L’œuvre ultime de Chardin : ses autoportraits

Deuxième émission d’une série animée par Jacques-Louis Binet, correspondant de l’Académie des beaux-arts
Jean Siméon Chardin, peintre du XVIIIe siècle fut surtout connu pour ses natures mortes, ses peintures de genre et ses pastels à la fin de sa vie. Il fut membre de l’Académie royale de peinture. Jacques-Louis Binet, correspondant dans la section membres libres de l’Académie des beaux-arts, et Secrétaire perpétuel honoraire de l’Académie nationale de médecine, commente pour nous les trois autoportraits de Chardin ainsi que le portrait de sa femme peints durant les dernières années de sa vie.


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Date de mise en ligne : 22 mai 2011
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Pour évoquer les trois autoportraits de Chardin ainsi que le portrait de la seconde épouse du peintre, Jacques-Louis Binet s’est appuyé sur les critiques de Marcel Proust, Cézanne, des frères Goncourt et de Pierre Rosenberg de l’Académie française « qui a ressuscité Chardin » nous dit-il. « La gloire de Chardin pour les pastels a été très postérieure à sa vie » constate Jacques-Louis Binet.

Jean Siméon Chardin a peint jusqu’à 80 ans. Utilisant pendant toute sa carrière la peinture à l’huile, il opta pour le pastel vers la fin de sa vie ; sans doute « pour des problèmes oculaires » nous dit Jacques-Louis Binet, conséquence de l’utilisation à outrance des colorants. « En se mettant au pastel, il a opéré une deuxième modification, celle de s’attaquer au genre du portrait. Une véritable promotion pour Chardin même s’il avait été élu à l’Académie royale de peinture pour sa nature morte La raie ».
Sur le plan médical, le peintre est également diminué pendant les 10 dernières années de sa vie par « la maladie de l’homme de pierre » telle qu’on la nommait à l’époque et qui désignerait aujourd’hui par coliques néphrétiques.

Autoportrait aux bésicles, 1771

Autopotrait aux bésicles, 1771
Autopotrait aux bésicles, 1771

Pour décrire ce tableau, Jacques-Louis Binet nous cite le texte de Marcel Proust : « Au-dessus de l’énorme lorgnon, descendu jusqu’au bout du nez qu’il pince de ses deux disques de verre tout neufs, tout en haut des yeux éteints, les prunelles sont remontées, avec l’air d’avoir beaucoup vu, beaucoup raillé, beaucoup aimé et de dire avec un ton fanfaron et attendri : « Eh bien oui, je suis vieux ! ». Sous la douceur éteinte dont l’âge les a saupoudrées, elles ont de la flamme encore. Mais les paupières fatiguées comme un fermoir qui a trop servi sont rouges au bord. Comme le vieil habit qui enveloppe son corps, sa peau elle aussi a durci et passé.
Comme l’étoffe elle a gardé, presque avivé ses tons roses et par des endroits s’est enduite d’une sorte de nacre dorée. Et l’usure de l’une rappelle à tout moment les tons de l’usure de l’autre, étant comme les tons de toutes les choses finissantes, depuis les tisons qui meurent, les feuilles qui pourrissent, les soleils qui se couchent, les habits qui s’usent et les hommes qui passent, infiniment délicats, riches et doux. On s’étonne en regardant comme le plissement de la bouche est exactement commandé par l’ouverture de l’œil à laquelle obéit aussi le froncement du nez. Le moindre pli de la peau, le moindre relief de la veine est la traduction très fidèle et très curieuse de trois originaux correspondants : le caractère, la vie, l’émotion présente »
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Autoportrait avec abat-jour, 1775

Autoportrait à l'abat-jour, 1775
Autoportrait à l’abat-jour, 1775

Cette fois-ci, Chardin est coiffé d’un chapeau transparent qui permet d’adoucir la couleur. Jacques-Louis Binet nous cite le commentaire peu aimable, d’une lettre de Cézanne adressée à Emile Bernard le 27 juin 1904 :
« Vous vous rappelez le beau pastel de Chardin armé d’une paire de bésicles, une visière faisant auvent ? C’est un roublard ce peintre. N’avez-vous pas remarqué qu’en faisant chevaucher sur son nez un léger plan transversal d’arête, les valeurs s’établissent mieux à la vue ? Vérifiez ce fait, et vous me direz si je me trompe ».
Contrairement à Cézanne, Proust, lui, estime qu’il s’agit de l’un des plus beaux tableaux que Chardin ait jamais fait.

Portrait de Mme Chardin, 1876

Portrait de Madame Chardin, 1876
Portrait de Madame Chardin, 1876

Ce portait est celui de la seconde épouse de Jean Siméon Chardin. Cette fois-ci ce sont les Goncourt qui sont en extase devant la peinture : « Rien ne manque à cette prodigieuse étude de vieille femme, ni un trait ni un ton. Le front d’une pâleur d’ivoire jauni, le regard tout refroidi et dont le sourire s’est envolé, le plissage des yeux, la minceur décharnée du nez, la bouche qui se creuse et se ferme à demi, ce teint semblable à fruit sur lequel l’hiver a passé ; Chardin exprime tous ces signes de la vieillesse. »
« Tout peindre dans son ton vrai sans rien peindre dans son ton propre » nous dit Jacques-Louis Binet, voilà l’un des exploits de Chardin qui utilise du bleu pour figurer le blanc et du jaune pour la blancheur du visage.

Dernier autoportrait, 1779

Autoportrait, 1779
Autoportrait, 1779

En 1779, nous sommes dans l’année de sa mort de Chardin. Si la disposition demeure la même que celle du premier autoportrait, le peintre a ajouté cependant son instrument de travail. Jacques-Louis Binet cite pour cette dernière peinture les propos de Pierre Rosenberg de l’Académie française : « Les traits du visage amaigri sont fatigués le regard a perdu de son ironie, l’attitude de son assurance ; les lèvres ne sourient plus. Une forte lumière latérale éclaire le bleu du ruban, le bord du chevalet sur lequel est posée une feuille de papier à dessiner, la tache rouge vif du bâton ; Chardin attire ainsi l’attention sur les instruments de ses créations et laisse son visage dans l’ombre. L’ultime image de soi qu’il a voulu léguer à la postérité est celle d’un artiste au travail ».

En savoir plus :

- Relisez : Poussin, Chardin, Le Titien, Buffet : leurs œuvres ultimes avant la mort et Jean-Siméon Chardin : "Il pittore del silenzio"

- Ecoutez la première émission de cette série : L’oeuvre ultime de Matisse : La grande décoration aux masques

Pierre Rosenberg, Chardin, éditions Flammarion, 1999






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