Littérature comparée (4/11) : Ulysse moderne, par Pierre Brunel

L’Odyssée aujourd’hui serait-elle concevable ?
Seconde émission consacrée à Ulysse et l’Odyssée : Pierre Brunel présente l’Ulysse moderne, et parfois paradoxal, d’Alain Peyrefitte, Milan Kundera, Ilarie Voronca et, évidement, James Joyce - suivis de Philippe Forest, Jean Paris et Frank Budgen, les accompagnateurs en littérature de Joyce. L’épopée du retour appartient-elle encore à notre époque ? De quelles Odyssées s’agit-il ?


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC542
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Date de mise en ligne : 20 novembre 2011

D’emblée Pierre Brunel pose la question : « Le sujet de l’Odyssée est-il anachronique, juste bon pour les classes d’humanités et les bibliothèques des littératures antiques, ou est-ce un sujet qui nous concerne aujourd’hui ? Pour un comparatiste la réponse est évidente. Dans la Littérature comparée, un certain nombre de livres tournent autour du retour et des pérégrinations existentielles, qui sont le propre de l’homme. »

  Le Mythe de Pénélope d’Alain Peyrefitte

En hommage aux femmes restées fidèles et attentives à leurs maris, ou compagnons, éloignés par la guerre, Alain Peyrefitte publia en 1949 un livre émouvant traitant de Pénélope, dans lequel il voulut associer sa propre épouse. La signature, un peu énigmatique, « R.M. Alain-Peyrefitte », donna à penser que son Mythe de Pénélope, chez Fayard, fut écrit à quatre mains. Le mythe de Pénélope, en 1949, était inséparable du retour des combattants, des prisonniers, des déportés. C’était un sujet littéraire important à cette époque. Alain Peyrefitte fit l’éloge de La Femme, aimante et irréprochable, restée à Ithaque comme « une île dans une île », en lui opposant celles qu’Ulysse avait rencontrées et par lesquelles il fut retenu (Circé et Calypso).

L’Ignorance de Milan Kundera

Le « grand retour » est-il- encore possible ? C’est la question posée par Kundera dans L’Ignorance, roman publié en 2005.

En 1989 des Tchèques, exilés depuis 1969, éprouvèrent le besoin de revenir dans leur pays d’origine. L’histoire de ces retours, avec illusions et désillusions, se termine par « le retour du retour ». C’est-à-dire le retour dans la terre de l’exil, terre du refuge.

L’Ignorance évoque deux Ulysses, celui d’Homère et celui de Dante. L’Ulysse d’Homère rentre à Ithaque et l’Odyssée s’achève sur sa victoire sur les prétendants. Quelques siècles plus tard, Dante – L’Enfer, chant XXVI- nous montre un Ulysse qui, une fois de retour, veut repartir.

Ainsi, les deux influences littéraires majeures d’Homère et de Dante se retrouvent chez Kundera.

Ulysse dans la cité d’Ilarie Voronca

« Avant de présenter Ilarie Voronca, commençons par un élargissement, poursuit Pierre Brunel : On a consacré, dernièrement, une émission à Ovide, exilé sans retour sur les bords de la mer Noire. L’Ulysse d’Homère parcourut aussi cette région et ce lien est extrêmement fort dans la littérature moderne et dans la période contemporaine. Le Figaro Magazine du 15 octobre 2011 signale un volume qui rassemble des textes de treize auteurs sous le titre « Odessa transfert : Chroniques de la mer Noire ». Il s’agit de treize écrivains contemporains grecs, roumains, turcs et ukrainiens, fascinés par la mer Noire et continuateurs d’Homère et Pouchkine. On nous rappelle, ainsi, que l’imagination moderne est toujours très marquée par Ulysse. Et le recueil d’Ilarie Voronca l’illustre particulièrement. »

Ilarie Voronca (1903-1946) est un poète roumain qui vécut une grande partie de sa courte vie en France –il acquit, même, la nationalité française. Sa poésie chante les thèmes de la route, du mythe du retour, de la nostalgie d’un paradis perdu. Ses poèmes, dont il existait une version roumaine, furent traduits en français par Roger Vaillant sous le titre Ulysse dans la cité, publié en 1933 aux éditions du Sagittaire et ré-édité en 1999 au Temps de cerises.

Quelle est la cité en question ? Budapest ou Paris ? Difficile de répondre avec certitude. Il faut noter, cependant, que Paris est nommé, précisément, dans le dernier poème. Son Ulysse dans la cité n’est donc pas revenu à Budapest. Il vit son aventure odysséenne dans Paris, comme celui de James Joyce vit la sienne à Dublin.

La journée de Bloom constitue la journée d'<i>Ulysse</i>.Elle se déroule en un seul lieu (Dublin)0 ; elle est précisément datée (16 juin 1904) et retrace sous forme parodique l'<i>Odyssée</i> dans "une coque de noix". (Coll.part.)
La journée de Bloom constitue la journée d’Ulysse.Elle se déroule en un seul lieu (Dublin)0 ; elle est précisément datée (16 juin 1904) et retrace sous forme parodique l’Odyssée dans "une coque de noix". (Coll.part.)
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Ulysse de James Joyce et Beaucoup de Jours de Philippe Forest

Joyce est né à Dublin en 1882 et mort à Zurich en 1941. Ulysse, paru en 1922, est considéré comme une des œuvres les plus extraordinaires –dans le sens étymologique du terme- de la littérature anglo-saxonne. Ouvrage difficile d’accès, il a, encore de nos jours, ses fanatiques et ses détracteurs. Ce roman présente un double paradoxe par rapport à l’Odyssée homérique. Il s’agit du temps et de l’espace : il ne traite que d’une seule journée, le 16 Juin 1904 et dans une seule ville, Dublin.

Pierre Brunel, avant de poursuivre avec l’Ulysse de Joyce, tient à rendre hommage au magnifique livre de Philippe Forest, Beaucoup de jours, paru en octobre 2011.

Philippe Forest, écrivain et professeur à l’université de Nantes, s’est livré à l’exercice de suivre, de chapitre en chapitre, le roman de Joyce.

Et Pierre Brunel d’ajouter : « Ne nous y trompons pas ! Le titre de l’ouvrage de Philippe Forest est à double lecture. « Beaucoup de Jours » pour l’Ulysse de Joyce, et pour Philippe Forest lui-même ! D’une part, le fameux seul 16 janvier 1904 représente beaucoup de jours, et, d’autre part, il a fallu trois cent cinquante cinq jours, à Philippe Forest pour venir à bout de Joyce ! »

Joyce, romancier et poète, est l’un des écrivains les plus influents du XX° siècle. Il a écrit, outre Ulysse, un recueil de nouvelles : Gens de Dublin (1914) ; et des romans : Dédalus, Portrait de l’artiste en jeune homme(1916) et Finnegans Wake (1939).

Dans Ulysse, il raconte les aventures de Stéphen Dédalus (double autobiographique de l’auteur et figure de Télémaque), de Léopold Bloom soit Ulysse lui-même, et de Molly Bloom, une Pénélope moins vertueuse que celles d’Homère et d’Alain Peyrefitte ! Ces personnages constituent des individualités d’une profonde humanité. Leurs déambulations physiques et leurs divagations intérieures expriment directement le flux des consciences.

Deux scènes de bar :

Le chant des Sirènes et Polyphème, le cyclope désigné comme le Citoyen 

À l’Ormond Bar, où Bloom déjeune, Miss Douce et Miss Kennedy, deux sirènes -barmaids Ô combien séductrices !- comiquement, se bouchent les oreilles pour ne pas entendre parler d’Ulysse. Cette infortune, déjà cuisante s’aggrave une heure plus tard dans la taverne de Barney Kiernan, où un butor, désigné comme le Citoyen et qui représente le cyclope Polyphème, tient assises. Dans le bar Barney Kiernan (demeure des Cyclopes), le Citoyen est nationaliste et borné. Il campe le nationalisme dans ce qu’il peut avoir de plus raide et aussi de plus extravagant. C’est à cause de citoyens de ce genre que Joyce a pris le parti de l’exil.

Joyce, expatrié volontaire, s’est écarté d’une quelconque doctrine politique et rejette l’effervescence politique irlandaise du début du XX° siècle. Encore un paradoxe joycien : son héros, Léopold Bloom, juif originaire d’Europe centrale, est un étranger dans Dublin, la ville d’origine de l’auteur alors que lui-même parcourt l’Europe.

Molly, la Pénélope de Joyce

Moly Bloom serait-t-elle fidèle à Léopold, son mari, malgré ses nombreux amants ? Sans doute. C’est elle qui a le dernier mot du livre : «  yes  ». Son ultime monologue intérieur se ponctue par une série de «  Oui, oui, oui,… » . « Oui », la femme accepte le corps de l’homme, amants ou mari.

Serait-ce la conciliation finale des deux époux et le retour dans le lit conjugal en bois d’olivier d’Ulysse et Pénélope, à Ithaque ? Á l’issue de cette journée d’errance Bloom finit par rentrer chez lui où il retrouve sa femme, tandis que Dédalus est voué au départ.

Chacun des personnages de Joyce représentent-ils une face de l’éternel Ulysse, l’homme universel ?

Le 16 juin 1904 symbolise la trame ininterrompue et désordonnée de notre existence à tous. L’expression « trame désordonnée » signifie que, selon Joyce, les règles morales selon lesquelles nous essayons de mener notre vie sont constamment à la merci d’accidents, de rencontres et de détours de l’esprit.

Page d'<i>Ulysse</i> de James Joyce avec corrections.
Page d’Ulysse de James Joyce avec corrections.
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Joyce par lui-même de Jean Paris et James Joyce et la création d’Ulysse de Frank Budgen

Parmi les écrivains qui ont exploré les différents aspects de l’Ulysse de Joyce, il en est un, en particulier, qui sert d’interprète, de guide, aux lecteurs captivés par le roman, mais parfois un peu égarés dans les méandres foisonnants qui s’entrecroisent au fil des pages. Il s’agit de Jean Paris avec son livre Joyce par lui-même, publié au Seuil en 1956.

En guise de conclusion, Pierre Brunel cite James Joyce et la création d’Ulysse, l’étude remarquable de Frank Budgen sur l’ouvrage majeur de James Joyce, publiée en 1934 en Angleterre et en 1972 en France chez Denoël : " Budgen, peintre et homme de lettre fut un ami de Joyce. Son témoignage, ses analyses nous donnent une image extrêmement vivante de l’auteur d’Ulysse. Si le texte de Frank Budgen n’a pas veilli c’est que l’oeuvre dont il traite a le caractère d’actualité permanente des oeuvres immortelles.

Dans une prochaine émission Pierre Brunel recevra Florence Delay, de l’Académie française. Ils s’attacheront au mythe de Don Quichotte et à ses correspondances littéraires.

Les illustrations musicales :

-  Les Cyclopes de Jean-Philippe Rameau
-  Hommage à Joyce de Luciano Berio.
-  Nocturnes pour orchestre, Les Sirènes, de Debussy

Pierre Brunel fut professeur de Littérature comparée à l’Université de Paris IV-Sorbonne et dirigea le département de Littérature française et comparée de 1982 à 1989. Il est l’actuel directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne. Il fonda le Centre de recherche en Littérature comparée dont il fut le premier directeur. Il est le président du Collège de Littérature comparée qu’il a fondé en 1995. Membre de l’Association internationale de Littérature comparée, il est le fondateur et le directeur de plusieurs collections : « Recherches actuelles en Littérature comparée », « La Salamandre » et « Musique et musiciens ».

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