Rembrandt et la figure du Christ au Louvre : un Christ à nul autre pareil

L’énigme du visage de Jésus et "le cas Rembrandt", présenté par Blaise Ducos avec la participation de Jérôme Prieur, invités d’Anne Jouffroy
Le musée du Louvre, le Philadelphia Museum of Art et le Detroit Institute of Arts mettent en scène Les Pélerins d’Emmaüs, La Pièce aux cent florins et une série de sept visages peints réunis de nouveau après trois siècles et demi. Blaise Ducos, commissaire de l’exposition parisienne, et Jérôme Prieur, écrivain et cinéaste, évoquent le « cas Rembrandt ». En choisissant de représenter Jésus-Christ sous les traits, sans doute, d’un jeune juif de son temps, Rembrandt donne dans les années 1640 sa réponse à la question : à quoi donc pouvait, vraiment, ressembler le Christ ?


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : CARR798
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Date de mise en ligne : 3 juillet 2011
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L’exposition, qui se développe autour de ces « Têtes du Christ », rassemble quatre-vingt-cinq œuvres (peintures, estampes et dessins) à l’iconographie resserrée sur l’idée que se faisait Rembrandt de l’apparition miraculeuse du Christ. Blaise Ducos est conservateur, chargé des peintures flamandes et hollandaises (XVIIe-XVIIIe siècles), au département des peintures du musée du Louvre, commissaire de l’exposition au Louvre et coauteur du catalogue. Jerôme Prieur réalisa pour ARTE, avec Gérard Mordillat, une série sur les origines du christianisme : Corpus Christi, L’Origine du Christianisme et L’Apocalypse. Une série très regardée mais aussi très contestée... En avril 2011, avec sa conférence intitulée Jésus sur le vif, il participa, à l’auditorium du Louvre, à la table ronde « Le Christ de Rembrandt : rencontres et débats autour d’une exposition ».

Que savons-nous de l’image de Jésus ?

« Il faut bien avoir à l’esprit le fait que le Christ n’a jamais existé - aussi choquant que cela puisse paraître, répond Jérôme Prieur. C’est une figure théologique. Ce que nous savons, c’est la façon dont l’Occident chrétien a transformé le visage d’un homme obscur en son temps en cette figure théologique immense. C’est l’art, la peinture, qui nous a mis dans les yeux, et en mémoire, une quantité incroyable de représentations du Christ ; et ceci depuis les Ve et VIe siècles (le christianisme devint, alors, la religion de l’Empire romain). Ces images n’ont, cependant, rien d’historique, rien d’authentique. Socialement, nous savons des choses sur Jésus, peu de choses, mais plus que sur beaucoup de personnages de l’Antiquité. De son apparence physique, nous ne savons rien. C’est le vide absolu.
Dans la magnifique exposition du Louvre, une toile me touche beaucoup,
Le Repas à Emmaüs (prêtée par le musée Jacquemart-André). Elle n’est pas forcément la plus extraordinaire des toiles de Rembrandt mais la silhouette de Jésus, elle, est extraordinaire ! Le Christ est représenté en ombre-chinoise, une lumière l’entoure. La lumière c’est Lui qui la projette sur ceux qui Le regardent, effarés. Le texte évangélique produit aussi cet effet-là ; il projette une Lumière dans laquelle nous nous projetons nous-mêmes - que l’on soit croyant ou non-croyant. Mais de Jésus en personne, “Jésus sur le vif”, nous savons bien peu de choses : qu’Il était juif et qu’Il est mort d’une façon effroyable, crucifié. »

<i>Le Repas à Emmaüs</i>,vers 1629, huile sur papier marouflé sur bois, Paris, Institut de France, musée Jacquemart-André, INV. Rembrandt 11
Le Repas à Emmaüs,vers 1629, huile sur papier marouflé sur bois, Paris, Institut de France, musée Jacquemart-André, INV. Rembrandt 11
© 2010 Photo Musée Jacquemart-André / Instit. De France/ Scala, Florence

« Tête du Christ d’après nature »

La nouvelle représentation du Christ proposée par Rembrandt, nous précise Blaise Ducos, constitue le propos de cette exposition. Elle n’a pas, en effet, pour but de monter un florilège des aspects de « cette personne supérieure » dans l’oeuvre du maître et d’offrir une somme sur le sujet. Tout au contraire, il s’agit de mettre en scène une énigme que le « cas Rembrandt » offre à l’histoire de l’art : l’éventualité paradoxale d’une représentation du Christ d’après nature - à Amsterdam au XVIIe siècle - dans laquelle entrerait une forme de véracité historique.

<i>Tête du Christ</i>, vers 1648-50, huile sur bois, Berlin, Staatliche Museum zu Berlin, Gemäldegalerie, Inv 811c
Tête du Christ, vers 1648-50, huile sur bois, Berlin, Staatliche Museum zu Berlin, Gemäldegalerie, Inv 811c
© BPK, Berlin, Dist. RMN / Jörg P. Anders

En juillet 1656 Rembrandt était au bord de la faillite. On procéda à un inventaire du contenu de sa demeure. Cet inventaire, très précieux pour les historiens de l’art, offre un aperçu sur la collection encyclopédique du peintre et sur un grand nombre de peintures, de dessins et d’eaux-fortes de Rembrandt lui-même. Les tableaux accrochés dans sa chambre comprenaient, entre autres, deux têtes du Christ de la main de l’artiste. La liste des œuvres abritées dans son petit atelier mentionne quant à elle, sans attribution, une « Tête du Christ d’après nature ».
En 1834, lorsque le marchand londonien C. J. Nieuwenhuys publia pour la première fois l’inventaire de 1656 à partir du manuscrit original, il se demanda : « Comment est-il possible de peindre un portrait du Christ d’après nature ? »

<i>Le Christ ressuscité</i>, 1661, huile sur toile, Munich, Alte Pinakothek, Inc. 6471
Le Christ ressuscité, 1661, huile sur toile, Munich, Alte Pinakothek, Inc. 6471
© Art ressource, NY, Distr. RMN / Erich Lessing

Pour ce faire, Rembrandt aurait fait poser un jeune homme de la communauté juive d’Amsterdam dans son atelier.
Blaise Ducos évoque, encore le rôle de l’Orient dans les Provinces-Unies du XVIIe siècle, et dans le renouvellement de l’image du Christ chez Rembrandt.

La figure du Christ : la « grande affaire » de Rembrandt

À en juger par l’œuvre existante de Rembrandt, ses tableaux religieux étaient ceux qui lui tenaient le plus à cœur, et comme le démontrent Jérôme Prieur et Blaise Ducos, Jésus était son personnage de prédilection. _ Un Sauveur doux, humble, tendre, vulnérable et méditatif. Dans les œuvres, exposées au Louvre, Rembrandt met en forme une réponse artistique très personnelle à la présence du Christ, entre méditation et émotion.
Cette dimension méditative reflète l’intime conception qu’avait Rembrandt de l’essence du Christ comme flambeau spirituel.

<i>Le Christ prêchant (La Pièce aux cent florins)</i>, vers 1649, eau-forte, burin et pointe-sèche sur papier, Paris, Bibliothèque nationale de France, Rés. CB-13, Boîte II
Le Christ prêchant (La Pièce aux cent florins), vers 1649, eau-forte, burin et pointe-sèche sur papier, Paris, Bibliothèque nationale de France, Rés. CB-13, Boîte II
© Bnf

En savoir plus :
- Informations pratiques :
musée de Louvre,
jusqu’au 18 juillet 2011,
Renseignements :
tél. 01 40 20 53 17
www.louvre.fr
Catalogue : Rembrandt et la figure du Christ sous la direction de Lloyd De Witt, Blaise Ducos et George S. Keyes, coéd. Musée du Louvre/ Officina Libraria

Cette exposition sera présentée aux États-Unis :

- Au Philadelphia Museum of Art : du 3 août au 30 octobre 2011. Commissaire Lloyd De Witt, conservateur adjoint pour la peinture européenne antérieure à 1900 au Philadelphia Museum of Art.

- Au Detroit Institute of Arts : du 20 novembre 2011 au 12 février 2012. Commissaire George S. Keyes, conservateur émérite pour la peinture européenne au Detroit Institute of Arts.

- Relisez Rembrandt (1606-1669) par André Malraux






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