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Que devons-nous à l’écriture et à la religion des Etrusques ? (2/2)

Pour Dominique Briquel, ce fut l’une civilisation des plus avancées d’Occident
L’Étrurie, maillon capital entre les civilisations grecque et romaine, nous laissa un héritage culturel dont nous n’avons pas suffisamment conscience. Que devons-nous à l’alphabet étrusque ? Qu’est-ce que la discipline étrusque ? Pourquoi parle-t-on de la littérature sacrée étrusque ? Dans cette seconde émission sur les Etrusques, animée par Anne Jouffroy, Dominique Briquel, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles lettres, professeur à l’Université de Paris IV- la Sorbonne et directeur du centre de Recherches Archéologiques d’Orient et d’Occident, évoque les savoirs étrusques, leur survivance -et parfois leur déclin- dans le monde romain et occidental.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : RC533
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/rc533.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 25 septembre 2011

« Le cas de l’Étrurie est emblématique de toutes les grandes civilisations qui ne naissent pas de rien mais qui sont importantes car elles ont su adapter, améliorer ce qu’elles ont reçu. Nous pourrions multiplier les exemples de cette capacité des Étrusques à reprendre et faire fructifier ce qu’ils recevaient. Le meilleur signe de l’impact culturel des apports étrangers, et avant tout ceux de la Grèce, comme du fait qu’il ne s’agit pas d’une réception passive de la part des Étrusques, mais de la création d’une nouvelle culture qui leur est propre, est sans doute la création d’une écriture nationale », précise d’emblée Dominique Briquel.

L’écriture étrusque
Les Étrusques apprirent à lire et écrire auprès des colons grecs de Cumes, et c’est l’alphabet particulier de Chalcidiens qu’il adoptèrent, peu avant 700 (avant Jésus Christ). Mais déjà ils l’adaptèrent : ne possédant pas le phonème [g] (g dur, celui de gare) dans leur langue, ils changèrent la valeur du gamma grec, qui avait cette valeur, et lui firent noter le [k] (c dur, celui de case), ce qui explique que l’alphabet latin dont nous nous servons, qui fut repris par les Latins aux Étrusques au VII° siècle, offre au début une séquence ABC valant [a], [b], [k], et non [a], [b], [g], comme cela aurait été le cas si le modèle avait été la série alpha, bêta, gamma du grec. Les Étrusques manifestèrent aussitôt l’importance culturelle de cette acquisition, lui donnant un retentissement qu’on ne constate pas dans le monde hellénique : dans les tombes princières de cette époque on note souvent la présence d’inscriptions, voire d’instruments liés à la pratique de l’écriture.

Abécédaire de Marsiglina d'Albegna
Abécédaire de Marsiglina d’Albegna

Abécédaires des somptueux tombeaux et prestige social
Le mobilier d’une tombe de Marsigliana d’Albegna comportait un abécédaire inscrit sur une tablette en ivoire, un stylet permettant d’écrire sur la couche de cire qui recouvrait la tablette, des grattoirs servant à effacer le texte pour servir de nouveau. Le grand seigneur dont c’était la dernière demeure avait voulu se poser comme lettré, comme un individu sachant lire et écrire. Dans la société du temps, il faisait ainsi preuve d’une culture qui le haussait au-dessus de la plupart de ses compatriotes. La pratique de l’écriture était liée aux usages aristocratiques . Elle utilisait des supports faits en matériaux périssables, malheureusement pour nous car les inscriptions disparurent au cours des siècles. Le texte inscrit sur le livre de lin de Zagreb est une exception providentielle pour les étruscologues contemporains.

Le livre de lin de Zagreb
Ce texte de 1200 mots ne nous serait pas parvenu s’il était resté sous le climat italien : il est porté sur un support périssable, une toile de lin, et correspond à l’antique support d’écriture des « livres de lin » dont les Latins de l’âge classique se souvenaient que leurs ancêtres l’avait utilisé avant la diffusion du papyrus et du parchemin. Celui-ci doit sa préservation au fait qu’il s’agit d’un livre religieux qu’un haruspice, au Ier siècle, avait apporté en Égypte, où il avait fini par servir à envelopper une momie, après avoir été découpé en bandes. La momie, achetée par un Croate en 1848-1849, fut rapportée à Zagreb. Ce qui explique que le musée de cette ville possède aujourd’hui ce qui est, de loin, le texte étrusque le plus long que nous possédions, même si les bandes que nous avons ne représentent qu’une partie de l’original, dont les colonnes furent découpées transversalement pour faire des bandes. Ce précieux document est un calendrier religieux qui nous renseigne sur les rituels étrusques. La religion des Étrusques appartint en propre à leur civilisation. Il s’agissait surtout de ce que les Anciens appelaient l’Etrusca disciplina.

Le livre de lin de Zagreb
Le livre de lin de Zagreb

L’atout de l’Étrurie : la discipline étrusque

La formule de Tite-Live (V,chap. 1), évoquant les Étrusques, est célèbre : « un peuple qui s’adonne plus que tout autre aux affaires de la religion ». Dans l’expression Etrusca disciplina, le terme de « discipline » a le sens - qu’avait normalement ce mot en latin- de science : c’était une science appliquée au domaine religieux.

Les Étrusques se présentaient avec des gages de sérieux, aux antipodes de ce que les Romains considéraient comme superstitio, superstition, et où ils avaient tendance à ranger tout ce qui était de l’ordre de l’effusion personnelle, de la religiosité excessive et incontrôlée à laquelle pouvaient se livrer des individus en dehors du cadre de la religion officielle de l’État.

C’était une science ( disciplina) dans laquelle il fallait se former en étudiant ses principes contenus dans les libri Etrusci, « littérature sacrée » divinatoire, dont nous parlèrent les textes latins avec respect et même admiration. Les livres sacrés étrusques étaient divisés en trois catégories : les livres de l’haruspicine, les livres des foudres et les livres des rites. Les spécialistes étrusques de la divination et des rites prouvèrent leur utilité aux Romains. Cicéron (De la divination, I, 92) précisa que Rome demanda aux grandes familles des cités toscanes de former des jeunes à l’ Etrusca disciplina. Le sérieux de la démarche scientifique de l’haruspiscine montra que ce peuple réputé comme aimant l’hubris (l’excès, la démesure, en grec) savait étudier les phénomènes naturels avec rigueur et précision.

Dominique Briquel ajoute : « ’A nos yeux, ces analyses des phénomènes naturels -orages, inondations,etc- ne sauraient être considérées comme scientifiques en raison de leur finalité religieuse : "Que veulent nous dire les dieux par cet orage ou cette inondation ?". Mais au point de départ et jusqu’à l’interprétation divinatoire, l’observation du phénomène lui-même était froide et objective. C’était une qualité remarquable ! » Sénèque et Pline l’Ancien dans Questions naturelles et l’Histoire naturelle, traités scientifiques réputés, citèrent des ouvrages spécialisés écrits par des haruspices.
La religion étrusque connut un renouveau dans la Rome de la fin de la période impériale, du fait de la montée des religions nouvelles et en premier lieu du christianisme.

Religion étrusque et christianisme

Ce qui subsistait de l’antique religion étrusque semblait essentiel à la bonne marche de l’Empire, et au maintien de l’identité romaine. Mais, bien sur, ce n’était qu’un combat d’arrière-garde.
Lorsque l’État romain était païen, l’implication de ce qui subsistait de la tradition religieuse étrusque apparaissait comme un avantage. Mais, les décrets de Théodose, interdisant l’exercice du culte ancestral en 391, 392, et 399, furent désastreux pour le paganisme en général et la religion étrusque en particulier.

« Quand Rome a commencé à se développer, la grande civilisation étrusque était la plus avancée matériellement, politiquement, culturellement de toute l’Italie. N’oublions pas les traces qu’elle nous a laissées »conclut Dominique Briquel.

Dominique Briquel, correspondant de l'Académie des inscriptions et belles lettres.
Dominique Briquel, correspondant de l’Académie des inscriptions et belles lettres.

- Dominique Briquel est professeur à l’Université de Paris-IV et dirige le centre de recherches Archéologiques d’Orient et d’Occident (CNRS-ENS). Il est notamment l’auteur de :

  • Les Étrusques, Que sais-je (PUF)
  • La civilisation étrusque (Fayard)

Retrouvez les autres émissions de la série « Transmission des savoirs » sur Canal Académie.

Pour aller plus loin, nous vous suggérons l’exposition Giacometti et les Étrusques à la Pinacothèque de Paris, du 16 septembre 2011 au 8 janvier 2012. Renseignements ici.






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