Mille francs de récompense, le chef-d’oeuvre inconnu de Victor Hugo

"Hugo ? il avait un souffle !" rencontre avec Anne Delbée, invitée de Jacques Paugam
Jusqu’au 5 juin 2011, Mille francs de récompense, une pièce peu connue mais spectaculaire de Victor Hugo, élu à l’Académie française le 7 janvier 1841, est représentée au théâtre national de l’Odéon à Paris. Pour évoquer cette pièce mise en scène par Laurent Pelly et surtout la place du théâtre dans l’œuvre de Victor Hugo, l’invitée de Jacques Paugam est la talentueuse metteuse en scène Anne Delbée.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : CARR761
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Date de mise en ligne : 22 mai 2011
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Actrice, auteur dramatique et grand metteur en scène, entre autres de pièces de Racine, de Claudel ou de Rostand, Anne Delbée fait figure d’autorité sur les scènes françaises. Elle a justement commencé sa carrière avec la mise en scène, en 1970, d’un spectacle intitulé Victor Hugo cet inconnu et a écrit à partir des textes de l’écrivain le plus important de notre histoire littéraire.

- Victor Hugo a toujours refusé que Mille francs de récompense soit jouée de son vivant, Anna Delbée nous éclaire sur la question :

Je ne suis peut être pas le bon avocat, mais je trouve qu’il a eu raison, car j’aime plutôt l’autre penchant d’Hugo, la grande folie, le grand lyrisme, les grands textes comme Ruy blas et Hernani. Quand il traite du social je préfère le roman. Mais c’est une pièce étrange et tout à fait intéressante. Je l’ai relue dernièrement et c’est bien plus qu’un simple mélodrame, dans le contexte actuel c’est quelque chose qui "décolle".
En effet cette pièce est provocante, le personnage central, Glapieu, est étonnant. Il est à la fois Gavroche et Jean Valjean, il incarne la justice et va la rendre. C’est un malfrat sans illusions. S’il choisit un tel personnage, c’est parce qu’Hugo est hanté par ce qu’il a été, c’est-à-dire un proscrit, quelqu’un poursuivi par la police. Mais il faut reconnaître que ça fait du bien de voir ce personnage qui a de la bonté dans l’âme, c’est agréable de lire un grand personnage bon. Certes il a fait une toute petite peccadille, il a piqué quelques petits sous, mais il n’a pas eu de deuxième chance. Cette l’expression même de cette idée que l’on retrouve souvent chez Hugo à savoir que l’on condamne toujours les pauvres.
Cela me fait penser à Genet, que l’on avait accusé d’être un voleur alors que cela n’était pas le cas. Il en est resté marqué toute sa vie. Cela donne de grands poètes.

- Mais la qualité des pièces d’Hugo tient-elle dans cette rigueur dont il faisait preuve en s’obligeant à composer en vers ?

Je trouve qu’il est toujours grand, quoi qu’il fasse. En montant Hernani (en 2002, année du bicentenaire de Victor Hugo, à la cour de la Bibliothèque Historique de Paris) qui est une pièce révolutionnaire, j’ai vu qu’il a inventé un nouveau vers, un vers en rupture. C’est une provocation de style. Il annonce déjà les versets de Claudel. À l’époque c’était d’autant plus scandaleux que c’était révolutionnaire.
Preuve qu’Hugo est un très, très grand poète, même lorsqu’il fait du théâtre. Ce que Rimbaud ne reconnaissait pourtant pas, puisqu’il disait qu’ « après Racine ça sent le moisi ». C’est vrai, Racine c’est toute la pureté de la langue janséniste, mais Hugo c’est la liberté du poète intérieur qui s’exprime.
Il avait aussi la capacité de décrire des époques, de faire revivre un temps : La révolution d’Angleterre avec Cromwell, la France sous Richelieu dans Marion Delorme, ou encore L’Espagne de Charles XV pour Hernani… A cause de cela, je me sens un peu à l’étroit avec Mille francs de récompense et je rêve de monter Cromwell. Cela fait tellement longtemps que ce chef d’oeuvre n’a pas été adapté.

La première fois que j’ai monté Victor Hugo cet inconnu c’était avec la même colère qu’aujourd’hui, en disant : « C’est quand même insensé, on ne parle plus assez de Victor Hugo ». C’est très bien de monter du théâtre contemporain, mais personnellement je trouve qu’il n’y a pas de différence entre contemporain et classique ; il faut montrer du grand théâtre, c’est tout. Le premier spectacle a eu lieu en 1968 et a failli être interdit car cela se jouait sur des barricades. On ne pouvait pas encore savoir que Mai 68 allait survenir. C’est dire à quel point Victor Hugo brasse des textes terribles sur la liberté et la conscience du pourrissement de la société.

- Et d’Hernani ou de Ruy Blas, quelle est la plus grande pièce du maître ?

Hernani, où le personnage hanté par la condamnation à mort de son père, reste noble. Cette pièce défend une grande culture, une grande dignité de l’homme. Alors que dans Ruy Blas, Hugo nous présente une aristocratie un peu abâtardie. Et puis c’est peut-être plus limité historiquement.
Mais ce que le public aime avant tout dans les pièces d’Hugo, c’est qu’elles sont de véritables hymnes à la vie et à sa complexité. Lorsque j’ai monté l’Aiglon de Rostand, des gens m’ont attendue pour me dire : « ça nous donne envie de vivre et de redresser la tête ». C’est la même chose dans Mille francs de récompense : le héros ne se plaint pas, il fuit la police mais toute sa dignité d’homme est préservée.
Cela vient de ce que l’auteur s’immerge totalement dans la vie de ses personnages. Dans Les Contemplations, à propos de la place de l’auteur par rapport à ses personnages, Victor Hugo écrivait : « il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux. »
C’est de cette parcelle d’humanité dont manque le théâtre aujourd’hui ; la direction d’acteurs est selon moi trop caricaturale. Le rôle du théâtre est de montrer que l’on peut tous entrer en résistance parce qu’on est humains.

- Certains disent qu’Hugo est plus intéressant sur le plan du théâtre en tant que théoricien qu’en tant qu’auteur.

Je crois que c’est une façon jolie de ne pas être écrasé par le génie d’Hugo. C’est tellement grand ! Et puis, c’est parce qu’il écrit du très bon théâtre qu’il est un bon théoricien.

- Dans Ruy Blas, il a cette phrase : « le drame tient de la tragédie par la peinture des passions et de la comédie par la peinture des caractères ». Pensez-vous que cette phrase permette de comprendre le théâtre d’Hugo ?

Oui et non car il manque Dieu, mais je sais pourquoi il enlève Dieu, car le théâtre est Dieu. C’est-à-dire que les acteurs incarnant les personnages sont face à face avec un dieu qui s’appelle le théâtre. Qui n’est pas le dieu racinien mais qui est l’œil du théâtre, et en même temps l’œil du mystère. Il faut savoir qu’Hugo en tant que théoricien du théâtre se livrait à une remise en cause agressive des unités du théâtre, il partait en guerre au nom de la vraisemblance, contre la tyrannie du vestibule et la tyrannie des 24 heures. C’est le problème des ces œuvres répertoriées dans le siècle où elles vivent, qui ont du mal à être adaptées ensuite.

La bataille d'<i>Hernani</i>
La bataille d’Hernani

En cela le théâtre de Shakespeare et celui d’Hugo se ressemblent énormément. On y voit la tragédie qui n’est pas transcendée par un dieu mais teintée de burlesque. C’est révolutionnaire. Prenez par exemple Hernani, elle est jouée alors qu’Hugo n’a que 27 ans - pour info, à ce même âge Racine donnait Andromaque - ; un soir sur deux, le préfet de police devait intervenir. C’est dans la préface de cette œuvre que l’on pouvait lire : « le romantisme n’est, à tout prendre, que le libéralisme en littérature ». C’est porteur de la Révolution de Juillet qui est arrivée 6 mois plus tard. Ce n’est pas un hasard : comme tout grand poète, il a senti son époque.
Expression aussi de cet esprit de liberté, son amour des mots. Souvenons-nous de sa Réponse à un acte d’accusation : « Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant ; les mots sont les passants mystérieux de l’âme, car le mot c’est le verbe, et le verbe c’est Dieu. » Il écrira plus tard à propos de la bataille d’Hernani : « Je montais sur la borne Aristote et déclarais les mots égaux, libres majeurs. Je n’ignorais pas que la main courroucée qui délivre le mot, délivre la pensée. J’ai dit aux mots : Soyez république ! Croyez, aimez, vivez ! ». Claudel se faisait la même image des mots lorsqu’il disait : « le mot est une charge atomique ». Aujourd’hui les mots sont des enveloppes trop souvent vides. Chez Racine un alexandrin seul faisait sens.

- Le meilleur d’Hugo se trouve-t-il dans le théâtre ou dans ses romans et sa poésie ?

Cela n’a pas de sens, c’est un génie c’est tout, ce serait comparer la chapelle Sixtine à la pietà. Quant à moi, c’est Quatre-vingt-treize que je préfère comme roman. Mais j’encourage les gens à ouvrir une œuvre d’Hugo, n’importe où. Ce qui est étrange chez les génies, c’est que c’est facilement compréhensible. C’est d’ailleurs la condition même du génie, d’être compréhensible. Laissons les génies abscons au structuralisme.
À la question : « Quel est le plus grand poète ? », Gide aurait répondu ce mot malheureux : « Hugo, hélas ». Et les intellectuels d’aujourd’hui en disent parfois autant. C’est parce que certains esprits sont asphyxiés par le souffle d’Hugo, aussi considèrent-ils parfois ses vers comme des vers de pacotille.
Enfin quant à la poésie, c’était moins un art qu’un moyen de connaissance chez Hugo, une psychanalyse qui le rapprochait du cœur de la vie, des mystères du monde. C’était aussi un moyen de travailler, tout comme Mozart ou Rimbaud il était obsédé par cela, il fallait délivrer. Sur son lit de mort il confiait : « je n’ai pas assez travaillé ».

- Engagé politiquement et socialement, qu’a-t-il apporté à travers sa démarche ?

l'enterrement de Victor Hugo le 1<sup>er</sup> juin 1885
l’enterrement de Victor Hugo le 1er juin 1885

Quelque chose de nouveau. Quel écrivain pourrait avoir aujourd’hui une parole telle qu’on l’exile et qu’il donne en même temps à son pays une grande pensée révolutionnaire ? Il a donné au peuple l’idée d’être fier, non pas seulement de la France, mais d’être fier de lui-même, de ne pas subir le joug, il a vraiment été le symbole de la lutte contre le despotisme. Son enterrement remarquable en 1885 était le couronnement, et en même temps, la fin d’une époque.
Mais il demeure l’écrivain le plus populaire de notre histoire, car quand il parlait, il avait une telle foi en l’avenir, et il avait toujours des envolées épiques. Il avait un souffle. C’est ce qui manque le plus aujourd’hui.

- En 40 ans qu’avez-vous appris d’essentiel sur Hugo ?

C’est mon père qui m’a fait rencontrer Hugo pour la première fois, il avait l’habitude de nous réciter Le Romancero du Cid et, à la fin, il pleurait.
Puis je suis tombée amoureuse de l’auteur, à l’époque pour la barbe, mais c’est pour l’œuvre que je suis à ses genoux aujourd’hui. Comment peut-on écrire une telle œuvre et trouver le temps de vivre ? Et puis je reste encore intriguée par quelques grands mystères de sa vie. Ma deuxième rencontre avec Hugo eut lieu lors d’une conférence sur Victor Hugo et les tables tournantes. Vous saviez qu’il ne croyait pas à la résurrection ? J’ai envie de creuser son rapport avec Dieu.

- Les 4 auteurs dont vous avez monté le plus de pièces sont des académiciens.

Oui, il y a Racine, qui maniait la langue française avec une aisance incroyable. Tout semble toujours d’une telle simplicité chez lui. Quand on le lit à voix haute, on est pris. Tous les acteurs qui jouent vraiment Racine ont des trous noirs, pas une absence de mémoire, mais un choc comme lorsqu’on tombe amoureux, qu’on perd totalement connaissance. C’est dû à cette langue de l’inconscient.
Il y a aussi Rostand avec Cyrano, dans lequel, tout comme pour l’Aiglon que j’ai adapté en 1989, on retrouve une certaine fascination de l’échec. Cela vient du fait que Rostand a toujours su qu’il n’était pas Racine, c’était pour lui une horreur.
Et enfin, autre auteur fétiche, l’académicien Paul Claudel. J’ai adapté l’Échange en 1975 au théâtre de la ville, et dernièrement une version de Tête d’or, en 2006 à la Comédie française. Je me suis aussi penchée sur Camille Claudel en 1981 avec Une femme et le livre qui a suivi. Mais aujourd’hui encore, Claudel traîne une image d’auteur important mais indigeste. Pourtant Claudel c’est le contraire de l’ennui. Je l’ai entendu à 12 ans et demi pour la première fois et cela m’a donné envie de vivre à tout jamais. Il a une écriture si brûlante, érotique, sensuelle. C’est païen Claudel, il est le grand chrétien païen ! Mais, comme pour Racine, ça dépend de la manière dont vous l’interprétez. Il faut y mettre de l’Éros. Et, alors que dans Racine quoi que vous fassiez vous êtes condamné, chez Claudel, plus vous péchez, plus vous êtes sauvé...

- Pour finir que pensez-vous de cette phrase de Victor Hugo « Le théâtre c’est la vie transfigurée en art » ?

Oui, l’art c’est la forme suprême. Pour moi le théâtre est la grande énigme de l’humanité.





En savoir plus :
- Mille francs de récompense au théâtre de l’Odéon jusqu’au 5 juin 2011
- Retrouvez aussi Hommage à Maurice Béjart, de l’Académie des beaux-arts avec Anne Delbée.
- Passez en coulisses avec Jacques Paugam






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