Lire Éric Faye (3/3) : Des enchantements au désenchantement : la vie.

Dernier volet d’une série sur son oeuvre proposée par Jean Roulet
Retour sur les thèmes fondateurs de l’oeuvre d’Eric Faye, primée par le Grand Prix du Roman 2010 de l’Académie française. L’héritage de l’enfance nourrit bien des œuvres. Le merveilleux que nous propose Éric Faye n’est-il pas l’écho des émerveillements perdus ? Le fleuve rêve de remonter à chacune de ses multiples sources tout en sachant que c’est un leurre. Mais que le mensonge est beau !


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Émission proposée par : Jean ROULET
Référence : PAG966
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Date de mise en ligne : 14 août 2011


Cette émission est la troisième consacrée à l’œuvre que poursuit Éric Faye.
La première était consacrée à l’absurdité d’un système ainsi qu’à ce besoin de fuir et de disparaître.
Une seconde émission a voulu approcher le mystère des personnages. Cette impression qu’ils éprouvent de posséder un double, d’être habité par un alter ego tout aussi obsédant qu’inaccessible. Au-delà d’un besoin d’échapper à la solitude, ils expriment ainsi le sentiment d’avoir été séparés d’eux-mêmes, égarés par les faux miroirs qu’on a pu tendre comme autant de pièges et qu’il faut retraverser afin de rejoindre leur véritable image. Insidieusement, à leur insu, on les a formatés. L’enfant émerveillé qu’ils avaient pu être, on a fini par le livrer à l’ennui et à la servitude.

Au bord du merveilleux

Les nouvelles d’Éric Faye nous proposent des personnages confrontés à ce destin que la plupart vont refuser.
Ainsi en est-il de Solange Brillat et Marin Sérianne. Nous les suivons chacun dans un long détour par eux- mêmes et une remontée aux sources où ils finiront par se rencontrer.
Les malades du temps vont pouvoir guérir : le temps n’existe plus ! Les aïeux surgissent de leur cimetière. Les ressuscités pavoisent leurs fenêtres. Dans un village livré au vide, les fantômes sont chez eux. Les maisons interdites ouvrent leurs portes, affichent le passé sur les murs de leurs chambres.
Les intrus finiront par se rejoindre dans un de ces châteaux qui ont enchanté les adolescences rêveuses.

Repères pour un parcours de lecture

Lisez les Lumières fossiles : une femme nommée Solange Brillat disparaît. Vous la retrouvez dans Les cendres de mon avenir. Vous rencontrez aussi son double. Une autre Solange, sitôt découverte, sitôt évanouie, « Comme si nous ne pouvions paraître simultanément ».
Puis vous lirez donc ce livre magique La durée d’une vie sans toi. Il répond à un vœu exprimé dans les Lumières fossiles : « Peut-être faudrait-il inscrire dans toutes les constitutions du monde ce droit imprescriptible de chaque individu à revenir quand bon lui semble sur les hauts lieux de son passé. »
Pour découvrir le double fond de ce récit, de tous ceux d’Éric Faye, il faut lire Nous aurons toujours Paris. Un titre qui vous accueille dans l’enfance d’Éric Faye, vous livre les clés de sa mythologie personnelle. Après quoi, l’auteur ne se lit plus de la même façon. Le lire c’est le squatter, ouvrir de nouvelles portes, explorer des doubles fonds. C’est le même bonheur que de découvrir des flèches dans un jeu de piste mais pour vous conduire dans son univers au fil de ses nouvelles à travers ses thèmes familiers.

Des chansons s’invitent

Eric Faye
Eric Faye
© David Balicki

Les illustrations sonores sont ici largement dictées par les références d’Éric Faye à des chansons venues prêter leurs mots. Tout comme ceux de la poésie les mots des autres, lorsqu’ils sont chantés, acquièrent un pouvoir à devenir les mots de tous. Ils meubleront la solitude d’un personnage, ils offriront un peu survie à l’éphémère.
Les mots qui vous ont touché ne vous lâchent plus.
Les mots mais aussi les images des vieux films en noir et blanc. Ainsi de Casablanca avec Ingrid Bergman et Humphrey Bogart. Et ainsi de Salonique nid d’espion. Une courte séquence y met en présence Jean-Louis Barrault et Louis Jouvet. Énigmatique face à face de deux monstres sacrés autour d’une simple pomme et d’un couteau. On devine combien cette scène, entre suspicion et démence, a pu impressionner durablement le jeune Éric Faye. Comment n’aurait-elle pas retenti sur le climat d’espionnage qui imprègnera les rapports entre un personnage et son double : « S’il est là, l’autre, l’Autre, j’aspire à le surprendre, l’observer, espionner l’espion m’épiant ».

Vous avez dit « important » ?

Lire Éric Faye. Oui, mais pas de la façon dont il est souvent convenu de lire : « Avez-vous lu Untel ? Auteur important… »
Voila bien le mot péremptoire auquel Éric Faye ne manque pas de chercher querelle : « Important… Qu’a-t-il ce mot à rôder tout d’un coup dans sa vie ? Ce doit être une erreur. On a dû le confondre avec un homonyme, à moins que ce ne soit une farce… ».
Lire Éric Faye mais flâner sur ses pages. En accueillir les mots, reconnaître leur double fond. Jalousement se raconter qu’ils s’adressent à vous, personnellement, même sans y croire et « même si, depuis très longtemps… ».
De temps à autre une phrase reste comme ça pendante. Éric Faye laisse la fin dans l’encrier de sa tête. Ainsi, parlait déjà son général Solitude « avec sa syntaxe à lui ». On parle pour soi-même lorsqu’on est solitaire. On peut se permettre de ne pas achever ses phrases, comme un cadeau à l’oubli, comme une petite avance sur disparition puisque tout doit disparaître. Là est sans doute l’essentiel de ce que nous dit Éric Faye.

Retour sur disparition

Au registre de Taka Maklan, le voyageur des steppes se refuse encore à signer sa radiation. Porté par son rêve, il reprendra courageusement le train.
Antoine Blin, lui, finira par signer son adhésion au syndicat des pauvres types. L’exclusion aidant, il accepte de reconnaître une forme d’inexistence.
Que cela plaise ou non, le vide est le seul investissement dont le retour soit garanti. Toute disparition volontaire n’est qu’une anticipation. De l’évidence à l’acceptation, quelle n’est pas la distance et la force de refus ! Et pourtant, par la voix de ses personnages, l’auteur trouve mille façons de nous le rappeler :
« Quand tous ceux qui auront approché Solange Brillat auront à leur tour disparu, il ne restera aucune trace de son passage ».
Ou bien :
« Se retourner dans la neige et s’apercevoir qu’on ne laisse aucune trace », « Pas plus qu’on ne constate qu’’un oiseau s’est tu dans la forêt ».
Ou bien encore :
« Le monde s’accorde des sursis en se mettant à nu au crépuscule, tant qu’il peut encore contempler son nombril. S’enivrer ! Vous droguer d’ego pour oublier votre, notre course à l’abîme ».
Méditant sur l’immortalité, le personnage de Marin Sérianne évoque une interview de Melville. Dans le rôle d’une jeune journaliste, Jean Seberg lui demande :
«  Quelle est votre plus grande ambition dans la vie ?  »
Réponse de Melville ;
« Devenir immortel et puis ensuite mourir ».

Références :
1 – Le général Solitude, Le serpent à plumes, 1995
2 – Je suis le gardien du phare, José Corti, 1997
3 – Les lumières fossiles, José Corti, 1999
4 – Les cendres de mon avenir, Stock, 2001
5 – La durée d’une vie sans toi, Stock, 2003
6 – Un clown s’est échappé du cirque, José Corti, 2005
7 – Le syndicat des pauvres types, Stock, 2006
8 – Passager de la ligne morte, Circa1924, 2008
9 – Nous aurons toujours Paris, Stock, 2009
10 – Quelques nouvelles de l’homme, Jose Corti, 2009
11 – Nagasaki, Stock, 2010

Citations :
« Quand tous ceux qui auront approché Solange Brillat auront à leur tour disparu, il ne restera aucune trace de son passage » 3- p. 42
« Se retourner dans la neige et s’apercevoir qu’on ne laisse aucune trace » 10- p. 67
« Pas plus qu’on ne constate qu’un oiseau s’est tu dans la forêt » 10- p. 70
« Le monde s’accorde des sursis en se mettant à nu au crépuscule, tant qu’il peut encore contempler son nombril. S’enivrer ! Vous droguer d’ego pour oublier votre, notre corse à l’abîme » 3- p. 42
« …de l’autre côté du temps, deux personnes sont assises qui s’aiment, échangent des mots rares. L’une d’elles, c’est vous. » 2-.p. 68
«  S’il est là, l’autre, l’Autre, j’aspire à le surprendre, l’observer, espionner l’espion m’épiant. » 2- p. 110
«  Les routes, les mers et les gens d’ici avaient l’habitude de tels passages, même si, depuis très longtemps… » 10-p. 37
« Il préférait souvent laisser ses fins de phrases sinuer comme les racines de cet arbre, allons comment s’appelle-t-il, le manglier, qui aime se perdre dans les vasières. » 1- p. 18
« Ce fut l’univers sonore de mes nuits d’enfance. » 4- p. 52
« Je repensais à l’arbre foudroyé, près de notre ancienne maison, au pied duquel j’avais enterré dans une boite en métal les journaux intimes de mon adolescence. » 4- p. 53
« Tout s’annonçait de si bon augure et pourtant, grand blessé de l’adolescence, il n’a jamais réussi à entrer comme il convient dans l’âge adulte. » 7- p. 91
« Quand l’enfant croit encore en lui. À ses chances, sans imaginer qu’à son âge, la plupart des portes sont déjà closes. » 7- p. 25
« Rouvrir grandes les portes refermées derrière moi. » 4- p.137
« Je serais bientôt en vue du paquebot échoué de l’enfance, à bord duquel tremblaient des touches de lumière. Ce Titanique qui n’en finissait pas de sombrer » 4- p. 50
« Chacun porte en soi les vestiges d’une chapelle érigée là où le merveilleux a pris source, un jour d’enfance où l’enfant ne s’y attendait pas et dont il dira plus tard voici mon acte de naissance, le vrai. » 5 – p. 41
« Chacun fait une promesse à sa naissance et l’oublie aussitôt. » 3- p. 43
« Partir est suspendu à un billet gagnant ou au gain d’un safari photo et ce sont vers des mots jamais entendus que l’on part. » 5- p. 42
« Ce livre est dédié au merveilleux, à son acte de naissance ou plutôt à ses multiples sources dès l’enfance. » 9- p. 9
« Je ne connais pas meilleure définition du merveilleux. Toucher du bout des doigts, un instant, ce qui fascinait hors de portée. » 9- p. 9
« Pour tracer un sillon droit, accroche ta charrue à une étoile… » 9- p.14
« Quand tous ceux qui auront approché ou connu Solange Brillat auront à leur tour disparu, il ne restera aucune trace de son passage. » 3- p. 42
« Les images fausses mènent loin les enfants sages. » 9- p. 39
« Il ne retrouve pas les images des vieux chromos. » 9- p. 43
« Que deviennent les montagnes l’été ? Migrent-elles vers leur grand Nord ? » 9- p. 43
« Nous allons vous presser jusqu’à ce que vous soyez vide puis nous vous remplirons de nous même. » 5- p.41
« Nous sommes tous les exilés de notre propre destin. » 4- p. 54
« … c’est si fréquent : la femme de votre vie ne veut pas de votre vie. » 6- p. 158


En savoir plus :

- Réécoutez les émissions de Jean Roulet consacrée à Éric Faye : Lire Éric Faye (1/3) : Un goût pour l’absurde, la fuite et la disparition et Lire Eric Faye (2/3) : Le double et la double lecture.






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