpides.

Stravinsky, une mystérieuse Berceuse

Pour introduire les nuits plus angoissantes à venir, Danièle Pistone choisit de nous faire entendre la Berceuse de L’Oiseau de feu de Stravinsky. Le thème n’est pas donné par les cordes mais par le basson, rarement porteur de thème dans la musique occidentale. La progression du rythme de la Berceuse de Stravinsky, entre ombre et mystère, nous révèle les sortilèges qui peuvent, aussi, habiter les nuits apolliniennes avant l’orage.

Pauses musicales :

Premier Nocturne, dans le Premier Volume, de Chopin

Rêves d ’Amour, le Troisième, de Liszt

L’Oiseau de feu, la Berceuse, de Stravinsky

Écoutez les autres émissions en présence de Danièle Pistone, correspondant de l’Académie des beaux-arts sur Canal Académie.

La prochaine émission sur "LES MUSIQUES DE LA NUIT" portera sur les thèmes de l’angoisse, de la terreur...






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