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Littérature comparée (3/11) : Ovide et ses Métamorphoses

Dialogue entre Pierre Brunel et Xavier Darcos autour de la postérité d’Ovide
Les textes et la figure d’Ovide (vers 43 av. J.C.- 18 ap. J.C.) constituent une référence en Occident en littérature et dans tous les arts. Les Métamorphoses sont considérées comme un des textes fondateurs de l’Antiquité. Xavier Darcos, Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, présente son livre "Ovide et la mort", un éclairage sur l’orientation tragique de l’œuvre entière d’Ovide. Et avec le comparatiste Pierre Brunel, ils évoquent la continuité stupéfiante des sujets ovidéens au Moyen -âge et dans les romans modernes. Pourquoi cette postérité littéraire d’Ovide et ses Métamorphoses ? Nos invités furent tous deux professeurs de littérature comparée à l’Université de Paris IV- Sorbonne.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC546
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/rc546.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida7844-Litterature-comparee-3-6-Ovide-et-ses-Metamorphoses.html
Date de mise en ligne : 23 octobre 2011

Pierre Brunel fut professeur de Littérature comparée à l’Université de Paris IV-Sorbonne et dirigea le département de Littérature française et comparée de 1982 à 1989. Il est l’actuel directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne. Il fonda le Centre de recherche en Littérature comparée dont il fut le premier directeur. Il est le président du Collège de Littérature comparée qu’il a fondé en 1995. Membre de l’Association internationale de Littérature comparée, il est le fondateur et le directeur de plusieurs collections : « Recherches actuelles en Littérature comparée », « La Salamandre » et « Musique et musiciens » avec Xavier Darcos.

Dans leurs travaux comparatistes, Pierre Brunel et Xavier Darcos, qui fut, lui aussi, professeur de littérature comparée à l’Université de Paris IV-Sorbonne, accordèrent une large place aux mythes et aux figures antiques.

Ovide et la mort de Xavier Darcos

Dès ses débuts, Ovide avait vu la poésie comme un contrechamp orphique à la fragilité de la vie et la métamorphose comme une transgression à la mort. C’est la même quête de sens qu’il retrouvera à la fin de son existence quand, exilé sur les bords de la Mer Noire, il se trouva précipité dans une expérience existentielle à laquelle rien ne l’avait préparé.

Le poète n’était plus seulement le favori de la société mondaine par ses œuvres légères mais un artiste complexe, dont l’âme était inquiète.

«  Au- delà d’Ovide, isoler et analyser le motif de la mort dans ses écrits, c’est tenter de cerner la mentalité des élites latines de son temps, à la fois éclairées et superstitieuses, indécises face à l’élargissement du destin de Rome et perplexes devant l’accélération de l’histoire » (Xavier Darcos, Avant-propos d’Ovide et la mort.)

Dans la dernière période qui précéda notre ère, le formalisme religieux romain ne répondait plus au besoin d’adhésion à une croyance, d’un contact sensible avec une divinité personnelle et aux inquiétudes métaphysiques qui habitent l’Homme. Á côté de ce formalisme touffu des liturgies romaines, des cercles religieux nouveaux se développèrent (cercle néo-pythagoricien et Orphisme), ainsi que des religions à Mystères (Mithraïsme et Isisme). Les consciences commençaient à basculer vers une métaphysique annonçant, semble-t-il, le Christianisme.

Á l’aube de l’ère chrétienne, la poésie d’Ovide, exilé à Tomes en l’an 8, illustra les inquiétudes existentielles de son époque. Arraché à une vie de notable mondain à Rome et plongé dans une solitude déchirante, il se posa la question des fins dernières. Cet intellectuel, pétri par l’imagination antique, fut capable, par sa sensibilité et par son drame personnel ultime, de s’ouvrir à l’ère nouvelle.

Les tourments d’Ovide et ses ambiguïtés ont, sans cesse, sollicité l’imagination des écrivains.

Á partir du même texte ovidien, chaque auteur renvoie une image singulière du poète antique : Ovide « métamorphosé », à travers les âges !

« Cette survie littéraire multiforme est la spécificité d’Ovide, poursuit Xavier Darcos. Il est une sorte de matrice, un réservoir d’idées et d’images. Pour Marie Darrieusecq dans « Tristes Pontiques » (2008), Ovide est athée, sceptique, rationaliste, froid et désespéré. Alors que dans « Dieu est né en exil » de Vintila Horia (1960) Ovide aurait eu une prémonition du christianisme, une sorte de conversion avant l’heure. La place et la fonction d’Ovide est ambiguë et d’une richesse infinie. Il est intéressant, pour lui-même, pour son siècle et pour toutes les époques, car il manie le blanc et le noir, l’eau et le feu. C’est l’homme de tous les contrastes, de tous les topismes -les lieux communs. »

L’aetas ovidiana et les troubadours : naissance de la poésie et de l’amour au Moyen-âge

Aux alentours des XII° et XIII° siècles l’ aetas ovidiana témoigna de la popularité du poète. Ses Héroïdes, lettres de femmes qui racontaient l’amour absent, inspirèrent de nombreuses réécritures directes ou des allusions à l’art d’aimer ovidien. Le raffinement et les déchirements de l’amour courtois (la fin’amor) trouvèrent leur expression tendue et complexe dans les chansons des troubadours, nourris de la poésie érotique et élégiaque d’Ovide. Les poèmes ovidiens étaient plus sensuels qu’érotiques. Ils pensaient et chantaient l’amour et le désir. Le désir tend à l’assouvissement, mais il le redoute, puisque l’assouvissement est sa mort. C’est pourquoi la fin’amor était un sentiment contradictoire, fait de joie et d’angoisse. La beauté et la fragilité de cet amour fin, affiné, épuré, exigeait une discipline du désir dans la fidélité et l’obéissance à la femme aimée, éperdue, elle aussi, d’un amour brûlant et timide.

L’Ovide moralisé, au tournant des XIII° et XIV° siècles, témoigna de l’engouement toujours persistant pour le poète antique. Les mythes païens, gréco-latins, des Métamorphoses furent, alors, relus selon la morale chrétienne. Après les Ovidiana, moralisation courtoise des récits mythiques d’Ovide, l’Ovide moralisé chanta, en vers, les perspectives chrétiennes de la métamorphose.

Lecture politique et philosophique des poèmes d’exil

Les lettres d’exil, Les Tristes et Les Pontiques, sont moins fréquentées des auteurs et des lecteurs modernes que Les Métamorphoses mais elles illustrèrent, une fois encore, l’attitude double, contrastée du poète. Tantôt il s’opposait à l’empereur Auguste –le tyran qui l’exila- tantôt il le révérait, sans doute en espérant, ainsi, revenir un jour à Rome. Ce balancement permanent, sorte de stéréophonie des oscillations de l’âme, et cette ambiguïté du rapport à la puissance politique, donna une grande force humaine à la totalité du recueil de lettres. La contestation ovidienne du pouvoir devint un trait majeur de l’ovidianisme.

Et Pierre Brunel précise : «  Du Bellay, Pavèse, et bien d’autres poètes et romanciers, ont fait référence à Ovide, bien sûr. Mais je pense tout particulièrement à l’écrivain russe Ossip Mandelstam, exilé car s’ opposant aux suites de la Révolution d’Octobre, qui écrit en 1922 « Tristia », une reprise du titre d’Ovide.

Deux auteurs, plus proches de nous, reprennent, encore et toujours, des sujets ovidiens et les replacent dans un contexte moderne ; avec un aspect ironique et ludique propre à la littérature moderne. Il s’agit de Ted Hughes et Yoko Tawada. Ted Hughes dans ses « Contes d’Ovide », en 1977, donne au texte ovidien une dimension politique. La japonaise Yoko Tawada publie en 2002, en allemand, “Opium pour Ovide” : un ensemble de vingt-deux récits, portant tous pour titre le nom des personnages féminins des Métamorphoses ; vingt-deux portraits de femmes, avec leurs fragilités et leurs contradictions - si fascinantes pour Ovide.”

La métamorphose : le mythe par excellence

Métaphore esthétique ou quête initiatique ou, encore, désir de transcendance, la métamorphose peut concerner l’apparence et l’essence.

"La métamorphose ne se réduit ni à un changement d’espèce, ni à un changement de règne. Elle est une hypothèse sur le temps d’avant la naissance et sur le temps d’après la mort"( Le Mythe de la métamorphose, Pierre Brunel)

La signification symbolique des figures hybrides, emblèmes de mélanges génériques ou vecteurs de réflexion philosophique, dépasse largement les limites de la poésie antique -encore influencée par les temps très anciens où l’on croyait au passage de l’humain à travers différentes formes de la nature. Les créatures indécises, ni tout à fait humaines, ni tout à fait végétales, minérales ou animales fécondent l’imaginaire de chacun d’entre nous. Surtout -mais pas seulement- les artistes, et les enfants si friands de contes merveilleux (ex. : Alice au pays des merveilles de L.Carroll).

« C’est le mythe le plus profond », poursuit Xavier Darcos. Il renvoie à la reviviscence, à la capacité de changer d’état, de réaliser physiquement, spirituellement ce qu’on est mentalement, et d’aller jusqu’au bout de son accomplissement".

« C’est le mythe des origines, nous dit Pierre Brunel. D’Apulée à Lautréamont et Kafka, en passant par Lewis Carroll, ce mythe est toujours là. La réception du texte d’Ovide s’éclaire à la lumière des images qu’il n’a cessé de susciter, en littérature et dans les arts en général : les Métamorphoses sont dans tous les musées du monde. L’Éducation nationale, elle aussi, a bien compris qu’Ovide constitue un pan majeur de la culture occidentale puisqu’il est au programme en classe de sixième, en terminale, et très souvent dans les concours universitaires :
- En sixième : d’une part dans le chapitre « Les textes fondateurs de l’Antiquité : La Bible, Gilgamesh, L’Iliade, L’Odyssée, Les Métamorphoses d’Ovide » (transdisciplinarité Histoire et Lettres) et d’autre part dans le chapitre « Les Contes, le Merveilleux » (Lettres).
- En Terminale, série littéraire : Les Métamorphoses d’Ovide, Livres X, XI, XII. »

« VIVAM »

Xavier Darcos conclut en citant le dernier mot des Métamorphoses « Vivam » : je vivrai. (« Ma renommée franchira les siècles. Et si un poète est aussi un devin, je vivrai ! »).

Les pauses musicales choisies par Pierre Brunel : La Fontaine d’Aréthuse de Karol Szymanowski Iphigénie en Tauride (introduction) de Gluck






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