Vivre à Rome au XVIe et XVIIe siècles ? Entre utopie et réalité...

Avec Yves-Marie Bercé, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres
Etudier cette période charnière de l’histoire romaine permet de mieux comprendre l’attirance qu’a exercée cette ville idéale (ou idéalisée) sur les artistes, apportant ainsi les réponses à certains mystères : Quel fut le rôle des papes ? Comment vivait-on dans cette ville si singulière ? Et pourquoi est-elle devenue la capitale artistique de l’Europe ? Dans son "voyage à Rome", Yves-Marie Bercé, historien moderniste, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, porte un regard admiratif sur l’organisation et la reconstruction de Rome à l’époque "moderne".


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : CARR773
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Date de mise en ligne : 3 juillet 2011
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Capitale du monde européen jusqu’au milieu du XVIe siècle, capitale de la catholicité, ville de l’antiquité la plus monumentale, ville pieuse, ville d’art, ville de soleil, ville artificielle, ville d’utopie, la Rome vaticane développe aux XVIe et XVIIe siècles un aspect de cité merveilleuse pour attirer les fidèles catholiques et les curieux, les érudits, les artistes, les antiquaires, les collectionneurs, les marchands d’art, de toute l’Europe.

La place Saint-Pierre à Rome
La place Saint-Pierre à Rome

Le rêve romain des papes urbanistes

« Il y eut deux sortes de papes, précise Yves-Marie Bercé  : les papes spirituels, plus attentifs aux problèmes essentiels de l’Église qu’à la beauté de leur ville et au bien-être des Romains et des visiteurs, et les papes temporels. Ceux-ci s’attachèrent à gouverner, administrer, assainir et embellir la ville de Rome. Ces papes urbanistes et constructeurs changèrent prodigieusement le paysage urbain romain dès le XVe siècle.

<i>Rome, l'Eglise des Saints Jean et Paul et le Quirinal</i>, François Marius Granet de l'Académie des beaux-arts
Rome, l’Eglise des Saints Jean et Paul et le Quirinal, François Marius Granet de l’Académie des beaux-arts
©musée Granet/CPA. Cliché Bernard Terlay

Dans l’imaginaire médiéval, on se représentait le paradis comme une cité sainte. L’idée d’un urbanisme utopique était profondément ancrée dans les mentalités des Italiens. Jules II (1503-1513), Sixte Quint (1585-1590), Urbain VIII (1624-1643) et Alexandre VII (1655-1664) – pour ne citer qu’eux- se lancèrent dans de grands travaux et tentèrent de transformer la petite cité décadente du Latium, oubliée pendant l’éclipse d’Avignon, en paradis sur terre. »
Yves-Marie Bercé précise, toutefois, que cette cité « paradisiaque » se vidait de ses habitants à partir des beaux-jours pour fuir le paludisme !

Paludisme endémique mais croissance régulière de la population

Située au milieu d’une grande plaine alluviale et proche de la zone marécageuse de l’embouchure du Tibre, la cité des papes était impaludée de mai à l’automne. Les Romains avaient une espérance de vie brève et souffraient d’une sorte d’inertie, caractéristique des attaques paludéennes. Pour échapper aux miasmes endémiques, les notables, les grandes familles se réfugiaient dans leurs demeures situées sur les hauteurs avoisinantes (150 à 200 m d’altitude) dès que la température dépassait 15°C.
Au début du XVIIe siècle, lors d’un conclave tenu pendant les mois d’été, plusieurs prélats et leurs secrétaires sont morts du paludisme au Palais du Vatican. Les mémoires ont gardé le souvenir de ce « conclave tragique ». Il faudra attendre l’assèchement des Marais Pontins, dans les années 1930, pour que Rome soit débarrassée de ce fléau.
Cette ville artificielle réunissait une population importante pour l’époque : d’environ 100 000 habitants à la fin du XVIe siècle elle est passée à 150 000 habitants à la fin du XVIIe siècle. La population flottante des visiteurs oscillait entre 10 000 au minimum à 100 000, pendant les années jubilaires.
Une véritable politique de la santé assez bien organisée permit à la ville éternelle de passer au travers des vagues pesteuses qui touchèrent Naples, Venise, Palerme, Milan. Le seul épisode de peste qui atteignit Rome (1656) ne fut pas aussi dramatique que dans les autres villes italiennes. Les routes étaient bien surveillées, la sécurité assurée au maximum. L’État ecclésiastique était pacifique, contrôlé et bien nourri.

Papes et nourritures terrestres

<i>La Cascade du Belvédère Frascati</i> François Marius Granet de l'Académie des beaux-arts
La Cascade du Belvédère Frascati François Marius Granet de l’Académie des beaux-arts
©musée Granet/CPA. Cliché Bernard Terlay

Le pouvoir temporel des papes s’attacha à faire affluer les moyens d’approvisionnement, de logements, de protection sanitaire. À partir du XVIe siècle, aqueducs et fontaines se multiplièrent. Même au cœur de l’été, l’eau coulait abondamment dans la Ville Sainte.
Les privilèges accordés par les papes aux maîtres des troupeaux des régions voisines permettaient de répondre aux besoins en viande toujours plus exigeants de la cité vaticane (150 000 à 200 000 bêtes - et parfois beaucoup plus - étaient élevés dans les campagnes alentour, moutons et chevreaux, en particulier).
Sixte Quint généralisa le système des congrégations, assemblées de cardinaux s’occupant de problèmes matériels précis. Celle de l’Annone, était chargée de l’approvisionnement en grains de Rome. La ville consommait environ deux cent mille rubes de grains chaque année (soit 460 000hl, 1 rube valant 2,30 hl). Elle pouvait les faire venir du Latium même, de Sicile, des Pouilles, ou bien des Marches, dont les blés devaient être alors transportés par charrois à travers la montagne ou par bateau contournant le sud de la botte.
Rome était une ville privilégiée, certes, mais une ville qui travaillait : 5 200 boutiques dans tous les quartiers et des gens de métiers très nombreux s’attachaient à loger, nourrir et distraire la population de passage.
Les spectacles abondaient, surtout au XVIIe siècle : opéras spirituels (oratorios, motets) joués dans les églises, concerts dans les palais, galeries de peintures, ballets, théâtre, farces, fêtes, bals, courses à la bague ou aux taureaux dans les rues, etc.
Tous les quartiers, recensés par l’administration selon leur population, leur activité et leur type d’habitat offraient des distractions variées pour les Romains et les touristes.

<i>La trinité des Monts et la Villa Medicis à Rome</i>, François Marius Granet de l'Académie des beaux-arts
La trinité des Monts et la Villa Medicis à Rome, François Marius Granet de l’Académie des beaux-arts

La communauté juive et les États pontificaux

Ce fut au début du XVIe siècle que les communautés juives furent limitées dans des enclos d’habitats entourés de murs. La construction des ghettos n’était pas un enferment brutal d’une population stigmatisée. Elle correspondait d’une part aux usages sociaux de l’époque et d’autre part à la demande des autorités cultuelles israélites qui souhaitaient pouvoir célébrer leurs fêtes rituelles sans être moquées, bousculées ou rejetées. Les Juifs étaient nombreux dans l’État ecclésiastique (2 000 à 3 000 à Rome vers les années 1500). Les papes les ont toujours accueillis.

1544 : le premier plan de sauvegarde de la ville antique

<i>Vue du Colisée</i>, François Marius Granet de l'Académie des beaux-arts
Vue du Colisée, François Marius Granet de l’Académie des beaux-arts
©musée Granet/CPA. Cliché Bernard Terlay

Au XVIe siècle, la redécouverte de l’Antiquité et les dégagements de zones archéologiques entraînèrent de grands changements urbanistiques dans la ville des papes. On admit qu’il fallait protéger des quartiers et des monuments de l’époque antique. Les mentalités changèrent définitivement. La Rome moderne vit le jour en cette année 1544 qui - Ô paradoxe !- remit à l’honneur les trésors architecturaux de l’Antiquité.

Une fine fleur d’amateurs d’arts s’épanouit à Rome au XVIIe siècle.

L’apparence de la ville évolua constamment avec les papes bâtisseurs de l’époque moderne qui souhaitaient offrir aux milliers de fidèles des spectacles urbanistiques insolites, uniques en Europe. Sixte Quint fit sortir colonnes antiques et obélisques des ruines des stades ou des palais, pour les ériger au centre de places nouvelles. Là où nous pouvons les admirer toujours au XXIe siècle. Le principe des galeries d’art se répandit, les cardinaux, les experts, donnèrent l’exemple. Le métier d’antiquaire se forma à ce moment-là.
Peintres, sculpteurs, marchands, collectionneurs entreprirent de plus en plus nombreux « le voyage à Rome ».
La Rome baroque, mémoire vivante des arts antiques et capitale pontificale, devint l’arbitre des élégances européennes grâce à des papes humanistes et munificents.

<i>La Colonne Antonine et le palais Monte Citerio</i> François Marius Granet de l'académie des beaux-arts
La Colonne Antonine et le palais Monte Citerio François Marius Granet de l’académie des beaux-arts
©musée Granet/CPA. Cliché Bernard Terlay

Les tableaux de François Marius Granet, élu en 1830 à l’Académie des beaux-arts, nous ont été gracieusement prêtés par le Musée Granet d’Aix-en-Provence.



En savoir plus :
- Yves-Marie Bercé de l’Académie des inscriptions et belles-lettres sur Canal Académie
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Pauses musicales : Monteverdi, Les Vêpres de la Vierge Marie, 1610






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