Littérature comparée(2/11) : Ulysse grande figure mythique

La postérité d’Ulysse, de Dante à Jacqueline de Romilly, expliquée par le comparatiste Pierre Brunel
Le comparatiste Pierre Brunel présente les différents aspects du mythe d’Ulysse et sa place dans la littérature : « Ce n’est pas sans raison qu’Athéna protège Ulysse et que l’imagination des écrivains s’attache à sa destinée ! Il est à la fois un héros de l’Antiquité, présent dans toutes les mémoires, et une image de l’Homme. » Ulysse est-il rusé, endurant, avisé ou un vil menteur ? Ces questions, pour nous aujourd’hui ne sont pas aussi dépassées qu’il y paraît. Quelles sont les relectures des aventures fantastiques et du voyage intérieur d’Ulysse ?


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC535
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Date de mise en ligne : 9 octobre 2011
Pierre Brunel, directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne
Pierre Brunel, directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne

Dans cette première émission sur la postérité littéraire d’Ulysse, Pierre Brunel nous parle de Dante, Fénelon, Giono, Sándor Márai et Jacqueline de Romilly.

Pierre Brunel fut professeur de littérature comparée à l’Université de Paris IV-Sorbonne et dirigea le département de littérature française et comparée de 1982 à 1989. Il est l’actuel directeur des Cours de Civilisation Française de la Sorbonne. Il fonda le Centre de recherche en littérature comparée dont il fut le premier directeur. Il est le président du Collège de littérature comparée qu’il a fondé en 1995. Membre de l’Association internationales de littérature comparée, il est le fondateur et le directeur de plusieurs collections : «  Recherches actuelles en Littérature comparée », « La Salamandre » et «  Musique et musiciens » avec Xavier Darcos, de l’Académie des sciences morales et politiques.
Dans ses travaux comparatistes, Pierre Brunel fait une large place aux mythes et aux figures antiques.
Le roman ancien et moderne joua avec des figures, des épisodes, des thèmes, homériques, que ce soit sur le mode de la parodie ( Naissance de l’Odyssée de Jean Giono, 1930) ou de la gravité (Paix à Ithaque de Sándor Márai, 1952- préfacé par Raymond Barre- et Patience, mon coeur de Jacqueline de Romilly).

« C’est l’homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire... » (Odyssée, début du chant 1)

Odusseus, Ulysse, Outis ? L’identité d’Ulysse n’est pas si simple ! Qui fut ce guerrier solitaire qui rentra chez lui et dut reconquérir- d’une certaine façon- son royaume, son palais et son épouse ?
Son nom en grec, Odusseus, (Odyssée) fut transposé par les Latins en « Ulysse ». Dans ce nom, certains auteurs y ont lu la colère, le ressentiment, (odussomai).
Ulysse serait-il, principalement, l’homme de la vengeance ? (massacre des prétendants qui osèrent courtiser Pénélope pendant sa longue absence).
Ulysse se donna, par ailleurs, un faux nom Outis (« Personne ») pour tromper le Cyclope Polyphème (Od.IX).
Ulysse est, donc, à la fois celui qui a un double nom -grec et latin- et celui qui n’a pas de nom.
« Le mythe est le rien qui est tout » écrivit Fernando Pesoa, poète portugais du XX° siècle. Il signifia que l’anonymat est porteur d’une identité beaucoup plus forte qu’un nom précis fixé dans toutes les mémoires.
Il révèla, enfin, son nom devant les Phéaciens (Od. IX,19 « Je suis Ulysse fils de Laërte ») ou devant les siens (chants XVI, XXIII et XXIV).

Ulysse châtié par les chrétiens : Dante et Fénelon

C’est pour avoir touché aux boeufs du Soleil que les compagnons d’Ulysse furent décimés, laissant le héros seul jusqu’au jour où il rentrera, enfin, dans son île d’Ithaque. _ Ulysse ne commit pas de sacrilège comme ses amis, mais il fut rusé (le cheval de Troie fut inventé par Ulysse) et, cédant à l’hybris, la démesure, il aveugla le Cyclope Polyphème.
Dante, partant de la prophétie de Tirésias, voua Ulysse à une errance prolongée et un châtiment éternel. « Là-dedans, explique Virgile à Dante dont il est le guide, endurent leur tourment Ulysse et Diomède ; ainsi ils vont ensemble au châtiment comme ils allaient à la colère » (Inferno,XXVI, 55-56. composé entre 1304 et 1309) _ Dans Dialogues des morts : Ulysse et Achille, 1692-1696, Fénelon, dans la bouche Achille, reprocha à Ulysse ses trahisons, ses infidélités et sa prétention : « Tu as pris les amants en trahison. C’était des hommes amollis par les plaisirs, et presque toujours ivres. Pour Polyphème, tu n’en devrais jamais parler. […] Mais toi qui te vantes de ta prudence, ne t’es-tu pas fait tuer sottement par ton propre fils Télégone qui te naquit de Circé ? Tu n’eus pas la précaution de te faire reconnaître par lui. Voilà un plaisant sage pour me traiter de fou ! ».

Les « contes sur Ulysse » ne seraient-ils que les « contes d’Ulysse » ?

Telle fut l’hypothèse sarcastique et démystificatrice de Jean Giono ( La Naissance de l’Odyssée). Quel crédit faut-il accorder aux histoires qu’Ulysse raconta ? Giono n’ hésita pas à reporter sur Télémaque, comme vraies, les aventures d’Ulysse qui, en ce qui le concerne, seraient fausses. Ulysse menteur, inventeur de sa propre fable et vaniteux se présentait comme « le sublime amant des déesses : Ulysse dont les caresses neuves et puissantes avaient enchaîné Circé et Calypso. » - Ulysse, insaisissable, ne fut pas un chevalier sans peur et sans reproche. - Il incarne, à chaque réécriture, une dimension nouvelle de l’existence humaine ; tour à tour il figure, la vengeance, la ruse et le mensonge – comme on l’a vu plus haut- , mais aussi l’art du récit et les souffrances de l’exil. _ Le moderne « syndrome d’Ulysse » cristallise le stress, les cauchemars, la dépression dont souffrent les émigrants, seuls dans un pays inconnu.
Sándo Márai, hongrois exilé, s’empara du rêve d’Ulysse dans Paix à Ithaque : la fin de l’errance
Odusseus fut, aussi, un habile sophiste assoiffé de connaissances.
On comprend qu’il ait été protégé par Athéna, la déesse de l’intelligence.

La métis grecque

Ulysse ou l’intelligence, tel est le titre d’un essai de Gabriel Audisio, publié en 1946.
Pierre Vidal-Maquet et Jean-Pierre Vernant mirent en valeur cette qualité, la métis, l’intelligence « prompte à saisir le réel ».
« Sois patient, mon coeur : tu en as supporté de plus dures... »(chant XX) symbolise le goût grec de la mesure et inspira -d’Ovide ( Tristes, V, XI, 7) à Jacqueline de Romilly- les prolongements littéraires les plus poétiques.
Les tentations d’Ulysse sont celles de tous les hommes.

Dans une prochaine émission Pierre Brunel évoquera Ulysses de James Joyce, la grande reprise moderne -et la plus audacieuse- du mythe d’Ulysse.

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