Mille façons de dire je t’aime... à un dictionnaire !

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
La "dicopathie" de Jean Pruvost, lexicologue et lexicographe, serait-elle contagieuse ? En effet les amoureux des mots et des dictionnaires sont légion. Si vous en voulez la preuve, lisez cette chronique dédiée aux citations sur les volumes imposants qui ornent la table de chevet de tout bon lexicologue. Mais attention, la folie des dictionnaires vous guette...


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS581
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Date de mise en ligne : 3 juillet 2011


On s’en doute un peu, si je collectionne les dictionnaires, atteint d’une incurable « dicopathie », je collectionne bien sûr aussi les citations sur les dictionnaires, et j’ai donc très envie de partager quelques-unes de ces citations avec tous nos amis de Canal Académie.
Par exemple, cette première citation de Fabrice Vigne, extraite d’un roman qui fut publié en 2003, intitulé TS, deux lettres qui prennent leur sens en fin de roman, un roman dans lequel le héros - un adolescent très perturbé - a pour ami son dictionnaire…
Que déclare ce garçon assez mal dans sa peau ? « Tous les soirs » confie-t-il, « avant de m’endormir j’en lisais une page, en commençant par la première, de a à abâtardir. » Et cet adolescent en mal de mots ne manque plus dès lors d’une grande constance : « Il m’a fallu trois mois pour parvenir à la dernière page des A, avoué à azyme », ajoute-t-il en effet. Voilà une indication précise, trois mois : un trimestre, pour lire la portion du dictionnaire correspondant à tous les mots commençant par la lettre A. Or, ce n’est que le début du voyage, puisqu’il y a vingt-six lettres, et donc vingt-six parts dans le gros gâteau de mots qu’incarne un dictionnaire ! Heureusement, pour les « dicovores », toutes les parts ne sont pas égales.

De fait, dans tous les dictionnaires généraux, la première part du gâteau - celle donc des mots en A - est bien traditionnellement la plus grosse. Tout d’abord parce que les lexicographes, en début d’ouvrage ne ménagent ni leur peine ni la place typographique. Ensuite, parce qu’il y a beaucoup de mots commençant par la lettre A, comme « académie ».
Si dans le Trésor de la langue française, on liste par exemple dans l’ordre alphabétique les quelques mots qui justement suivent le mot « académie », cela commence certes par des mots de la même famille que l’on comprend aisément comme académifier, académique académiquement, académisation, académiser, académisme, académiste. Puis vient le mot acadien, de l’Acadie. Mais cela devient plus difficile avec acagnarder, acagnardé, s’installer, être installé paresseusement. Et c’est encore plus délicat avec açainte, le bas-côté d’une église. On passera sur acajou, mais on butera sur acajuba et acalèphe respectivement un « arbre d’Amérique » et une sorte d’« ortie de mer », sans oublier s’acalifourchonner, se mettre à califourchon et acamandé, s’acaniller, « être réduit à l’état de quémandeur » pour le premier mot, et « se dorloter au coin du feu » pour le second. Quoi de plus agréable en effet que de s’acaniller au coin du feu…
Quant aux mots suivants, dans l’ordre alphabétique, acanthon, acanthacé, acanthaire, acanthe, acap, acaper, acapnie, acare, acarus, acaré, etc, eh bien je vous laisse le soin de fouiller dans vos dictionnaires. Et surtout n’ayez pas honte parce que, dans cette série, presque tous les mots sont d’usage très rare…
Du coup, on comprend la remarque du héros de Fabrice Vigne qui, après trois mois de lecture du dictionnaire, déclare solennellement : « j’ai arrêté, parce ça me prenait trop de temps. »

Il faut par ailleurs imaginer le lexicographe commençant la rédaction d’un dictionnaire, il aborde assurément le lexique par ce qu’il y a de plus difficile à définir, la préposition à ! Chacun peut en effet arriver tant bien que mal à définir un « télescope », c’est une remarque qu’on trouvera en substance dans la Préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie, dans laquelle il est rappelé que ce sont parfois les mots les plus usités, les plus usuels qui sont très difficiles à définir. Ainsi en est-il de la préposition à, de haute fréquence. Que déclare justement à cet égard Georges Elgozy, auteur du Fictionnaire, paru en 1973 ? C’est judicieusement que dans la préface il affirme que : «  Les lexicographes auraient-ils pressenti la multiplicité et la complexité des acceptions de la préposition à, ils eussent renoncé à faire des dictionnaires. »
À propos de lecture du dictionnaire, attention à la question anodine « Lisez-vous les dictionnaires ? ». Ce fut effectivement la question posée par Théophile Gautier à Baudelaire, au moment où celui-ci lui rendait visite pour se présenter en tant que candidat à l’Académie française, Baudelaire en garda de fait un souvenir intense qu’il relate en 1859 dans Théophile Gautier.
Voici la scène telle qu’elle est retracée par l’auteur des Fleurs du Mal : « Il me demanda avec un œil curieusement méfiant », se souvient Baudelaire, « comme pour m’éprouver, si j’aimais à lire les dictionnaire. Il me dit cela d’ailleurs comme il dit toute chose, fort tranquillement, et du ton qu’un autre aurait pris pour s’informer si je préférais la lecture des voyages à celle des romans. » Que répondit Baudelaire ? Indirectement, il nous apporte alors un éclairage sur ses passions premières : « Par bonheur » souligne-t-il en effet « j’avais été pris très jeune de lexicomanie, et je vis que ma réponse me gagnait de l’estime. »
C’est le moment pour Baudelaire de nous livrer une remarque de Théophile Gautier, remarque inspirée par les dictionnaires à cet auteur d’Emaux et Camées (1852), partisan de la théorie de l’art pour l’art, devant justement disposer d’une palette de mots précis. « L’écrivain qui ne savait pas tout dire, confie Théophile Gautier à Baudelaire, celui qu’une idée si étrange, si subtile qu’on la supposât, si imprévue, tombant comme une pierre de lune, prenait au dépourvu et sans matériel pour lui donner corps, n’était pas un écrivain ». On comprend alors en quoi le dictionnaire représente un trésor de mots précieux pour l’écrivain.

Ce qui nous renvoie à une nouvelle citation, encore tirée de TS de Fabrice Vigne : « Quand j’ai mis la main sur ce dictionnaire il y a quelques années », il s’agit en fait d’un Larousse classique illustré, « j’étais encore petit », dit le héros, « mais j’ai su tout de suite que c’était mille fois mieux que tous les livres qu’on me forçait à lire, alors j’ai décidé de le lire. » En tout cas, toute la lettre A, comme on l’a constaté il y a quelques instants.
Il est vrai qu’il vaut mieux bénéficier de la richesse lexicale d’un dictionnaire avant que de lire des romans passionnants, si on en croit Patrick Cauvin. Dans Povchéri, publié en 1986, il ne s’agit plus de Théophile Gautier cette fois-ci mais de Duploux, l’instituteur du héros, un jeune garçon, en rien autiste : « Duploux, [l’instituteur] m’a dit : "Apprends les règles par cœur. " J’ai appris par cœur mais je ne comprends pas à quoi ça sert. Il m’a dit aussi : "Lis avec un dictionnaire près de toi." Il est bon, lui, quand d’Artagnan et les autres vont délivrer le roi, que sang coule sur l’échafaud et qu’ils bondissent avec les épées, il s’imagine que je vais ouvrir mon dictionnaire, ce … ? », « onc » comme dit un chansonnier choisissant pour chacune de ses émissions la chanson la plus « onc »…
Revenons à un registre plus délicat, avec un propos de Marie-Éva de Villers, auteur de dictionnaires qui déclare dans Profession Lexicographe, paru en 2006 : « La profession de lexicographe ne se conçoit pas sans cette exploration fascinante de la langue, sans cette passion dévorante du langage. Et le fruit de cette recherche est une immense lettre d’amour, un dictionnaire. »
On comprend alors qu’on ait envie de lire les dictionnaires et que l’on puisse dire sans honte que l’on est amoureux des dictionnaires.

Jean Pruvost


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise et où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.

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Retrouvez également Jean Pruvost sur le site des éditions Honoré Champion dont il est le directeur éditorial : http://www.honorechampion.com/






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