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Le risque est capital

par Philippe Jurgensen
Les Français aiment de moins en moins prendre des riques : le principe de précaution, c’est-à-dire l’obligation de se prémunir contre tous riques environnementaux et sanitaires, y compris ceux qui ne sont pas avérés mais simplement potentiels, vient d’être inscrit dans notre constitution.


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Référence : CHR103
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Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida798-Le-risque-est-capital.html
Date de mise en ligne : 8 juin 2006


- dans le monde du travail, chacun recherche l’emploi à vie, et nos concitoyens qui défilent dans la rue contre la précarité ne sont guère enclins non plus à la flexibilité, c’est-à-dire à la mobilité géographique ou professionnelle.

- Notre réglementation financière elle-même impose aux organismes détenteurs de fonds d’épargne de prendre le minimum de riques et de privilégier les placements sécuritaires.

Cette "aversion au risque", comme le disent les économistes, est très fâcheuse car le risque maîtrisé est consubstantiel à l’économie de marché. Il est vrai que, justement selon les sondages, 70% des Français seraient hostiles à l’économie de marché. L’un explique peut-être l’autre, mais ce n’est pas plus rassurant pour autant !

Demandons-nous d’abord pourquoi l’économie a besoin que l’on prenne des riques. Prendre un risque, c’est accepter d’envisager l’avenir avec ses aléas mais aussi avec toutes les opportunités qu’il offre. Pour un entrepreneur, c’est accepter le défi de lancer un produit nouveau, un service original. Il peut échouer, mais s’il réussit, c’est l’assurance de conquérir des parts de marché :les cycles économiques reposent précisément sur ce processus, que le grand économiste autrichien Schumpeter appelait la "destruction créatrice" : chaque produit apparaît d’abord comme une nouveauté ; il s’étend d’abord pour atteindre une phrase de maturation, puis connaît un déclin progressif avant d’être relayé par d’autres. On en voit des exemples frappants dans le domaine des supports mudicaux (des "78 tours" aux microsillons, aux cassettes puis aux CD, puis aux baladeurs MP3 nourris par internet) comme de la télévision (du noir et blanc à la couleur et aux écrans plats, maintenant à la TV Haute définition et bientôt au tout-numérique), ou des transports, (de la locomotive à vapeur au TGV, et bientôt, aux trains à sustentation magnétique comme le MagLev), ou de la médecine, où le génie génétique, la chirurgie invasive, le télétraitement remplacent peu à peu les thérapies nécessitant des équipements de proximité lourds. Ce processus repose fondamentalement sur des "grappes" d’innovations qui sont la clé de la croissance future. Aujourd’hui, si les pays scandinaves, par exemple, connaissent une croissance plus forte et plus solide que la nôtre, c’est parce qu’ils consacrent beaucoup d’effets à l’innovation -Suède, Finlande, Danemark, ont un taux de R&D de 4% de PIB presque double du nôtre-, et en acceptant à plein les risques qu’elle comporte. A l’inverse, les défaillances sérieuses de notre commerce extérieur depuis deux ou trois ans tiennent en bonne partie au fait que nous nous sommes cantonnés à nos secteurs traditionnels d’excellence sans assumer le risque de la conquête de nouveaux marchés et de nouvelles technologies.

La traduction financière de cette frilosité française se montre par notre grande difficulté à prendre en compte le couple risque/rendement :obnubilés par le risque, nos financiers oublient les opportunités, c’est-à-dire le fait qu’en économie de marché, quand le risque est plus élevé, la rémunération qui s’y attache en cas de succès est également plus importante. D’où la mauvaise réponse aux besoins en fonds propres des jeunes entreprises innovantes, qui, malgré un climat général hostile au risque, essaient de se développer et de propérer sur notre sol, car comme chacun le sait, en France, "si on n’a pas de pétrole, on a des idées". Malheureusement, même un projet brillant avec des produits très performants et un excellent plan de développement n’obtiendra pas de financement s’il n’a pas pu présenter en garantie des fonds propres suffisants – ce que les anglo-saxons appellent le « collateral ».

Or, il est très difficile de trouver ces fonds propres. Il existe pourtant quelques bonnes fées qui se penchent sur le berceau des jeunes entreprises : incubateurs, fonds d’amorçage, organismes régionaux de capital-investissement, se sont multipliés ces dernières années, souvent avec l’appui des pouvoirs publics. Mais ces bonnes fées sont encore trop peu nombreuses. Pour prendre ce seul exemple, on compte en France environ 5 000 « business angels », ces entrepreneurs qui ont réussi et qui sont prêts à en aider d’autres en investissant à la fois leur argent pour les aider à constituer un capital de départ, et leur temps pour les conseiller. Ces mêmes « business angels » sont dix fois plus nombreux en Grande-Bretagne, et près de cent fois plus nombreux aux Etats-Unis, où on en compte environ 400 000.

Dans cette situation difficile, les derniers chiffres qui viennent d’être publiés par l’Association Française des Investisseurs en Capital (AFIC) apportent un rayon d’espoir. Ils semblent en effet marquer un progrès spectaculaire puisque les levées de fonds ont été multipliées par cinq, et que les investissements dans les entreprises non cotées (ce qu’on appelle le « private equity ») ont atteint le montant respectable de 8 milliards d’euros l’an dernier, dépassant le record précédemment atteint en 2000.

Nos financiers seraient-ils enfin devenus moins hostiles au risque ? En partie seulement. En effet, si l’on se penche sur le détail des chiffres, on constate que les 4/5èmes de ces investissements de l’an dernier se sont dirigés vers la transmission d’entreprise à travers les LBO – c’est-à-dire le rachat d’entreprises sur fonds empruntés - ; 15 % environ ont été au développement de PME existantes et 6 % seulement, soit 489 millions d’euros, à ce qui correspond véritablement à la notion de capital-rique - "venture capital" pour les anglo-saxons : la création, le démarrage et le premier tour de table d’entreprises nouvelles. Sur ce créneau, le plus décisif pour l’avenir, nous sommes malheureusement encore en retrait de 60% par rapport au niveau atteint en 2000, avant l’éclatement de la bulle internet, et le nombre de "starts-ups" financées en 2005 a même diminué par rapport à 2004.

Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen
Professeur d’économie à l’IEP de Paris, président de la Commission de Contrôle des Assurances et Mutuelles

Comment conclure autrement qu’en disant : "Français, encore un effort !". Nous avons toute une culture d’hostilité au risque à changer, alors que le risque, c’est la vie et la condition de la croissance. Mais nous avons aussi la possibilité de développer, comme nos voisins, des incitations fiscales et juridiques plus efficaces à la prise de risque par ceux, et ils sont nombreux si l’on en croit les enquêtes d’opinion, qui ont des projets de création d’entreprise et sont prêts à prendre le pari de l’innovation.






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