Le dentifrice, contre les arracheurs de dents et "les docteurs ès-crocs"

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Plus qu’un éloge des dents blanches, le lexicologue Jean Pruvost étudie l’histoire de la chirurgie-dentaire à travers l’étymologie et les définitions des premiers dictionnaires, notamment celui de l’Académie française. Savez-vous que Furetière explique le mot "dentifrice" dès 1690 et que Flaubert curieusement consacre deux articles au mot "dent" ? Voici une chronique savante et plaisante qui, en nous informant mieux, réhabilitera sûrement l’image de nos si utiles dentistes...


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS582
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Date de mise en ligne : 17 juillet 2011


Le dentifrice a précédé le dentiste dans nos dictionnaires, comme on l’a déjà signalé. Pas l’ombre d’un dentiste en effet dans les dictionnaires du siècle de Louis XIV. Seul règne en maître l’effrayant arracheur de dents face à son ennemi, le dentifrice, pâte blanchissante aujourd’hui propre à réduire la visite chez le dentiste, qui semble-t-il, fait encore défaut au XVIIe siècle.

Mais avant de s’intéresser au praticien, quelques mots s’imposent sur l’excipient utilisé davantage par les courtisans que par le peuple des champs, harassé de travail et à « l’hygiène dentaire », comme l’on dit aujourd’hui, pour le moins négligée.
Quelle est la première définition offerte dans un dictionnaire pour le mot « dentifrice » ? On la doit à Furetière, en 1690 : « Terme de Médecine, qui se dit des remèdes avec lesquels on se frotte les dents ». Bonne définition, qui n’a rien perdu de sa force, même si on relève le progrès accompli en lisant la définition de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie : « Préparation propre à nettoyer et à blanchir les dents » suivie de judicieux exemples : « Un tube de dentifrice. Adjt. Eau, pâte, poudre dentifrice. »
Profitons-en d’ailleurs pour rappeler l’origine étymologique du mot, systématiquement offerte dans la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française, avec les précisions suivantes : le mot « dentifrice » date donc du « XVe siècle, comme substantif » ; du « XIXe siècle, comme adjectif », et il est « emprunté du latin dentifricum, de même sens composé de dens, dentis, "dent" et fricare, "frotter". »
Revenons au XVIIe siècle en nous intéressant à Furetière qui, dans son dictionnaire de 1690, par volonté encyclopédique, n’hésite pas à donner la nature différenciée des dentifrices du XVIIe siècle : « Il y en a de secs, dont quelques-uns sont en façon d’opiate [médicament constitué de poudres] ou de poudres sèches grossement pulvérisées ». « D’autres », souligne-t-il un peu plus loin, « sont humides ».

"<i>Pate Dentifrice du Docteur Pierre</i>" (1894)
"Pate Dentifrice du Docteur Pierre" (1894)

Les premiers, secs donc, peuvent inquiéter. « Dentrifrice secs », indique-t-il, « comme coraux, pierre ponce, du sel, de l’alun ». Diable ! Il poursuit en passant au règne animal : « secs » comme « coquilles d’œufs, d’escargots et d’escrevisses, corne de cerf, os de sèche ». Et on termine par du sec plus doux si l’on peut dire, sec comme « racines cuites avec alun et séchées au four ».
Passons au second type de dentifrices, les « dentifrices humides ». Ils sont « tirez par distillation d’herbes desséchantes et de médicaments astringents ». Bien, c’est plutôt rassurant. « On fait des opiates de ces poudres, en y adjoutant du miel ». Voilà qui réconforte, encore que le miel sur les caries… Le mauvais coup est alors porté, quant à l’haleine fraîche que l’on attend aujourd’hui du « tube de dentifrice ». Qu’ajoute en effet Furetière ? «  Les Hollandois disent que le meilleur opiate ou dentifrice qui conserve les dents belles, est de les frotter avec du beurre. » On ne beurrait donc pas que les tartines… Enfin vient le très mauvais coup : « Les Espagnols les frottent avec de l’urine. » Il y a sans doute quelques secrets chimiques dans tout cela, notamment le pouvoir blanchissant de l’urine, mais on ne regrettera donc pas les dentifrices d’antan.

Le "dentiste" médiéval
Le "dentiste" médiéval

Occupons-nous maintenant du dentiste. Quand, lexicographiquement, apparaît-il ? La première attestation en langue française du mot « dentiste » daterait de 1735, et c’est donc dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française qu’il fait son entrée. Auparavant, il fallait rechercher le « barbier-chirurgien », mais il faudra attendre en réalité le XIXe siècle pour que le « dentiste » corresponde à un praticien diplômé et habilité à soigner ses patients, habilité à pratiquer des interventions chirurgicales, le « chirurgien-dentiste » restant la meilleure formulation. Un « chirugien-dentiste » autrement appelé « médecin dentiste » en Suisse. Et la première définition du « dentiste » donnée par l’Académie est la suivante : « Chirurgien qui ne s’occupe que de ce qui concerne les dents », définition suffisamment générale pour ne pas perdre sa pertinence.
Au XIXe siècle, on doit à Flaubert et à son Dictionnaire des idées reçues (1877), le relevé de ce qui se disait de commun dans les salons de France et de Navarre : « Dents. Sont gâtées par le cidre, le tabac, les dragées, la glace ». En vérité, cela sonne assez juste. Mais ce qui suit surprend et fait sourire. Pour éviter que les dents se gâtent, que faut-il faire ? Si l’on suit les idées reçues, il faut « dormir la bouche ouverte, et boire de suite après le potage. »

Carte postale humoristique des années 1920 représentant un arracheur de dents
Carte postale humoristique des années 1920 représentant un arracheur de dents

Il est peu de mots qui dans le Dictionnaire des idées reçues bénéficient de deux articles, c’est le privilège du mot « dent », que l’on retrouve avec une autre entrée : « dente œillère ». On se contentera ici de lire l’idée reçue formulée par Flaubert : « Dangereux de l’arracher parce qu’elle correspond à l’oeil », suivi d’un commentaire très flaubertien « L’arrachement d’une dent "ne fait pas jouir". » Sans commentaire.

Aux cruciverbistes revient la conclusion, le dernier mot, la dernière dent. Parmi les définitions proposées à la sagacité de ceux qui planchent sur les mots croisés, on retiendra « La sagesse incarnée », qui fait écho bien sûr à la « dent de sagesse ». « Pic à glace », et ici on se retrouve sur la dent d’une chaîne de montagnes. « Gardée avec rancune »… faisant écho au fait d’avoir une dent contre quelqu’un. « Partie de bridge » lira-t-on aussi dans le caustique Dictionnaire des mots d’esprit de Michel Delacour. N’oublions pas le dentiste : « chasseur d’ivoire », propose Deval, ou encore, moins poétique « plombier spécialiste », enfin, franchement désagréable, par A. Duchateau : « Docteur ès-crocs », comme docteur ès lettres…

Gardons-nous de critiquer nos amis dentistes, sans eux, la plupart d’entre nous seraient brèche-dents ou édentés. C’est grâce à eux qu’on peut sourire de toutes nos dents… Soignons leur définition, et notre dentition : qu’elles leur rendent hommage.

Jean Pruvost


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise et où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.

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