Y-a-t-il une question allemande en Europe ?

Une nouvelle chronique européenne de Jean-Dominique Giuliani
L’actualité de ces derniers mois nous a présenté une Allemagne peu encline à la négociation entre Etats-membres. « Nein » serait-il devenu le mot allemand le plus répandu en Europe ? Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, Européen convaincu et éclairé, tient à rappeler l’importance de la contribution allemande au sein de l’Union européenne.


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Date de mise en ligne : 12 juin 2011


La décision du gouvernement allemand de mettre fin à son programme nucléaire en 2022 a résonné comme un coup de tonnerre dans le ciel européen. Ses propositions pour régler la crise grecque ont été prises comme des exigences. Son refus de voter à l’ONU pour l’engagement européen et occidental en Libye comme un lâchage de ses alliés. Y aurait-il donc une question allemande, comme voudraient l’accréditer certains milieux britanniques ou français ?

Trois éléments au moins doivent être pris en compte pour tenter de répondre objectivement à cette question :

La chancelière allemande Angela Merkel
La chancelière allemande Angela Merkel

- La difficulté de gouverner l’Allemagne en est un. C’est une véritable démocratie parlementaire et fédérale. Angela Merkel doit composer en permanence avec les partis de sa coalition et avec les Länder, dotés de très larges compétences ailleurs dévolues à l’Etat central. Toute décision du gouvernement fédéral doit donc être précédée de discussions, de négociations, voire de compromis, forcément longs.

- L’histoire de l’Allemagne en est un autre. Il serait faux de croire que 80 ans après le nazisme, les Allemands l’ont oublié. Ils ont reconstruit une Allemagne démocratique, démilitarisée, stable et prospère, rejetant toute velléité expansionniste ou conflictuelle, tournant la page sur leurs frontières, leurs dérives et leur passé, ce qui était inimaginable au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ils ont payé très cher une réunification pacifique. Ils ont joué le jeu de l’intégration européenne, bien plus que tout autre sur le continent, jusqu’à abandonner leur monnaie qui incarnait leur renouveau.

- Ses relations avec l’Europe en sont un autre. Plus gros contributeur net au budget européen depuis l’origine, acceptant toutes les initiatives : Constitution, fonds régionaux généreux pour les plus pauvres, fédéralisation de certaines politiques, quelles que soient les difficultés politiques à les faire accepter, les Allemands ont longtemps joué le jeu de l’Europe plus franchement que d’autres.

Ils ont désormais légitimement des motifs de déception : Pas de réponse à la proposition Schäuble-Lamers de 1994 d’accélérer l’intégration européenne au sein d’un noyau dur. La responsabilité française est écrasante. Pas de sanctions en cas de non-respect des règles de l’Euro qui a caché des dérives qui auraient dû être corrigées immédiatement. Pas de leadership politique européen. Pas d’efforts financiers et de réformes concertées en Europe alors qu’un Chancelier a osé mettre son mandat en jeu outre-Rhin.
De surcroît ils sont confrontés, comme tous les Etats européens à un nouvel égoïsme de riches qui ne veulent plus payer pour les pauvres : Flamands, Lombards, Catalans, etc....On observe désormais en Allemagne, pourtant rare Etat membre épargné par les extrêmes, des mouvements d’opinion qui traduisent une lassitude envers ceux qui semblent refuser les efforts et dépenser sans compter, envers des institutions européennes très intrusives dans les détails mais absentes des grands enjeux. À tort ou à raison les citoyens se lassent d’une Europe trop laxiste et qui change trop souvent d’opinions et de politiques. La stabilité dans la durée est une qualité qu’affectionnent les Allemands et qui explique une partie de leurs succès économiques. Elle peut aussi constituer un handicap dans l’imagination et l’adaptation à des changements rapides, mais elle sait pouvoir compter pour cela sur son allié français privilégié, pour qui, à l’inverse, c’est un sport national !

Oui, il y a bien une méfiance nouvelle de l’Allemagne à l’égard de la conduite des affaires européennes. Elle estime, comme les autres, pouvoir décider seule de ses choix énergétiques pour lesquels la pression de l’opinion est réelle et hostile au nucléaire ; elle ne souhaite pas figurer au rang des Etats qui font la guerre, ce qui ne l’empêche pas d’être présente en Afghanistan ; elle pense pouvoir s’affirmer davantage sur la scène internationale, ce qu’a bien compris Barack Obama qui a reçu la Chancelière avec un faste nouveau ; et c’est plutôt une bonne nouvelle pour la paix et la stabilité mondiales.

Mais on ne saurait dire pour autant qu’elle remet en cause son engagement européen. Toutes les décisions économiques et financières dans la crise ont été forgées avec son aide et son accord, y compris les plans de sauvetage des pays en difficulté. Sa contribution à la sortie de crise est inégalée et singulière. La première économie de l’Euro reste solidaire. On ne doit pas s’étonner pour autant de ses demandes et de ses prises de position. Il faut des solutions pérennes à la crise de la dette en Europe et non de simples remèdes improvisés sur l’obstacle. L’Euro a besoin de temps pour surmonter la tourmente actuelle et non de précipitation. Il lui faut une vision longue et non la somme de réactions, fussent-elles appropriées. L’Europe a toutes ses chances dans la mondialisation si elle produit un vigoureux effort de compétitivité. Elle ne peut plus continuer à être gérée par la dette et la dépense. Elle doit retrousser ses manches et le faire de manière unifiée.
Est-ce si saugrenu ?


Jean-Dominique GIULIANI




Jean-Dominique Giuliani préside la fondation Robert Schuman, centre français de recherches sur l’Europe. Il est l’auteur d’un livre sur la présidence française de l’Union européenne : Un Européen très pressé, paru aux éditions du Moment.

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