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André Frossard au procès Barbie : ce qu’est le crime contre l’humanité

L’avocat Christian Charrière-Bournazel évoque Frossard, de l’Académie française : une figure de courage
André Frossard, académicien (élu à l’Académie française en 1987), écrivain, converti et surtout journaliste (on se souvient de son billet quotidien Cavalier seul dans Le Figaro), avait été arrêté par les nazis et a témoigné lors du procès Klaus Barbie. L’avocat Me Christian Charrière-Bournazel, qui défendit la mémoire du Pr Gompel lors de ce procès, rappelle ces événements douloureux, le courageux témoignage d’André Frossard et la profondeur de sa méditation sur Le crime contre l’humanité.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : HAB665
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/hab665.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 1er janvier 2012

Me Christian Charrière-Bournazel fut bâtonnier de l’ordre des avocats du Barreau de Paris jusqu’en 2010, et est aujourd’hui, vice-président du conseil national des barreaux. Il est considéré comme un avocat "engagé", il fut notamment jusqu’en 2008 président de la fédération de Paris de la Licra, Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme.

Notre invité rappelle tout d’abord dans quelles circonstances il a connu André Frossard : « J’ai été appelé à participer au procès de Klaus Barbie en 1987 à Lyon. La fille d’un "martyr" de la Résistance, Nicole Gompel, m’avait demandé d’être partie civile pour la mémoire de son père et m’avait choisi, avec un autre de mes confrères, pour être son avocat ».
André Gompel, il faut le rappeler et le souligner, était un homme remarquable, professeur au Collège de France, grand savant généreux (il déposait ses brevets au nom de ses collaborateurs), avait été arrêté à Lyon Place Bellecour. Les nazis avaient séparé en deux groupes les personnes interpellées, les Juifs d’un côté, les non-Juifs de l’autre. Or, André Gompel avait choisi d’aller du côté des Juifs afin de détourner l’attention des nazis ; il portait sur lui un document dans lequel figuraient les noms de plusieurs membres de réseaux. Barbie avait découvert cette lettre... Et Me Charrière-Bournazel de rappeler : « Il l’a fait arrêter, puis suspendre par les pieds au-dessus d’une cuvette d’amoniaque, lui a fait subir le supplice de la baignoire (à 62 ans), et quand Gompel est tombé dans le coma, pour le ranimer, Barbie l’a fait asperger d’eau bouillante et finalement l’a fait enfermer dans "la baraque aux Juifs" à Montluc. Or, dans cette baraque, se trouvait André Frossard (dont la grand-mère était juive). Il y est resté de décembre 1943 à mai 1944... et c’est lui qui recueillit entre ses bras le malheureux Gompel dont il dira, au cours du procès, qu’il restait d’une incroyable dignité, évitant de se plaindre, souffrant mille maux, brûlé au 3ème degré, ses compagnons, comme Frossard, lui arrachant des peaux mortes. Gompel est mort sans avoir reçu aucun soin ».

André Frossard
André Frossard
Copyright Louis Monier

André Frossard, rescapé de « la baraque aux Juifs » de Montluc, a été appelé à témoigner de ce qu’il avait vu et vécu, lors de la 11ème audience de ce procès, le 25 mai 1987, devant la Cour d’assises de Lyon. Le procès Barbie a donc eu lieu 43 ans après les faits. Frossard avait commencé une médiation profonde, qu’il a explicitée lors de son témoignage au procès : « Elle est passionnante », explique notre invité, « parce qu’André Frossard ne cherche pas à faire un témoignage d’émotion... mais exprime avec une force et une sorte de sagesse, - celle de celui qui a vécu l’horreur-, ce qu’est le crime contre l’humanité. Il est venu en expliquant d’abord qu’il n’avait aucune crainte ni aucune haine ».

En effet, dans le petit « Carnet » publié, préfacé et présenté par Me Charrière-Bournazel qui relate le témoignage de Frossard, intitulé Le crime d’être né, on trouve ce dialogue :

- Question du président : Monsieur Frossard, vous jurez de parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité, levez la main droite et dites "je le jure".
- Réponse : je le jure
- Nous vous écoutons, faites votre déposition
- Je viens de jurer de parler sans crainte, ce ne sera pas difficile ; sans haine, c’est un sentiment que je n’ai jamais connu de ma vie...

Ce « Carnet » Le Crime d’être né, reproduit l’intégralité du témoignage d’André Frossard, puisque le procès a été enregistré et que les textes sont au service des archives du ministère de la Justice.

« Il n’a pas de haine », reprend Me Charrière-Bournazel, « mais il a en revanche une perception extrêmement aigüe de ce qu’il a vécu... Cet homme qui, toute sa vie, a montré une grande fermeté dans l’affirmation de ses convictions, qui a été un grand résistant, a connu aussi la peur, ce n’est pas déshonnorant... » Et notre invité lit ce passage où Frossard décrit cette baraque, sorte de péniche de l’Armée du Salut...où l’on vivait comme des morts en sursis...

Le crime contre l’humanité

C’est dans son livre Le crime contre l’humanité paru en 1988 chez Robert Laffont, que Frossard lui-même expose la différence entre un crime de guerre et un crime contre l’humanité.

- le crime contre l’humanité est gratuit, sans mobile, sans grief, il consiste à « tuer quelqu’un pour le seul motif qu’il est né, qu’il est venu au monde contre la doctrine ».

Tandis que Me Jacques Vergès, avocat de Barbie, tentait de faire un amalgame entre tous les crimes (notamment ceux de l’Algérie) et parlait de la prescription de dix ans, André Frossard établit une différence entre le crime contre l’humanité et le crime de guerre. Et ses arguments sont bouleversants :
- « Ce n’était pas la guerre à Izieu, il n’y a pas eu d’anciens combattants d’Izieu, il n’y a pas eu de bataille d’Izieu. Il y a eu quarante enfants qu’on nous demande de passer par profits et pertes au nom de la prescription. Ce n’est pas possible, on ne peut pas passer quarante enfants par profits et pertes ».

Me Charrière-Bournazel rappelle que cette notion de crime contre l’humanité se trouve déjà chez Voltaire...

André Frossard est mort le 2 février 1995 et son ami Me Charrière-Bournazel termine : « Des années plus tard, j’ai été à nouveau avocat partie civile, cette fois au procès de Maurice Papon. J’ai demandé et obtenu de la Cour d’assises de Bordeaux qu’elle fasse diffuser sur de grands écrans le témoignage de Frossard dix ans plus tôt à Lyon. Et c’était extraordinairement poignant... Sa voix et sa langue n’avaient pas pris une ride. Elles étaient à la mesure d’un crime universel. Elles parlaient pour l’avenir et à l’universalité des hommes ».

- A lire : le carnet Le Crime d’être né est publié par les éditions Desclée de Brouwer.

Consulter la fiche d’André Frossard sur le site de l’Académie française : www.academie-francaise.fr






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