Paul Klee : des traces de maladie invalidante dans sa peinture

L’oeuvre ultime, une série animée par Jacques-Louis Binet, correspondant de l’Académie des beaux-arts
Issu d’une famille de musiciens, pratiquant lui-même le violon, Paul Klee décida cependant de se consacrer à la peinture en déclarant : « La peinture et moi ne faisons plus qu’un ». Le peintre poète, témoin de la montée du nazisme, contraint à l’exil en Suisse, se lancera dans une production effrénée de toiles jusqu’à sa mort, alors même qu’une maladie invalidante l’accaparait progressivement. Détails en compagnie de Jacques-Louis Binet, correspondant dans la section membres libres de l’Académie des beaux-arts, et Secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie nationale de médecine.


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Date de mise en ligne : 11 septembre 2011
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C’est très rapidement que le « motif » disparaît dans l’œuvre de Paul Klee au profit d’une perception synthétique. Préparant la structure en carrés de son œuvre future, Klee « s’attaque », selon ses propres termes, « à la synthèse architecture urbaine-architecture du tableau ».
En 1920, il est engagé au Bauhaus, Institut des arts allemand créé en 1919. Paul Klee y enseigne dans la branche de la peinture sur verre, puis du tissage. Plus tard, il se voit confier personnellement un cours de peinture. Mais trop pris par sa propre production, il finit par démissionner en 1931.
Il est alors appelé à l’Académie de Düsseldorf. Mais l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 change profondément le paysage culturel et artistique du pays : le Bauhaus est fermé et Paul Klee, accusé de « bolchevisme culturel » est destitué de ses fonctions de professeur.

Paul Klee, <i>Devant l’éclair</i>, 1923
Paul Klee, Devant l’éclair, 1923

Le peintre retourne à Berne en Suisse, pays qu’il connait bien. C’est là-bas qu’il entame la dernière phase de son œuvre. Ses toiles gagnent en format, il se lance dans une production effrénée (il passe de 36 toiles pour l’année 1936 à 1200 toiles en 1939) et retire tout ce qui lui semble superflu.

Pourtant, dès 1935, Paul Klee commence à ressentir les premiers effets d’une affection maligne de la peau, la sclérodermie (ndlr : durcissement et épaississement de la peau qui s’attaque ensuite aux organes). « Cette profusion est une manière de lutter contre son mal, mais aussi de lutter contre la solitude » nous dit Jacques-Louis Binet. Exilé, vivant dans une Europe mutilée, il regrette l’Allemagne romantique qu’il a connue.
Mais cela n’empêche pas l’artiste de d’approfondir le sujet de son œuvre :

Paul Klee, <i>Le vase</i>, 1938
Paul Klee, Le vase, 1938

« Klee a essayé de retrouver les origines de la peinture… sa grammaire ; d’où ce côté qu’on a trop souvent appelé enfantin. Mais son travail servira à d’autres artistes comme le groupe Cobra, fondé 30 ans après ».

Si la maladie ne l’empêche pas de travailler, elle s’exprime cependant dans ses toiles, à travers des fonds très étudiés, des traits noirs violents « qui en dehors de la peinture n’a rien d’esthétique » précise Jacques-Louis Binet.

Paul Klee, <i>Tiges</i> 1938
Paul Klee, Tiges 1938

L’exemple du Vase est parlant : « le vase a explosé et ne peut plus rien contenir, de la même manière que la maladie de Klee lui échappe ». Dans Les tiges, « les traits partent dans tous les sens » souligne l’académicien.

Jacques-Louis Binet détermine une période romantique dans les dernières années de la vie de l’artiste, avec Légende du Nil en 1937, ou encore Insula Dulcanara avec «  son fond romantique très subtil et une sténographie qui fait de nouveau référence à l’enfance ».
Et que penser du bleu incandescent du tableau bleu sans titre, rebaptisé par le collectionneur Ernst Beyeler En deçà en delà, peint l’année de sa mort en 1940 ? « Pour Beyeler, c’est le plus beau tableau de Klee. La couleur n’est pas de nature terrestre mais spirituelle, surnaturelle ».

Paul Klee, <i>Insula dulcanara</i>, 1938
Paul Klee, Insula dulcanara, 1938
Paul Klee, sans-titre, 1938
Paul Klee, sans-titre, 1938

La couleur tient une part toute aussi importante que le trait pour Paul Klee. En témoigne ce qu’il écrit dans son Journal : « La couleur me possède. Point n’est besoin de chercher à la saisir. Elle me possède, je le sais. Voilà le sens du moment heureux : la couleur et moi sommes un. Je suis peintre ».

Paul Klee, <i>Musicien</i>, 1937
Paul Klee, Musicien, 1937

C’est ainsi que Jacques-Louis Binet a également regroupé toute une série de peintures où cette fois-ci, c’est le rouge qui prédomine. Dans Joueur de cymbales, les traits sont violents, le fond brillant est rouge. En 1937, il peint Musicien dans des tons couleur de feu.
Et la tendance se confirme avec Sorcières dans la forêt et Le feu et la mort en 1940. « Il s’agit d’une tête dessinée simplement, très angoissée, une peinture réalisée peu de temps avant sa mort. En observant la toile, on constate une trame très grossière qui accentue la présence du feu » nous fait remarquer Jacques-Louis Binet.

Paul Klee, <i>La mort et le feu</i>, 1940
Paul Klee, La mort et le feu, 1940

Parmi les dernières peinture, Jacques-Louis Binet souligne également l’existence du Poisson cloporte baveux, « signe de la déchéance et de pessimisme ». Des signes que l’on observe encore dans son dessin Ivre, il se laisse tomber sur sa chaise réalisé la même année.

Paul Klee, <i>Poisson cloporte boueux</i>, 1940
Paul Klee, Poisson cloporte boueux, 1940
Paul Klee, <i>Ivre, se laisse tomber sur son siège</i>1940
Paul Klee, Ivre, se laisse tomber sur son siège1940

Il mourra quelques semaines plus tard, à l’âge de 61 ans « triste, car pas vraiment reconnu pour son travail.
Il a souhaité faire figurer en épitaphe les lignes suivantes sur sa tombe :

Ici-bas je ne suis guère saisissable
car j’habite aussi bien chez les morts
que chez ceux qui ne sont pas nés encore,
un peu plus proche
de la création que de coutume,
bien loin d’en être jamais assez proche.

« Insaisissable, modeste, il ne manqua pas cependant dans ces quelques lignes de lancer une pique indélébile à la peinture académique… ! » nous fait remarque notre chroniqueur.

Ironie du sort, celui qui voulait devenir suivre obtiendra sa naturalisation au lendemain de sa mort. Un musée consacré à l’œuvre de Paul Klee a été érigé à Berne.

Quant à l’œuvre ultime ? Elle est multiple pour Jacques-Louis Binet : « La tête de mort et le feu, Poisson cloporte et le tableau bleus ans titres sont pour mois les plus emblématiques de son travail ».

Paul Klee (1879-1940)
Paul Klee (1879-1940)

En savoir plus :

Consultez l’ensemble des émissions de Jacques-Louis Binet consacrée à l’œuvre ultime dans l’art

Catalogue de ’exposition Paul Klee (1879-1940). La collection d’Ernst Beyeler , 2010

[1] Galerie Thadaeus Ropac, 69 avenue du Général Leclerc, 93500, Pantin






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