Les mots des religions : Œil

avec le grand rabbin Haïm Korsia
L’oeil, un terme fréquemment utilisé dans la Torah, pour parler du regard omniscient de Dieu évidemment, mais aussi pour parler de l’homme et de ses faiblesses face au regard de l’autre. Le Grand Rabbin Haïm Korsia, aumônier général israélite des armées françaises, étudie la question d’un oeil averti.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : TOR550
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Date de mise en ligne : 10 juillet 2011


Commençons par étudier ces deux versets du Deutéronome qui apportent deux définitions contradictoires de l’organe visuel. Le premier nous conseille : « Ne vous détournez pas après vos coeurs et après vos yeux », faisant la part belle au ressenti. Le second verset, quant à lui, précise : « N’allez pas selon vos yeux qui voient et votre coeur qui désire ».
Que penser de tout cela ? Selon le Grand Rabbin Haïm Korsia, il faut y voir les « mécanismes de tentation de l’Homme ». Notre œil est en effet corruptible, aisément attiré par les stimuli extérieurs qui, lorsqu’ils ont capté notre regard, peuvent accéder à notre cœur. Mais la corruption n’est pas qu’exogène, le cœur lui-même, ce muscle passionné, peut tromper notre œil, le pousser à voir, à chercher du regard, l’objet de ses désirs.
Si les mots des prophètes, vieux de plusieurs milliers d’années, ont mis à jour ces faiblesses intemporelles de l’Homme, c’est le monde de la publicité, instigateur de toutes les tentations, qui a su le mieux tirer profit de ces enseignements. Qui n’a jamais été séduit par une publicité alléchante, au visuel particulièrement peaufiné ? Qui, parcourant les rues ou les rayons des grands magasins, n’a jamais été tiré de ses rêveries par des affiches aux couleurs vives ?

Notre œil est une fenêtre ouverte par laquelle on peut atteindre ce que nous avons de plus intime, ce que nous avons de plus fragile. C’est pourquoi la Bible nous enjoint à introduire une distanciation entre ce que nous voyons et ce que nous ressentons, ou désirons. Car l’œil qui, contrairement à tous les autres organes sensoriels, n’a pas de contact direct avec l’objet, est paradoxalement l’organe qui a le plus d’influence sur notre être. Or nous n’avons pas de filtre destiné à nous protéger de ce que l’on voit, et bien souvent c’est de visions agressives que naissent nos traumatismes.
Nous avons donc mis en place des barrières artificielles pour nous protéger de cela, et épargner notamment les plus jeunes. Et, quand même la force du cœur ne suffit pas à se défendre de ces visions délétères, c’est à Dieu qu’il faut s’en remettre.

C’est donc à juste titre qu’un très beau verset du Pentateuque dit : « les yeux de l’Eternel sont sur terre du début à la fin de l’année », exprimant ainsi ce qu’il nous est bien difficile de concevoir : l’idée qu’un être supérieur nous observe tous, du début à la fin de nos vies. Cela est destiné à nous inculquer une ligne de conduite irréprochable, car si l’on est irréprochable lorsqu’on est soumis au regard de l’autre, en privé en revanche, tous nos travers ressurgissent. Ainsi la Bible nous met-elle en garde, nous ne sommes jamais seuls, l’Eternel guette, il surveille le moindre de nos actes, la moindre de nos pensées. À ce propos on trouve dans le Talmud ce magnifique verset : « C’est un Œil [celui de Dieu] qui scrute l’Homme d’un bout à l’autre du monde ».

Balaam sur son Ânesse vu par Rembrandt
Balaam sur son Ânesse vu par Rembrandt

Ces mots réconfortants, qui nous parlent d’un regard bienveillant, sont en revanche beaucoup plus inquiétants lorsqu’ils sont appliqués à l’Homme. Lorsque l’on sait qu’aujourd’hui un londonien est filmé environ 300 fois par jours, ou qu’à travers les réseaux sociaux de parfaits inconnus peuvent avoir accès à nos données privées, on a de bonnes raisons d’être inquiet. Car, si le regard de Dieu est bon, celui de nos congénères, lui, l’est rarement. En témoigne l’expression du mauvais œil. Et, en effet, le Talmud nous met en garde, ce n’est pas l’œil humain qui possède ce pouvoir inquisiteur et envahissant, mais lŒil divin.
Les Nombres rapportent un épisode très significatif, celui où le prophète païen Balaam gravit une montagne pour maudire le peuple d’Israël. Mais, arrivé au sommet, il s’écrit : « Quelles sont belles tes tentes Jacob, tes demeures Israël ! » Qu’avait-il donc vu ? Tout simplement, un agencement d’habitations dont aucune porte, aucune fenêtre, n’avait vue sur la maison du voisin ; un pays où chacun respectait l’intimité de son prochain.
L’œil des Hommes doit donc être canalisé, afin de ne pas être utilisé à de mauvaises fins.

Dans le cas contraire, la seule solution pour lutter contre la nature maligne du regard, c’est d’agir en privé, comme en public, à la manière de Joseph, c’est-à-dire en juste. « Faire contre mauvais œil bonne main ». Car l’œil curieux juge et condamne, et celui qui, nonchalamment, jette un œil sur les affaires de son prochain peut faire beaucoup de mal. Pensons à ces enfants qui se sont construits, ou détruits, à travers le regard peu flatteur d’un parent, voire l’absence de regard. Cela pollue totalement l’image que nous avons de nous-même, êtres abandonnés au regard de l’autre. Cette dépendance malsaine nous détermine, et pourtant nous gagnerions beaucoup à nous détacher de ces yeux qui nous culpabilisent. Après tout, la honte n’est-elle pas liée à l’autre, au consensus social ? Ce qui se fait et ce qui ne se fait pas ne dépend pas d’un mal ou d’un bien objectif, mais d’une norme sociale. Quelle serait la liberté de celui qui arriverait à agir en fonction de critères objectifs !

Écoutons donc les leçons de la Bible, vestiges de la sagesse des peuples anciens qui peuvent nous en apprendre beaucoup sur nos contemporains.



Haïm Korsia est l’aumônier général israélite des Armées, secrétaire général de l’Association du Rabbinat français, administrateur du Souvenir français et ancien membre du Comité consultatif national d’éthique.

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