Tous malades d’inquiétude ?

avec Joël Menkès, de l’Académie nationale de médecine, auteur de la préface de Malades d’inquiétude de Nortin Hadler
Recourir à la médecine pourrait-il selon les cas compliquer nos symptômes ? C’est en tout cas la thèse que soutient l’auteur américain Nortin Hadler dans son livre Malades d’inquiétude ? Il remet en cause pêle-mêle la chirurgie cardiaque, le dépistage du cancer colorectal, du cancer du sein, la surmédicalisation dont les médecins et l’industrie pharmaceutique seraient selon lui à l’origine... Un coup de pied dans la fourmilière ! La préface de l’ouvrage est dûe à l’académicien de médecine Joël Menkès notre invité qui introduit bien des nuances sur ces points litigieux.


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Date de mise en ligne : 10 juin 2011


Grand succès en librairie chez nos amis québécois, l’ouvrage de Nortin Hadler, Malades d’inquiétude ?, fait grincer des dents des professionnels de santé dans l’hexagone. Il faut dire que passées les quelques réflexions de bon sens comme « Halte à la surmédicalisation » et « Halte à l’acharnement thérapeutique », l’auteur se transforme en Molière pour critiquer ces médecins qui nous rendraient malade en nous soignant. « La médicalisation est un des facteurs qui compliquent les symptômes » nous dit-il.

« Ce livre est initialement destiné aux médecins américains » précise Joël Menkès auteur de la préface de l’ouvrage traduit en français. « Aux Etats-Unis, les étudiants en médecine font des emprunts importants pour financer leurs études. Lorsqu’ils s’installent, ils ont des remboursements à assurer, ce qui donne un côté « commercial » à leurs pratiques médicales. C’est contre ce côté commercial que le professeur Hadler s’élève » tempère notre invité académicien de médecine.
Pour autant le doute métaphysique du professeur Hadler reste très poussé, n’hésitant pas à dire que les lombalgies ne sont que la manifestation d’une douleur psychologique et que la fibromyalgie est à classer dans les maladies psychosomatiques. Joël Menkès reconnaît que si aujourd’hui les données psychologiques sont prises en compte, elles ne doivent pas pour autant masquer de réelles souffrances. « Au Canada par exemple, une étude a été réalisée sur l’infiltration de corticoïdes dans les articulations postérieures de vertèbres chez les patients souffrant de maux de dos. L’étude n’a pas montré de résultats satisfaisants et la décision a été prise de ne plus rembourser cette pratique. Pourtant, si cette technique est inefficace sur certaines personnes, elle peut en soulager d’autres ».

la fibromyalgie : "Docteur j’ai mal partout !"

Autre sujet qui sème la zizanie entre l’auteur Norman Hadler et l’auteur de la préface Joël Menkès : la fibromyalgie [1]. Le premier écrit que «  les promoteurs du concept de la fibromyalgie sont convaincus que leurs intuitions physiopathologiques et leurs théories sont valides, même quand elles ne sont pas prouvées. Il se pourrait bien qu’ils finissent par avoir raison, mais pour le moment, leur méthode ne fait que du tort ». Joël Menkès riposte : « Norman Hadler pense que c’est la société qui amène les gens dans leur vie de tous les jours à présenter des symptômes douloureux et que ça ne correspond à aucune réalité. C’est une opinion. Mais les derniers travaux qui ont été faits sont en faveur d’une anomalie de la perception douloureuse. Sa position philosophique est de dire que si vous apprenez à une personne qu’elle est atteinte d’une fibromyalgie, vous l’aggravez. Moi je pense strictement le contraire. Les gens sont anxieux de ne pas savoir ce qu’ils ont ».

Les troubles cardiaques : la chirurgie inefficace dans les pontages ?

Les chirurgiens eux aussi ne sont pas épargnés dans le livre de Nortin Hadler… Pour l’auteur la chirurgie cardiaque ne sert à rien ! « On aurait dû abandonner le pontage coronarien depuis 20 ans » écrit-il. Selon lui, les résultats entre un traitement et un pontage sont les mêmes. Mais en affirmant de tels propos, le risque de jeter le discrédit sur les chirurgiens est grand. « Il ne faut pas perdre confiance envers les médecins et leurs prescriptions à la lecture de cet ouvrage » répond Joël Menkès. «  Il fut une époque où il y eut un emballement pour la chirurgie. Aujourd’hui, on revient un peu sur cette indication chirurgicale au profit du traitement médical ou de la chirurgie interventionnelle cardiologique (ndlr : comme déposer des stents par exemple) ».

La notion d’acharnement thérapeutique selon Nortin Hadler

Nortin Hadaler consacre également une partie de son ouvrage à la fin de vie et à l’acharnement thérapeutique, mais là encore, en posant la question de manière très polémique :
« Doit-on s’appliquer à prolonger toute vie ou bien seulement celle qu’on estime d’une qualité qui en vaille la peine ? » écrit-il…
« C’est abrupt » concède Joël Menkès « mais dans la préface que j’ai rédigée, je cite l’exemple d’une personne de 90 ans touchée par une maladie polyarticulaire très douloureuse que rien ne soulageait malgré la dose de médicaments très importante. Elle ne demandait qu’à terminer sa vie. Un jour, elle a fait un pouls lent permanent. Les responsables de la maison de retraite ont pris rendez-vous pour lui placer un pacemaker. Son fils médecin a refusé l’intervention pour qu’elle puisse mourir dans son lit tranquillement. On l’a regardé comme un assassin ».
Chaque cas est particulier nous dit en substance Joël Menkès. Ce n’est pas une question d’âge, c’est une question d’état de santé.

Les cancers du sein et colorectal : des dépistages sous certaines conditions

Le cancer colorectal est bien médiatisé en France à travers ses campagnes de dépistage. Chaque année ce sont 33 000 nouveaux cas qui sont diagnostiqués dans l’hexagone.
Pourtant, Nortin Hadler évoque les « troubles que peuvent occasionner les dépistages, comme des hémorragies, par exemple ».
Cela justifie-t-il de ne pas faire de dépistage ?
« Dans le cas du cancer colorectal, Nortin Hadler s’adresse aux sujets de moins de 50 ans tout d’abord. Il nous dit de faire attention aux faux positifs. Lorsque l’on observe la présence de sang, cela induit une coloscopie avec une biopsie plus ou moins facile d’où un risque de perforation.
Ensuite chez les sujets de plus de 75 ans, il n’est plus tellement utile de faire ce genre de dépistage car à partir de cet âge, on risque plus de mourir d’autre chose que du polype malin. Nortin Hadler attire l’attention sur les complications induites par cette prévention parfois excessive ».

Idem pour le cancer du sein. Nortin Hadler écrit cette fois-ci : « Pour bien des femmes, il vaudrait mieux que leur cancer du sein ne soit jamais détecté »… Là encore une explication de texte s’impose : « On sait maintenant qu’il y a eu des traitements par excès. On bombardait de chimiothérapies très agressives alors qu’il n’y en avait pas forcément besoin. Le dépistage du cancer du sein amène à faire des mammographies à répétition qui montrent parfois des lésions difficiles à interpréter. Comment faire la différence entre les microcalcifications bénignes et celles qui ne le sont pas ? Par défaut on intervient systématiquement et bien souvent ce n’est pas malin. Mais la cicatrice et les éventuelles complications sont là ». À l’inverse, des microcalsifications qui évoluent lentement laissent penser qu’elles sont bénignes alors qu’il n’en est rien… Tablons sur l’imagerie biophotonique par fluorescence [2] et sur le traitement préventif anti-œstrogène dont les résultats ont été annoncés le lundi 6 juin 2011 pour mettre médecins et chirurgiens d’accord sur la prévention, l’intervention et le traitement contre les cancers.

Joël Menkès, membre de l'Académie nationale de médecine.
Joël Menkès, membre de l’Académie nationale de médecine.
© Canal Académie

Joël Menkès est ancien chef de service en rhumatologie à l’hôpital Cochin, professeur émérite à l’université Paris V, fondateur de l’OARSI, l’Association internationale pour l’étude de l’arthrose. Il est membre de l’Académie Nationale de Médecine.

En savoir plus :

Nortin Hadler, traduction de Fernand Turcotte et préface de Joël Menkès, Malades d’inquiétude ? : Diagnostic : la surmédicalisation, éditions PUL, Presses universitaires de Laval, 2011

[1] les symptômes de la fibromyalgie sont un état de fatigue chronique, des courbatures, des migraines, un état dépressif latent... Cette maladie musculaire est la conséquence d’une hypersensibilité à la douleur ; une maladie encore mal connue, qui divise les médecins mais à laquelle le professeur Menkès accorde du crédit.

[2] Cette nouvelle technique actuellement en test sur les animaux dans différents laboratoires permettra de faire ressortir la tumeur sur une image avec une couleur particulière. La coloration dépendra du caractère malin ou bénin de la grosseur. Cette nouvelle technique fera l’objet d’une émission sur Canal Académie






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