L’Essentiel avec... Jacques de Larosière, de l’Académie des sciences morales et politiques

L’académicien évoque des moments essentiels de sa vie
Jacques de Larosière, élu en 1993 à l’Académie des Sciences morales et politiques, a mené une brillante carrière dans le monde monétaire et financier. Tour à tour Directeur général du Fonds monétaire international pendant 9 ans, de (1978 à 1987), Gouverneur de la Banque de France (de 1987 à 1993) et enfin Président de la banque européenne pour la reconstruction et le développement (de 1993 à 1998), il revient sur les moments forts de sa vie, nous rappelle l’histoire d’autres crises, et nous fait aussi partager quelques unes de ses convictions éthiques.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : hab654
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Date de mise en ligne : 28 octobre 2011

1- Dans votre itinéraire professionnel, dans votre carrière, quel a été à vos yeux le moment essentiel ?


- Jacques de Larosière : Sans doute le 4 Août 1982. J’étais alors le Directeur Général du Fonds Monétaire International (FMI) et ce jour-là, le ministre des finances du Mexique est venu me voir pour me déclarer qu’il allait annoncer le lendemain un moratoire sur le paiement de la dette mexicaine. Les banques internationales étaient à l’époque très largement exposées sur le risque mexicain et aussi sur le risque brésilien et argentin. Les engagements de ces grandes banques internationales représentaient, sur ces quelques pays, à peu près huit fois leurs fonds propres, leur capital et donc une chute de ces pays pouvait entraîner le défaut des grandes banques qui assuraient le fonctionnement du système monétaire international. C’était donc une crise systémique qui était devant nous, à certains égards encore plus systémique que celle que nous connaissons aujourd’hui. La stratégie que j’ai élaborée avec Paul Volcker, qui était à l’époque Président de la Federal Reserve des Etats Unis, était très simple : elle consistait à dire qu’un pays trop endetté comme le Mexique comportait par définition des créanciers trop engagés de la même manière et que pour résoudre le problème, il fallait mettre ensemble le débiteur et les créanciers. Il fallait donner au créancier le sentiment -et la réalité du sentiment- que le débiteur allait remettre ses affaires en ordre, réduire son déficit budgétaire, faire un certain nombre de mesures qui accroissaient son potentiel futur de développement, et démontrer au débiteur, le Mexique, que les créanciers étaient suffisamment flexibles pour accorder du temps.


- Jacques Paugam : Rafraichissez notre mémoire : que s’est-il passé ?


- J. de L. : On a mis en place ce que j’ai appelé la stratégie coopérative de la dette c’est-à-dire que j’ai réuni les créanciers (qui étaient les grandes banques internationales), le Mexique bien entendu, et on a organisé un programme de redressement du Mexique, que le pays a lui-même conçu mais avec l’aide du Fonds Monétaire International. Les banques ont été obligées de restructurer leurs créances sur le Mexique en lui accordant davantage de temps, en repoussant les échéances etc. Et en fin de compte, en réduisant le montant des échéances ; au bout de quelques années, le Mexique puis le Brésil et l’Argentine avaient résolu leurs problèmes. C’était une crise extrêmement grave, il n’y avait pas vraiment de réponse dans le manuel si je puis dire et il fallait réagir très vite. Je me souviens de cette visite du ministre des finances du Mexique : J’ai refusé qu’il annonce "on en paiera plus". Je lui ai dit "non vous n’allez pas faire cette déclaration, nous allons faire quelque chose de plus intelligent, avertir les grandes banques qui étaient les grandes détentrices de la dette mexicaine et leur dire qu’un processus de restructuration et d’amélioration de vos finances est engagé".


- J.P. : Vous avez été pendant 5 mois -de janvier à mai 1974- Directeur de Cabinet de Valery Giscard d’Estaing alors ministre de l’économie et des finances. Vous n’avez jamais été tenté par une carrière politique ?


- J. de L. : Non jamais. Ce n’est pas dans ma nature. Je sais faire un certain nombre de choses mais pas d’autres... !


- 
- J.P. : Vous avez été élu, àl’Académie des sciences morales et politiques, en 1993, au fauteuil laissé vacant par le décès du cardinal de Lubac. Y voyez vous à titre personnel une exigence morale et spirituelle particulière ?


- J. de L. : de Lubac est une grande figure de la philosophie et de la théologie du XX ème siècle. Et le fait que le hasard m’ait ouvert la succession du cardinal de Lubac m’a permis de ne pas rester indifférent à la pensée de cet auteur. Je m’en suis imprégné, ne serait-ce que pour rédiger son éloge pour l’Institut. On est pris par la force de sa pensée et la conviction de ses arguments. Il a éclairci autant qu’il a pu ce qu’on appelle le mystère de l’Eglise et de la foi. C’est un grand sujet, et ce n’est peut-être pas celui de cette émission...

2- Qu’est ce qui vous paraît essentiel à dire sur votre domaine d’activité aujourd’hui : la finance, la monnaie, l’économie, le développement ?


- J. de L. : Mon domaine d’activité aujourd’hui est centré sur des sujets un peu techniques qu’on pourrait définir comme : organiser une meilleure régulation et une meilleure supervision de la finance mondiale. J’ai été amené à présider un comité d’experts à la demande de la Commission européenne il y a maintenant deux ans et demi. Et nous avons rédigé un rapport sur cette question de l’amélioration de la supervision financière en Europe et je dois dire que ce rapport a été suivi par les politiques, le Conseil des ministres et le Parlement européen et qu’il est maintenant en train d’être mis en place. Je crois que, pendant trop longtemps, le monde financier a fait l’objet d’une dérégulation à marche forcée, dans les quinze dernières années. L’idée de base de ceux qui étaient favorables à cette dérégulation était que, en fin de compte, les marchés ont toujours raison. Parce que les investisseurs -qui font le marché et les millions de décisions qui à chaque instant sont prises-, que les investisseurs sont des acteurs rationnels. Si on part de ce principe, on est vite amenés -surtout quand on est un économiste américain-, à penser que toute régulation est à priori mauvaise puisque par définition elle réduit l’efficacité du marché, puisqu’elle introduit des grains de sables dans la machine et que d’autre part, elle est le fait de fonctionnaires toujours en retard d’une innovation financière et qui ne comprennent pas bien la matière qu’ils régissent. Alors on a vu où cette dérégulation nous a conduits en 2007-2008 et aujourd’hui. Il faut se souvenir qu’en 2007, la crise des subprimes est apparue pour ce qu’elle était : le fait de banques et d’institutions financières qui avaient prêté des crédits hypothécaires à des emprunteurs totalement impécunieux. Les produits financiers dérivés de ces prêts douteux avaient été l’objet d’excellentes notes du fait des agences de notation, et avaient été « titrisées », c’est-à-dire coupés en petits morceaux comme des titres qu’on avait vendus sur le marché. Le système financier s’est grippé en 2007 car le jour où le prix des maisons a commencé à diminuer aux Etats Unis, on a vu que les subprimes était une catégorie d’instruments extrêmement dangereuse et que les produits qui avaient été fabriqués à partir des subprimes était encore plus dangereux. Le système s’est donc grippé, la récession est intervenue, le chômage s’est accru et on a payé très lourdement les erreurs financières commises à l’époque par un certain nombre d’acteurs de marché soit disant rationnels. Il a donc fallu, à l’époque et en toute hâte, remettre à plat le système avec des montants de fonds publics ou d’engagements publics considérables : c’est ce qu’on appelle la floraison de l’alea moral, une situation dans laquelle les preneurs de risques savent qu’en fin de compte, il y aura des entités publiques, des Etats ou des contribuables qui reprendront le risque et les épargneront. Il a donc fallu re-réglementer ce qui avait été déréglementé à outrance et c’est ce à quoi je m’applique depuis maintenant plusieurs années, c’est-à-dire d’essayer de trouver des solutions raisonnables, rationnelles et efficaces pour cette re-réglementation.


- J.P. : Pensez que cette crise des subprimes mettant en évidence la faillite presque morale de certaines banques, justifie qu’aujourd’hui le système bancaire soit considéré comme le bouc-émissaire de la crise ?


- J. de L. : Ce n’est jamais justifié car la notion de bouc-émissaire est par définition trop simplificatrice. Elle tente à ramener les responsabilités sur une tête ou deux alors qu’en fait les choses sont plus compliquées. Je crois que les Etats ont une grande part de responsabilité. Ils ont promu la déréglementation à outrance. C’est l’Etat qui réglemente et déréglemente. Et dans l’affaire des subprimes, le déclencheur de la crise, il faut bien voir que le Congrès américain a donné des instructions très précises et normatives aux banques américaines pour qu’elles prêtent à cette catégorie de gens qui avaient eu assez peu d’accès au crédit car leur capacité de remboursement était très faible. Et que pour des motifs de caractère politique ou social, les autorités publiques américaines ont biaisé le jeu normal de la fonction bancaire qui n’est pas de faire des cadeaux mais de vérifier que les crédits accordés sont de bonne qualité et ne vont pas entraîner la faillite ou la chute de la banque. Je crois donc que l’essentiel est premièrement de trouver l’équilibre entre de nouvelles contraintes réglementaires nécessaires - notamment en matière d’obligations de capital, c’est un sujet qui est très à la mode aujourd’hui-, et d’autre part la nécessité de préserver l’efficacité d’un système financier qui est indispensable au développement. Cet équilibre n’est pas facile car bien souvent, quand on a trop déréglementé, le balancier revient excessivement et on re-réglemente trop. Aujourd’hui un des dangers que nous vivons, c’est peut être le retour des contraintes si élevées en matière de fonds propres et de capital pour les banques que les banques soient obligées de réduire leurs prêts à l’économie. Le deuxième axe qui m’intéresse particulièrement est celui d’une application commune à tous les pays de ces règles que nous sommes en train de redécouvrir. Nous vivons dans un monde globalisé, les systèmes financiers sont de plus en plus mondiaux et donc il me semble que les grands centres financiers -qu’ils soient aux Etats Unis, à Londres, en Russie ou ailleurs-, répondent à des règles homogènes.

Jacques de Larosière, de l'Académie des sciences morales et politiques
Jacques de Larosière, de l’Académie des sciences morales et politiques

3-Sur l’évolution du monde en général et l’évolution de notre société, quelle est l’idée essentielle que vous aimeriez faire passer ?


- J. de L. : Le monde évolue avec une rapidité qui nous surprend tous. Le progrès technique considéré jadis comme une avancée humaine est devenu à certains égards une source de problèmes. Quand Pasteur mettait au point la vaccination, on voyait cela comme sauver les vies humaines. C’était admirable. Qui ne pouvait être d’accord ? Aujourd’hui ces mêmes avancées dans le domaine médical ou de la physique ont produit des avancées qui posent problème. Par exemple, les progrès médicaux expliquent une partie de la croissance démographique, mais celle-ci pose problème à notre planète trop mise à contribution. Si chaque habitant du monde, doté d’une espérance de vie plus grande, et c’est bien, veut être le même consommateur de CO2 que l’habitant des Etats Unis, on a un problème. Je ne dis pas qu’il faille être contre le progrès technique mais il faut dominer les incidences du progrès sur l’environnement et l’avenir de l’humanité.

4- Selon vous, quelle est la plus grande hypocrisie de notre temps ?


- J. de L. : Celle qui consiste à faire croire que les Etats pourront toujours assurer la stabilité, et la prospérité de nos économies et de nos sociétés, que tout va bien s’arranger. Cela me paraît une hypocrisie absolument fondamentale. Dans le domaine qui m’est plus familier, celui des finances publiques, on voit que pendant 30 ans les Etats des pays dits avancés se sont endettés non pas pour financer des investissements productifs dans le domaine de la recherche ou de l’éducation, qui auraient pu renforcer le potentiel de croissance, mais simplement pour financer les fins de mois et les dépenses courantes.
Évidemment l’entassement de cet endettement finit par créer des problèmes de dettes extraordinairement difficiles à régler et des problèmes de confiance qui eux-mêmes réverbèrent sur la croissance et le potentiel de développement de ces économies. On sait quel a été le résultat de ces aveuglements et de ces hypocrisies. Prenons l’exemple de ce qu’on fait les Etats Unis depuis une quinzaine d’années. Ils ont délibérément mis leur pays en déficit extérieur pour faciliter la consommation de leurs citoyens et de leurs électeurs, financée sur dette extérieure c’est-à-dire sur des créances que des pays comme la Chine ont accumulé de leur côté. Aujourd’hui nous sommes dans une situation de très grand déséquilibre dans le système des paiements internationaux. Je parlais de l’accumulation des dettes publiques : est-ce qu’on n’a jamais dans nos pays diis démocratiques, posé aux citoyens la question, -quand on était par exemple à 40% de dette publique par rapport au PIB, ce qui commence déjà à devenir lourd-, est ce qu’on a dit : si on continue, on sera bientôt à 50% puis à 70% et voilà les conséquences de la politique au fil de l’eau qui se traduirait par de tels chiffres (on est aujourd’hui à 87%) ; est-ce qu’on n’a jamais eu une explication devant un parlement avec des votes ? Jamais. C’est une hypocrisie fondamentale de faire croire tous les ans, budget après budget, que l’on pouvait résoudre les problèmes. En réalité nous savons tous que ces dettes sont trop élevées, qu’elles vont imposer aux générations futures, quelles que soient les modes de règlement, des sacrifices absolument abusifs et qu’elles conduisent à des régimes de retraite en faillite. C’est la plaie de notre monde : la culture de l’illusion à travers la démagogie et la faiblesse des politiques. Il faudrait respecter une vérité morale : quand on est doté de responsabilités quelles qu’elles soient, il faut dire la vérité, en tous cas ce que l’on croit être la vérité. Et si l’on croit que les chiffres ne sont pas tenables, il faut le dire. On a fait de la dérégulation, de l’endettement, de la facilité parce que c’est plaisant. En réalité ce que l’on demande à des gouvernants, ce n’est pas de faire des choses plaisantes, c’est d’essayer de faire avancer l’avenir. Et de le gérer de la manière la plus rigoureuse possible, la plus juste possible. La vérité mérite d’être respectée et d’être dite.

5- Quel est l’évènement de ces dernières années, ou la tendance apparue ces dernières années qui vous laisse le plus d’espoir ?


- J. de L. : J’ai bien réfléchi à cette question, je vais répondre d’une manière un peu ambiguë. Depuis 10 ans, j’observe que 400 millions de personnes sur notre planète, qui vivaient dans la pauvreté il y a 10 ans ont accédé depuis au statut de classe moyenne, et dans 10 ans disent les économistes ? ces personnes auront augmenté de 1 milliard. Quand on entend attaquer la mondialisation, on n’entend pas dire cela. Peut être parce que c’est gênant. Peut être parce que ces 400 millions d’habitants ne sont pas chez nous, mais dans des pays qui étaient pauvres. C’est un élément d’espoir. Mais ces personnes vont aussi venir aggraver la situation sur le plan de l’environnement et de la survie de la planète. Raison de plus pour être honnête et perspicace sur la gouvernance.

6- Quel a été le plus grand échec de votre vie ? Comment l’avez-vous surmonté, ou tenté de le surmonter ?


- J. de L. : C’est de ne pas avoir été suffisamment convaincant sur ce que j’appelle les dévoiements de la politique économique et financière. La déréglementation, l’abus de l’endettement pour des fins de dépenses de fonctionnement : ce sont des choses que j’ai dénoncées depuis longtemps. Les premiers pamphlets que j’ai écrits sur les dangers de l’endettement public datent du tout début des années 80. J’ai pris conscience mais j’aurais dû être plus présent dans les médias, être plus incisif. Aujourd’hui j’essaie de l’être, j’écris des articles.


-  7- Aujourd’hui quelle est votre motivation essentielle dans la vie ?


- J. de L. : Ma motivation essentielle est de faire en sorte que mes petits- enfants, et en réalité c’est le symbole de tous les petits enfants, soient armés pour faire face au défi que pose l’évolution du monde. Pour relever ces défis, un vieux pays comme la France doit à mon avis allier la culture qu’on oublie trop souvent et l’éducation qui va de pair avec la culture. C’est une manière de réfléchir, de penser juste. Descartes disait il faut savoir raisonner juste sur des figures fausses. Et puis une de mes motivations, c’est d’observer le sens du travail et de l’effort que nous donnent les pays émergents. Je pense que si les jeunes sont capables d’allier ces trois forces, nous aurons des jours heureux quelles que soient les difficultés des régimes de retraite et de la dette publique. C’est ça l’avenir.


Pour en savoir plus

- Retrouvez Jacques de la Rosière, de l’Académie des Sciences morales et politiques sur Canal Académie

- Ecoutez l’hommage au cardinal Henri de Lubac, par Jacques de Larosière, de l’Académie des sciences morales et politiques

- Retrouvez les autres émissions de la série "L’essentiel avec...", présentée par Jacques Paugam.

- Consultez la fiche de Jacques de Larosière sur le site de l’Académie des Sciences morales et politiques.






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