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Hôtel du Nord de Marcel Carné, perle du réalisme poétique

Retour sur l’oeuvre cinématographique de cet académicien des beaux-arts par Gauthier Jurgensen
Pas de réalisme poétique sans Marcel Carné, de l’Académie des beaux-arts (1979) et figure de proue de ce mouvement cinématographique né en France au début des années 1930, qui met en scène des classes sociales défavorisées dans des environnements urbains aux pavés luisants sous la pluie. Un cinéma souvent basé sur le dialogue, où la plume de Jacques Prévert se fit connaître.


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Émission proposée par : Gauthier Jurgensen
Référence : CARR816
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/carr816.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida7410-Hotel-du-Nord-de-Marcel-Carne-perle-du-realisme-poetique.html
Date de mise en ligne : 21 août 2011
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Apprenti ébéniste pour faire plaisir à son père et jeune critique de cinéma à ses heures perdues, Marcel Carné saisit sa chance en 1929 et débute sa carrière comme assistant caméra sur les plateaux de Jacques Feyder, un cinéaste qu’il admire. Il en profite pour se faire les dents, la même année, sur son premier court métrage documentaire : Nogent, Eldorado du dimanche. Il sera également assistant réalisateur pour le film Sous les toits de Paris, de René Clair, l’année suivante.

En 1936, encouragé par Feyder, Marcel Carné s’associe pour la première fois à Jacques Prévert, qui signe les dialogues de son premier long métrage : Jenny. Ils feront ensemble huit films, parmi lesquels on trouve Drôle de drame, Quai des Brumes, Le Jour se lève, Les Visiteurs du soir ou tout simplement Les Enfants du paradis.

À partir de 1950, Marcel Carné entame la seconde partie de sa carrière, qui ne retrouvera jamais le succès incontesté de la première. Les mauvaises langues attribuent souvent la réussite des premiers films de Carné à Jacques Prévert. La preuve, disent-ils : Carné n’a jamais fait de bon film sans Prévert.

C’est faux. Et nous allons le démontrer en parlant d’Hôtel du Nord, tourné en 1938, et dont le scénario est signé Jean Aurenche (comme pour Le Diable au corps dont nous avons parlé dans une précédente émission Le Diable au corps, l’oeuvre sulfureuse adaptée au cinéma par l’académicien Claude Autant-Lara) et dont les dialogues sont l’œuvre d’Henri Jeanson.
Bien sûr, le film est une libre adaptation du roman d’Eugène Dabit, qui décrivait la vie de l’hôtel que tenaient ses propres parents sur le quai de Jemmapes, au bord du canal Saint-Martin. Tout comme Raymond Radiguet, Eugène Dabit est mort jeune, du typhus, lors d’un voyage en URSS, laissant derrière lui une œuvre trop brève.

Les scénaristes d’Hôtel du Nord se mettent au travail, décidant d’ajouter au roman une histoire d’amour entre une jeune femme désabusée et un marin scandinave, se croisant dans l’hôtel en question. Pour assurer les transitions entre les scènes tournées autour du couple, les auteurs décident pourtant de garder les moments d’ambiance de cet endroit que le livre décrivait si bien.

Le producteur, Joseph Lucachevitch, donne à Marcel Carné les moyens qu’il désire, puisque son précédent film, Quai des Brumes, a remporté un franc succès. Mais il a une exigence non négociable : le premier rôle sera tenu par Annabella, la star française de l’époque, dont le public d’Europe de l’Est était particulièrement friand. Pour lui donner la réplique, ce sera Jean-Pierre Aumont.

Ces choix laissent Carné et ses deux scénaristes quelque peu perplexes. Ils décident alors de contourner cet obstacle en mettant davantage en avant un second couple : une prostituée et son maquereau dans la chambre voisine, interprétés par Arletty et Louis Jouvet. Ils en profitent, au passage, pour saboter l’histoire du couple initial : ils deviennent deux jeunes suicidaires aux dialogues ridicules. Ils pourront se contenter de minauder.

Le film se tourne intégralement dans les fameux studios de Boulogne-Billancourt, sept ans avant Le Diable au corps. Le canal Saint-Martin sera reconstitué par Alexandre Trauner sur un terrain jouxtant le cimetière de Boulogne. Pas une seconde du film ne se passe réellement sur le quai de Jemmapes : vous pourrez vous en rendre compte en regardant les véhicules qui passent dans le champ. Le décor a été construit à une échelle plus petite, ce qui engendre quelques soucis de proportions.

Lorsque Hitler envahit la Tchécoslovaquie, une partie de l’équipe du film est enrôlée. Le tournage est retardé, mais malheureusement pas pour longtemps. La défaite rapide ramène les hommes à leurs postes. Le film sort en salle et rencontre un beau succès, sans pour autant égaler les recettes de Quai des Brumes.

Dès les premiers plans, on sait que l’hôtel sera le vrai héros du film. On croit commencer par un travelling qui suit le couple de jeunes premiers. Il n’en est rien : c’est la façade qu’on filme. On entre ensuite dans la salle à manger pour découvrir ceux qui peuplent cet hôtel : le patron et sa femme, bien sûr, mais aussi un policier, un petit enfant espagnol adopté, une jeune fille qui fait sa première communion, un éclusier, sa femme adultère… Tous auront leur scène, tous joueront un rôle au cœur de cet hôtel.

Puis on entre dans les chambres où on découvre le vrai couple de vedettes : Arletty et Louis Jouvet, Madame Raymonde et Monsieur Edmond. C’est à ce duo de légende que nous devons la célèbre réplique, prononcée sur l’écluse du canal Saint-Martin : « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »

Pourtant, tous ces personnages ont un point commun : ils veulent fuir leur vie et s’échapper de l’Hôtel du Nord. Certains rêvent de leur place au soleil, d’autre d’en finir avec la vie. Mais tous devront régler leurs comptes, inlassablement, dans cet hôtel cosmopolite où la France entière se croise. Quand la caméra en sort, c’est pour aller à l’hôpital le plus proche, à la prison ou, au plus loin, dans une rue de Marseille. Mais toutes ces fuites ne sont que des culs-de-sac qui contraignent les personnages à faire demi-tour.

Marcel Carné remplit tout de même son cahier des charges et n’oublie jamais de présenter la belle Annabella sous son meilleur jour, le visage angélique toujours bien éclairé et tourné vers le ciel, filmé en gros plan. Mais le spectateur préfère naturellement se concentrer sur la silhouette de Jouvet qui sort de l’ombre et se découpe dans le noir, les yeux cachés sous son chapeau, enchaînant les cigarettes et les tirades sur son ton monocorde.

Héritier du cinéma impressionniste des années 1920 dont fait partie Jacques Feyder, Marcel Carné n’hésite pas à se servir des ralentis que ses mentors ont élaborés. Sa sensibilité et son génie de metteur en scène s’expriment entièrement dans Hôtel du Nord, film qu’il a conçu sans son compère Jacques Prévert et qui justifie à lui seul son admission à l’Académie des Beaux Arts, en 1979.

Hôtel du Nord est disponible en DVD dans une superbe édition chez MK2 depuis 2003. Vous y trouverez de nombreux compléments savoureux : une présentation par Serge Toubiana, un entretien avec Marcel Carné, un témoignage du dialoguiste Henri Jeanson, un portrait d’Arletty par Jacques Prévert et une interview d’Alexandre Trauner.



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