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Claude Lorius : Voyage dans l’Anthropocène

L’académicien glaciologue des sciences évoque cette nouvelle ère dont les hommes sont les « héros »
Dans Voyage dans l’Anthropocène coécrit avec Laurent Carpentier, le glaciologue mondialement reconnu Claude Lorius nous fait profiter de son carnet de bord dans lequel il consigne tous les détails de ses expéditions en Antarctique depuis 1957. Rappelons que ses recherches lui permirent de démontrer que le réchauffement climatique du dernier siècle était essentiellement dû aux émissions de gaz à effet de serre liées aux activités humaines. Il revient également sur cette nouvelle ère que certains scientifiques nomment déjà l’Anthropocène, où l’Homme détériore son propre environnement à l’échelle de la Planète..


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Date de mise en ligne : 22 mai 2011

C’est depuis une dizaine d’années que le terme Anthropocène apparaît dans la littérature, marquant une ère où l’homme prend le contrôle de l’environnement dans lequel il vit et le détruit ; une ère très courte par rapport à celles qui marquent l’histoire de la Planète et de l’Homme et qui pourrait être reconnue lors du prochain congrès international de géologie en 2012.

En attendant, dans Voyage dans l’Anthropocène : cette nouvelle ère dont nous sommes les héros co-écrit avec le journaliste Laurent Carpentier, Claude Lorius nous offre dans la première partie de son ouvrage le récit de ses expéditions au pôle sud de 1957 à 1984. Nous suivons le scientifique à travers les coopérations scientifiques internationales, faisant fi de la guerre froide. Nous avançons pas à pas à ses côtés dans sa démarche scientifique avec l’hypothèse suivante qu’il vérifiera bien des années plus tard : et si les bulles d’air emprisonnées dans la glace pouvaient être des vestiges du temps ? Grâce aux carottes de glaces forées dans le sol de l’antarctique, son hypothèse est validée et démontre par la même occasion une corrélation entre la hausse des courbes de températures et l’emprisonnement des gaz à effet de serre dans les glaces.

Le terrain

De ses 30 ans d’expéditions, Claude Lorius nous livre les moments forts de ses campagnes : « Le premier moment important, c’est lorsque, à l’âge de 23 ans, je me suis engagé à hiverner pendant un an en Antarctique, dans le cadre de l’Année géophysique internationale (AGI). En 1957, j’hivernerai avec deux autres compagnons dans une petite baraque enfouie dans la neige. Puis il y a eu le raid d’exploration que j’ai mené avec les Américains. Dans nos laboratoires nous avons analysé les échantillons prélevés et déterminé la température qu’il régnait au moment de la formation de la glace. En 1978 nous forons au Dôme Concordia jusqu’à 900 m de profondeur où l’âge de la glace est de 40.000 ans. Et en 1984 nous disposerons de 150.000 ans d’archives à la base soviétique de Vostok. A cette période, je vous rappelle que nous étions en pleine guerre froide. Imaginez les Américains de l’US Navy emmenant à leur bord trois Français à la base soviétique de Vostok ! Tout ceci fut rendu possible par un accord entre un Soviétique, Vladimir Kotlyakov, un Américain Dick Cameron et un Français (Claude Lorius)qui avaient hiverné eux aussi jeunes en 1957 en Antarctique. De cette expédition sont nés plusieurs articles publiés dans Nature en 1987 qui ont marqué le monde scientifique et politique : ils étaient basés sur notre découverte que climat et gaz à effet de serre comme le CO2 sont étroitement liés. »

Le Chercheur des glaces

Nous avançons pas à pas à ses côtés dans sa recherche. « Tout d’abord en montrant que l’analyse des atomes d’hydrogène qui constituent l’eau solide qu’est la glace permet de déterminer la température des temps passés. Puis vint l’intuition que les bulles d’air s’échappant d’un glaçon fondant dans un whisky étaient des échantillons de l’atmosphère ancienne. Ce que je vérifierai bien des années plus tard . Grâce aux carottages profonds réalisés dans les glaces de l’Antarctique, mon intuition est validée et illustre par la même occasion le lien entre climat et teneur de l’atmosphère en CO2 sur près d’un million d’années, qu’il s’agisse de pollution ou de variations naturelles liées à la balade de la Terre autour du Soleil. »

Environnement : l’Alerte des Pôles

On trouve en Antarctique d’autres griffes de pollution venues de loin jusqu’à ce continent inhabité de tout temps. C’est ainsi que les glaces ont enregistré les retombées radioactives des tests nucléaires menés il y a plus de 30 ans dans l’hémisphère nord. Impossible pour Claude Lorius de ne pas évoquer l’accident de la centrale de Fukushima, qui a fait tant de dégâts au Japon après le séisme et tsunami du 11 mars 2011.
« C’est quand même extraordinaire, ce développement des centrales nucléaires au Japon. Comment l’homme a-t-il pu se mettre dans un tel état de vulnérabilité ? » Le glaciologue ici se fait citoyen et déplore l’absence, pendant de nombreuses années, d’autres recherches que le nucléaire comme source d’énergie verte.
Il revêt de nouveau l’habit de glaciologue pour regretter cette fois le comportement de certains « climato-sceptiques » : « Pour moi un expert est quelqu’un qui écrit dans des revues scientifiques dans le domaine qu’il connaît. Et non pas un auteur qui rédige un manifeste dans une maison d’éditions attirée par l’aspect médiatique plus que par la compétence scientifique sur le thème.
Je suis d’ailleurs content d’avoir vu paraître récemment la lettre de l’OMM (Organisation Météorologique Mondiale) qui redit bien que le réchauffement climatique et sa cause sont une évidence. On a commencé par nier ce réchauffement climatique, et aujourd’hui quelques uns en contestent encore les causes. Les médias ont une part de responsabilité importante en choisissant les sujets et la façon de les présenter »
.

CO2 : la naissance de l’Anthropocène

Le CO2 est l’intégrateur des activités humaines. C’est sur ce critère que la courbe que nous avons obtenue permet de situer le début de l’Anthropocène, à la fin du XVIIIe siècle, comme l’indique la flèche repère rouge. dans le graphique ci-dessous.

La préservation de l’Arctique et de l’Antarctique

« L’Antarctique est un continent vierge inhabité, protégé par un traité interdisant l’exploitation des ressources naturelles et minérales. Toujours valable aujourd’hui, le traité sur l’Antarctique est cependant fragilisé par les lobbies industriels et la crise énergétique. C’est en 1959, à la suite de l’AGI qu’il a été signé, menacé une première fois en 1989. Michel Rocard, Premier ministre à l’époque, avait joué de tout son poids pour conserver le traité en l’état. Tout s’est joué à une signature. [1] »
Pour l’Arctique, c’est un tout autre problème. Plusieurs pays occupent cet espace et revendiquent des territoires recouvrant les fonds océaniques riches en pétrole et gaz. « L’Arctique est très sensible au réchauffement climatique car la banquise ne fait que deux ou trois mètres d’épaisseur ». Dégelée facilement si le climat se réchauffe, la banquise ainsi diminuée ouvre de nouvelles voies de passages pour les bateaux. « Et puis les rayons du soleil, renvoyés initialement par les glaces, sont absorbés par l’océan, accentuant de ce fait le réchauffement de la planète » précise Claude Lorius.

Que faire pour limiter les dégâts de l’Anthropocène ? Claude Lorius croit aujourd’hui en l’éducation. « Mais cela ne va pas se faire du jour au lendemain… Je crois aux philosophes comme Michel Serres et Edgar Morin. Ce dernier dit quelque chose qui me plaît parce qu’elle a un double sens : Nous sommes à une période de crépuscule. Le soleil se lève-t-il ou se couche-t-il pour notre avenir ? »

Aujourd’hui des mesures sont prises en France et dans le monde pour inciter les citoyens à consommer durablement. Le terme « d’empreinte écologique » a fait son apparition. Les habitants des pays industrialisés sont invités à manger moins de viande, plus de légumes et éviter les produits nécessitant un acheminement par avion cargo. Mais dans le même temps, les crises alimentaires se font menaçantes et certains pays comme la Chine, la Corée, le Japon, les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite ont pris une décision surprenante : l’achat aux pays pauvres de quelque 6,7 millions d’hectares de terres arables pour pouvoir les cultiver. Que se passera-t-il lorsque ces mêmes pays pauvres seront menacés de famine alors que seront cultivées par d’autres des céréales sur leurs propres terres ? «  Il y a là un fourvoiement, on parle de milliards d’êtres humains… les guerres civiles vont immanquablement se développer ».

Claude Lorius
Claude Lorius
© DR

Claude Lorius est un glaciologue mondialement reconnu, membre de l’Académie des sciences. Ses travaux et ses nombreuses expéditions au Pôle sud ont permis de démontrer le réchauffement climatique s’accentuant au fil des millénaires en corrélation avec la pollution atmosphérique.

En savoir plus :

- Claude Lorius, membre de l’Académie de sciences
- Claude Lorius, sur Canal Académie

Laurent Carpentier, Claude Lorius, Voyage dans l’Anthropocène : Cette nouvelle ère dont nous sommes les héros, éditions Actes sud, 2011

[1] La postface de Michel Rocard dans Voyage dans l’Anthropocène revient sur cet épisode édifiant de l’histoire géopolitique






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