Billet d’Asie : Messages de mères inconnues, le livre de Xinran

Une oeuvre poignante présentée par Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques
Un billet d’Asie consacré à Xinran et à son nouveau livre : Messages de mères inconnues. Cette journaliste rendue célèbre par son premier roman, Chinoises, rapporte, dans ce nouvel ouvrage, les témoignages pathétiques de ces mères chinoises qui ont dû abandonner leurs filles en bas âge.


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Xinran nous entraîne une fois de plus dans la vie des femmes chinoises. Née à Pékin en 1958, journaliste, animatrice de radio, nous la connaissons par son premier livre Chinoises, qui fut d’emblée un succès mondial, racontant le quotidien de femmes de tous milieux et toutes régions de Chine. C’était dans les années 1980. Depuis, parfois inquiétée pour sa liberté de ton, Xinran vit surtout à Londres, a produit Funérailles célestes, Mémoire de Chine, et maintenant ce beau Messages de mères inconnues, présenté comme un roman, mais qui, de fait, n’en est pas un.
Messages de mères inconnues rassemble, entremêle, les histoires et les récits de femmes de Chine, contraintes de donner leurs bébés filles en adoption, soit en vertu de traditions immémoriales, ou de la politique de l’enfant unique, soit sous l’emprise de conditions économiques désastreuses. Soit tout à la fois.

En 2007 le nombre des orphelins chinois adoptés dans le monde entier s’élevait - officiellement - à cent vingt mille. Presque uniquement des filles. Parcourant toute la Chine à la fin des années 80,en vue d’émissions pour la radio de Nankin, Xinran prit conscience du poids des traditions dans les régions rurales, le travail de force indispensable privilégiant les garçons. Par ailleurs les filles coûtent cher, il faut les doter et les « surveiller » davantage si on veut en tirer quelque profit. L’abandon, la vente, ou la suppression des filles (en les noyant le plus souvent comme des chatons surnuméraires) sont donc fortement inscrits dans les habitudes encore aujourd’hui. Cela est renforcé par le système ancestral de répartition des terres, dans lequel les femmes ont des parcelles cultivables inférieures de moitié à celles des garçons.

Par ailleurs, sous l’influence de ses économistes - notamment le célèbre professeur Ma Yinchu - Mao Zedong prit conscience de la trop rapide augmentation de la population par rapport à ses possibilités économiques. La politique de l’enfant unique fut élaborée lors de la 2ème Conférence sur la population à Chengdu en décembre 1979, laquelle limita les naissances à 1 seul enfant par couple (sauf exceptions dûment justifiées). On se mit à ne garder que les garçons, et si le premier enfant était une fille on pouvait soit l’éliminer, soit être autorisé à procréer de nouveau. Ce fut le début de la « grande révolution démographique » qui encore aujourd’hui reste dans bien des habitudes, malgré son abrogation par l’article 22 de la Loi promulguée le 29 décembre 2001, laquelle stipule « la discrimination et les mauvais traitements infligés aux femmes qui mettent au monde des enfants de sexe féminin sont interdits. La discrimination, les mauvais traitements et l’abandon des enfants de sexe féminin sont interdits ».

Messages de mères inconnues raconte, sous forme romancée, cette terrible période qui dura tout de même plus de 20 années. Toute une génération. Créant l’actuel déséquilibre démographique chinois : le manque de femmes.
Xinran a rassemblé les témoignages - souvent pathétiques - de femmes qui ont maintenant 50 ans et plus, contraintes par leur famille, par leur village, par les autorités, par le manque de ressources, d’abandonner leurs bébés, soit en les laissant à la porte d’hopitaux ou d’orphelinats, soit en les confiant contre rémunération à des organismes chargés de les faire adopter. Beaucoup ne s’en sont jamais remises, ou tout du moins, jamais entièrement. La cruauté de certaines situations fait frémir. Des millions de familles ont continué de croire que leur devoir était de perpétuer leur lignée uniquement avec des mâles, pourchassées et ruinées par des autorités locales qui appliquèrent souvent la loi de manière sommaire et brutale. Beaucoup de paysannes illettrées luttèrent farouchement, souvent au péril de leur vie, quittant leur village, se cachant, pour garder l’enfant qu’elles emportaient avec elles. À partir de 1995, avec la libéralisation relative des institutions et l’urbanisation rapide, la loi apparut absurde, mais il fallut tout de même 6 années pour arriver à son abrogation.

Par delà l’adoption, beaucoup de mères - venues en ville notamment - se sont mises à rechercher leurs petites filles adoptées. Le parcours est difficile, les autorités ayant soigneusement brouillé les pistes au travers d’une paperasse insensée. Il est très rare que l’on retrouve la trace d’une enfant. Mais cela, par coup de chance - et le livre le raconte - peut arriver.
Ces mères « en souvenir » écrivent à leur enfant perdue, disparue, leur disant « je pense à toi chaque jour, je veux que tu saches que je t’aime, que je t’ai aimée toute ma vie ».

À partir de 1991 dans les orphelinats de Chine, le nombre de petites filles débordant largement les capacités d’accueil, les autorités autorisèrent l’adoption internationale par une loi du 1er avril 1992. Et la Chine a adhéré en 1993 à la Convention de La Haye relative à la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption.
Il y a aussi l’autre face de cette aliénation : souvent parvenues à l’age d’adulte ou adolescentes, ces filles adoptées s’interrogent sur leur origine : il est très difficile, délicat de leur répondre : on ne peut dire à une ado "je t’ai achetée" ou « je ne sais pas d’où tu viens », sans causer de considérables dégâts. Beaucoup de ces femmes d’Asie ont très bien réussi leur vie en Amérique, en Grande Bretagne ou ailleurs et cherchent à retrouver de bien incertaines racines.

Messages de mères inconnues rassemble des récits entrecroisés, témoignages d’une réalité très contemporaine.




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