"Musique que me veux-tu ?" par Gilles Cantagrel : Buxtehude

L’autre prodige allemand, par Gilles Cantagrel, correspondant de l’Académie des beaux-arts
A Lübeck, Dietrich Buxtehude (vers 1637- 1707), était un musicien organiste, le plus célèbre de son temps, doué d’une grande culture, et pourtant ses oeuvres sont longtemps restées inconnues. Gilles Cantagrel, correspondant de l’Académie des beaux-arts, vous fait découvrir ce prodige allemand.


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : chr723
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Date de mise en ligne : 13 novembre 2011

Longtemps, Buxtehude n’a été connu que des seuls organistes. En effet, ce musicien avait été lui-même organiste, à la fin du XVIIe siècle, et même reconnu comme le plus admirable, le plus célèbre de son temps. Et il avait bien entendu composé pour son instrument. On venait de loin à Lübeck où il exerçait, pour le rencontrer, l’écouter, travailler avec lui. Et parmi tous ceux qui sont venus l’écouter, il y a le jeune Jean-Sébastien Bach. Voici donc comment les choses se sont passées.

- Dans les années 1860-1870, un grand musicologue allemand, Philipp Spitta, a entrepris une étude approfondie sur Jean-Sébastien Bach, sa vie et son œuvre. La toute première du genre, à laquelle on se réfère encore aujourd’hui. Travail considérable et de longue haleine. Abordant les années de jeunesse du musicien, Spitta a bien sûr trouvé trace de ce voyage que le jeune Bach de vingt ans avait fait pour rencontrer le vieux maître. Et il lui a donc fallu aller y voir de plus près, pour savoir qui

Philipp Spitta, premier à redécouvrir Buxtehude au XIXe siècle.
Philipp Spitta, premier à redécouvrir Buxtehude au XIXe siècle.

était ce grand compositeur si célèbre et si complètement oublié depuis. Ce faisant, il a découvert ses œuvres pour orgue. Étant organiste lui-même, il les a étudiées de très près, s’est pris de passion pour ces pages, et n’a eu de cesse de les faire publier. De ce fait, il a révélé au monde musical le nom de Buxtehude, et son oeuvre pour orgue, que l’on a commencé à jouer de toutes parts. Enthousiasme général. Le même Spitta a fait connaître les œuvres pour orgue de Buxtehude à son ami Brahms, qui en a été ébloui et lui a rendu hommage dans le dernier mouvement de sa quatrième symphonie. Peu à peu, jusqu’à nos jours, les études se sont succédé, et la haute figure de Buxtehude est apparue au firmament de la musique européenne dans la seconde moitié du XVIIe siècle.

Dans ce mouvement, on a peu à peu découvert tout le reste de la production musicale de ce magnifique compositeur. Buxtehude appartient à peu près à la même génération que Purcell en Angleterre, Charpentier en France ou Corelli en Italie. C’est-à-dire en tout cas, à cette constellation de musiciens actifs à la fin du XVIIe siècle, au beau milieu de cette période historique que les esthéticiens nomment aujourd’hui le « baroque », et qui vont exprimer un moment très particulier et très intense de la sensibilité.

musique 2 : Cantate Gen Himmel, fin

On pense que Buxtehude est né en terre danoise, au sud de la Scanie, cette région à l’extrême sud de la Suède qui appartenait alors au Danemark. Son père, organiste, était allemand, et sa mère vraisemblablement danoise. On sait bien peu de ses années de formation, sous la houlette paternelle. Sans doute est-il allé parfaire sa formation à Lübeck auprès de Tunder, et à Hambourg auprès de Scheidemann, les meilleurs de ce temps dans l’Europe du Nord. Toujours est-il que s’affirme de bonne heure un talent exceptionnel. Il vient d’avoir vingt ans lorsqu’il est nommé organiste à l’église Sainte-Marie de Helsingborg. _Deux ans plus tard, le voici élu sur concours à l’église Sainte-Marie d’Elseneur, où il devient collègue de son propre père dans l’autre église, et payé presque le double. C’est la juste reconnaissance d’un talent déjà éclatant. Ici et là, il s’emploie à faire restaurer et agrandir les orgues dont il a la charge. Auprès de ses parents et de ses frères et sœurs, il va demeurer à Elseneur huit années, composant pour l’orgue, mais aussi des concerts spirituels pour les voix, et sans doute aussi des pièces de clavecin.

musique 3 : Toccata pour clavecin

Or voici que disparaît Franz Tunder, l’organiste et administrateur de l’église Sainte-Marie de Lübeck, la capitale de la Hanse. Le poste est important, et de nombreux candidats se pressent à la succession. Dont Buxtehude, naturellement. Qui est élu devant tous les autres. A trente ans, donc, Dieterich Buxtehude est officiellement intronisé organiste et administrateur de Sainte-Marie, la principale des dix églises de Lübeck, celle du Conseil municipal et du quartier des affaires, des riches marchands et des navigateurs.

Sitôt arrivé à Lübeck, tout s’enchaîne dans les règles. Le jeune homme acquiert la citoyenneté lubeckoise en prêtant serment, et peu après se marie, épousant selon la tradition une fille de Franz Tunder, son prédécesseur qui lui donnera sept enfants, sept filles. Mariage heureux, semble-t-il, et vie sans histoire. La famille loge dans la grande maison de fonction de l’église, la Maison de l’œuvre de Sainte-Marie, où l’on hébergera des parents et des amis de passage. Le musicien s’y installe au rez-de-chaussée un cabinet de travail. Admiré de tous, Buxtehude restera à Lübeck jusqu’à la fin de ses jours, durant quarante ans.

musique 4 : Membra Jesu nostri, extrait

L’église Sainte-Marie où va officier Buxtehude est un immense vaisseau gothique de brique rouge à trois nefs, mesurant plus de cent mètres de long, près de soixante de large et de quarante de hauteur. Deux grands orgues y sont établis, le principal au fond de la nef, l’autre dans le transept nord, transformé en une chapelle dite « de la danse macabre », en raison de la fresque qui en orne deux des parois. Avec son jubé supportant un troisième orgue, le somptueux maître autel baroque, ses monuments funéraires et commémoratifs et sa chaire de marbre, ses stalles sculptées, son horloge astronomique réputée dans tout le monde germanique, l’intérieur de l’église a tout pour impressionner le visiteur.
Elle est fort réputée, et les guides touristiques de l’époque, puisqu’il y en avait, en louent les beautés… ainsi que la qualité de la musique que l’on y entend.

musique 5 : Orgue. Passacaille

A Lübeck, Buxtehude est l’organisateur de la vie musicale de l’église, et

Orgue de Sainte-Marie d'Elseneur, où Dietrich Buxtehude est titulaire entre 1660 et 1668.
Orgue de Sainte-Marie d’Elseneur, où Dietrich Buxtehude est titulaire entre 1660 et 1668.

se trouve du même coup être le premier musicien de la ville. Il cumule ces fonctions avec celles d’administrateur et de trésorier de la paroisse. Et les livres de comptes qu’il tenait semaine après semaine, année après année, ou du moins ce qu’il en reste aujourd’hui, la moitié environ, sont une source d’informations de premier plan pour l’historien. Il règle les activités de l’église, fait acheter ou réparer les instruments qui lui appartiennent, engager des musiciens permanents ou occasionnels, gère les musiques que l’on exécute pour les noces, les funérailles ou les fêtes, qu’elle soient religieuses ou civiles. Il a la haute main sur les musiciens municipaux, ainsi que sur la manécanterie de l’école Sainte-Catherine, il supervise les activités du cantor.
Il compose les musiques dont on a besoin. Et ce n’est encore pas tout. Il reçoit divers collègues étrangers, fait travailler des élèves particuliers, et se rend chez les riches notables de la cité, avec quelques collègues, pour participer à leurs réunions privées en les ornant des plus belles musiques.

musique 6 : Sonate en trio en la mineur, début

Dès son arrivée à Lübeck, Buxtehude prend des initiatives importantes. Deux grandes tribunes habillent le fond de l’église, le grand orgue étant placé sur la tribune supérieure. Elles sont flanquées de deux petites tribunes de chaque côté, pour placer instrumentistes et chanteurs, et réaliser avec eux des effets d’écho, de stéréophonie ou de polychoralité. Mais cela ne suffit encore pas à Buxtehude, qui fait immédiatement aménager une tribune supplémentaire de part et d’autre de la nef. Il dispose ainsi désormais de six tribunes latérales en encorbellement, en plus des deux grandes tribunes du fond. Et pourquoi donc, tout cela ? Eh bien, parce qu’il prend une autre initiative, et de taille, en créant des veillées musicales, en allemand Abendmusiken, qui perdureront jusqu’en 1810.
Son beau-père, Tunder, donnait une fois par semaine une audition d’orgue à l’intention des marchands et des financiers alors qu’ils se rendaient à la Bourse. Et cela, à leur demande même. Les temps ont bien changé… De fil en aiguille, Tunder en était arrivé à organiser des concerts où l’on entendait des sortes des cantates dramatiques. Buxtehude reprend les choses en main, développe ces moments musicaux et en fait une véritable institution. Bientôt, une veillée musicale prendra place après les vêpres, les cinq dimanches précédant Noël. On y entendait des oratorios en cinq épisodes, avec des chorals, des motets et de la musique d’orgue. Pour supporter les frais occasionnés par ces concerts, Buxtehude faisait appel à la générosité des grandes familles de la ville, qui en étaient en quelque sorte les bienfaiteurs, ou les mécènes. Si l’on possède quelques descriptions de ces veillées musicales, toutes les musiques ont aujourd’hui disparu, sans doute dans l’incendie de la ville qui a suivi le bombardement de 1942 ayant entraîné la destruction de tout l’intérieur de l’église Sainte-Marie. Certains concerts spirituels de Buxtehude peuvent en donner une lointaine idée. Comme ce Benedicam Dominum, qui fait appel à six chœurs, vocaux ou instrumentaux, correspondant certainement aux six tribunes de Sainte-Marie. Deux ensembles vocaux font appel respectivement à cinq et quatre voix. Les instruments sont deux violons, un violone, quatre trompettes, un trombone et une bombarde, deux cornets, un basson, trois trombones et les instruments de la basse continue.

musique 7 : Benedicam Dominum

La quasi-totalité des œuvres de Buxtehude est demeurée inédite. Qui aurait donc acheté des partitions d’oratorios, de concerts spirituels ou de difficiles pièces d’orgue destinées à la liturgie ? Il a donc fallu, au cours du XXe siècle, faire des recherches considérables pour réunir un important corpus d’œuvres du musicien, les authentifier et les éditer.
Les dernières à être publiées ne l’ont été qu’il y a quelques années seulement… Buxtehude a cependant fait graver, à notre connaissance, trois recueils de pages destinées aux amateurs, trois recueils de musique de chambre, dont deux seulement ont survécu.
Ce sont des cahiers de sept sonates, sept, le chiffre de la Genèse cher à Buxtehude qui organise souvent ses œuvres en sept parties. Ces sonates pour trois instruments sont des pages merveilleuses d’invention et de poésie, telles que le musicien devait les offrir à ses mécènes et les jouer sous leur toit.

musique 8 : Sonata III, 1er mouvement

Ce que l’on connaît de la personnalité de Buxtehude fait apparaître un homme de grande culture, lisant et écrivant plusieurs langues mortes et vivantes. Cet humaniste, intéressé par la théologie et l’harmonie du monde, cherchant à les traduire dans sa musique, est épris de science musicale. Il écrit des canons complexes. Mais c’est avant tout un être de bien, d’une grande générosité, plaçant très haut son idéal d’artiste. D’une grande sensibilité, il sait exprimer les passions de l’âme de la façon parfois la plus vive. Je voudrais donner un exemple de ces qualités. A l’âge de soixante-dix ans, son père, veuf, qui était resté à Elseneur, souhaite se retirer. Son fils l’accueille sous son toit, pour lui permettre de finir son existence dans la paix, en famille. Lorsque meurt ce père aimé et vénéré, son fils compose une élégie bouleversante, dont il écrit lui-même le poème, compose la musique des sept strophes, et que peut-être il a chanté lui-même. Il tient ainsi à honorer son père au point de faire imprimer ce morceau arraché du plus profond de lui-même. Ecoutons-en la première strophe.

Faut-il donc que la mort vienne séparer
Ce que rien ne saurait séparer ?
Faut-il donc que me soit arraché
Celui à mon cœur attaché ?
Séparation d’avec son père
Fait souffrir douleur trop amère.
Quand de la poitrine on nous ôte le cœur,
Plus que la mort nous point telle douleur.

musique 9 : Klaglied, début

Portait présumé de Buxtehude
Portait présumé de Buxtehude

Au soir de sa vie, la renommée du vieux maître s’étend dans toute l’Europe du Nord. Les jeunes musiciens viennent l’écouter. Depuis Hambourg, ce sont Haendel, âgé de 18 ans, en compagnie de ami Mattheson, 22 ans. C’est à Mattheson que le Conseil municipal de Lübeck songe pour succéder le jour venu à Buxtehude. Se sentant promis à une autre destinée, le jeune homme va décliner cette invitation flatteuse. On a dit que la perspective d’épouser selon la tradition l’une des filles du maître l’aurait fait fuir, en raison de sa laideur.
C’est une pure légende, et même une galéjade sotte et déplaisante. Aucun texte ne le dit, et aucun portrait ne vient bien sûr l’attester. On n’est pas davantage informé sur le séjour de trois mois que le jeune Bach fit à Lübeck en 1705-1706. Voulant compléter sa formation professionnelle, Jean-Sébastien savait bien qu’il lui restait à accomplir le pèlerinage de Lübeck pour se mettre à l’école du plus grand maître vivant dans les terres germaniques. Pauvre, il fit le voyage à pied – c’est son fils cadet, Carl Philipp Emanuel, qui témoigne. Il choisit la période de l’année la plus riche en musique, celle des fameuses Abendmusiken, en cette année où de plus seraient produits à la même époque deux oratorios exceptionnels du maître, pour célébrer l’empereur défunt et le nouvel empereur. Choc bouleversant, assurément.

A son retour dans sa ville d’Arnstadt, il fut sévèrement réprimandé par le Consistoire – on a conservé le verbatim de sa comparution. Mais peu lui importait : il venait de recueillir l’héritage musical et spirituel du plus grand des maîtres. Son œuvre désormais le montre : il s’en nourrira toute sa vie.

1. Buxtehude. Toccata pour orgue en fa majeur Albert Raber, orgue DISQUE PRIVÉ. Plage 10 arrêter à 02 : 03

2. Buxtehude. Cantate Gen Himmel zu dem Vater mein BuxWV 32. Fin Bénédicte Tauran, soprano. Ensemble Baroque de Limoges, direction Christophe Coin ASTREE E 8851. Plages 15 et 16 02 : 59

3. Buxtehude. Toccata en sol majeur pour clavecin BuxWV 164 Rinaldo Alessandrini, clavecin ASTREE E 8534. Plage 8 02 : 50

4. Buxtehude. Membra Jesu nostri : Vulnerasti cor meum Cantus Cölln, direction Konrad Junghänel HARMONIA MUNDI HMC 901912. Plage 6 shunter à 03 :00 !!!

5. Buxtehude. Passacaille en ré mineur pour orgue BuxWV 161 Maurice Mehl, orgue DISQUE PRIVÉ. Plage 1 06 : 09

6. Buxtehude. Sonate en ut majeur BuxWV 266 Ensemble « La Rêveuse » MIRARE MIR 074. Plage 11 02 : 57

7. Buxtehude. Benedicam Dominum BuxWV 113 Chœur et Orchestre Baroque d’Amsterdam, direction Ton Koopman CHALLENGE CC72244. Plage 1 arrêter à 02 : 38

8. Buxtehude. Sonata III BuxWV 261. 1er mouvement Ensemble Stylus Phantasticus ALPHA 047. Plage 8 02 : 59

9. Buxtehude. Aria « Muss der Tod » René Jacobs, contre-ténor. Kuijken Consort ACCENT ACC 77912. Plage 1 arrêter à 02 : 58

10. Buxtehude. Praeludium en sol mineur BuxWV 149 Albert Raber, orgue DISQUE PRIVÉ. Plage 1 08 : 20

À propos de Gilles Cantagrel :

Gilles Cantagrel est musicologue, écrivain, conférencier et pédagogue français né le 20 novembre 1937 à Paris. Il étudie la physique, l’histoire de l’art et la musique à l’École normale et au Conservatoire de Paris. Il pratique aussi l’orgue et la direction chorale. Il s’oriente vers le journalisme et la communication et écrit dans des revues comme Harmonie et Diapason. Il devient producteur d’émissions radiophoniques en France et à l’étranger et dirige les programmes de France Musique entre 1984 et 1987. Conseiller artistique auprès du directeur de France Musique, il fut vice-président de la commission musicale de l’Union européenne de radio-télévision. Il est l’auteur d’une série de films sur l’histoire de l’orgue en Europe. Enseignant, conférencier, animateur, il participe en 1985 à la création du salon de la musique classique Musicora.

Il a été président de l’Association des Grandes Orgues de Chartres de 2003 à 2008 et administrateur d’institutions comme le Centre de musique baroque de Versailles, et membre du conseil de surveillance de la Fondation Bach de Leipzig. En 2001, il est nommé membre du Haut comité des célébrations nationales par le ministre de la Culture. Il a été maître de conférences à la Sorbonne, intervient au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et dans différents conservatoires et universités en France et au Québec. Il donne des conférences en Europe en Amérique du Nord et participe à des jurys de concours internationaux. Depuis quelques années il participe au Festival Bach en Combrailles. Il est un expert reconnu du Kantor de Leipzig.

Gilles Cantagrel est correspondant de l’Académie des beaux-arts depuis le 29 novembre 2006.

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- Ecoutez l’émission de Gilles Cantagrel sur Buxtehude intitulée : 1705 : Quand Bach rencontre Buxtehude

Références

Cantagrel, Gilles. La Rencontre de Lübeck, Bach et Buxtehude. Desclée de Brouwer, Paris, 2003

Cantagrel, Gilles. Dieterich Buxtehude. Fayard, Paris, 2006






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