Science Fiction : Le destin de Lavinia, épouser Enée

Michel Pébereau retrace le cadre historique et la morale de ce roman d’Ursula Le Guin
Voici un cadre inhabituel pour un roman de science-fiction : le Latium de la future Rome antique. Un temps et un lieu intemporels. Michel Pébereau a apprécié cette "nouvelle Enéide" et les messages humanistes qu’elle délivre.


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Date de mise en ligne : 9 octobre 2011

Lavinia, c’est la fille de Latinus, qui régnait avec sagesse dans un passé lointain sur un petit royaume situé le long du Tibre : là où sera un jour créée la Rome antique. Elle conte son histoire. D’abord son enfance paisible dans son village entouré de bois et de champs. Elle a pour amie une fille de fermier qui a le don d’apprivoiser les animaux ; pour confidente, une esclave étrusque de son âge. Elle apprend à tisser et filer, et surtout à entretenir le feu sacré du foyer familial. A 15 ans, elle se pense destinée à épouser l’un de ces jeunes princes latins, fiers et querelleurs, plus ou moins féaux de son père, qui aspirent à la royauté. Un jour, dans la forêt sacrée où elle va consulter l’esprit d’un aïeul défunt, elle rencontre une ombre : celle d’un poète. Il lui apprend la destinée qu’il lui a inventée : devenir l’épouse d’un guerrier étranger qui arrivera de la mer, au terme de longues pérégrinations ; et cela au prix de combats sanglants contre ses prétendants locaux, dont elle sera l’enjeu. L’étranger est Enée, le héros troyen légendaire dont Virgile – le poète – a conté les aventures dans une œuvre inachevée qui mentionne à peine Lavinia.

C’est donc une autre « énéide », un peu prolongée, que la narratrice construit en rapportant les révélations du fantôme, en racontant son mariage, en évoquant son époux. Mais on est bien loin du bruit et de la fureur du poème épique. Lavinia ne sait rien des dieux grecs, de leurs rivalités et de leurs caprices, de leurs interventions incessantes dans les conflits des humains ; elle ne connaît que les paisibles pénates du foyer familial qu’il faut honorer, les puissances des bois et l’esprit des morts que l’on apprivoise par de petits sacrifices. Pour elle, Enée n’est pas un héros de légende descendant des dieux et manipulé par eux ; c’est un chef bien sûr, mais c’est surtout un homme profondément marqué par les malheurs : la perte de sa femme dans la Troie incendiée par les grecs ; la mort, plus tard, en exil, d’un père qu’il avait alors réussi à sauver ; l’abandon de la Reine Didon qu’il a passionnément aimée… Quant aux guerres qu’Enée doit gagner pour l’épouser, elle y voit surtout les maladresses, les passions et intrigues qui les ont rendues inévitables, le rôle de sa mère qui voulait une autre union ; elles se résument à des blessés à soigner et à une trop longue liste de morts ; et à une conviction : son village aurait dû laisser fermées les portes de la guerre. « Sans guerre, il n’y a pas de héros. Serait-ce vraiment un mal ? Oh, Lavinia, il n’y a qu’une femme pour poser pareille question… ». A la vertu liée à la victoire, elle préfère la sagesse, la piété. Elle accepte son destin, mais tient à sa liberté.

Depuis cinquante ans, Ursula Le Guin délivre des messages profondément humanistes dans des récits de science-fiction d’une exceptionnelle qualité. Elle a ici choisi un cadre historique qu’elle a méticuleusement étudié et l’Enéide de Virgile que découvriront sans doute, grâce à elle, de nouveaux lecteurs.

Usula K. LE GUIN - Lavinia - Ed. L’Atalante (313 pages) 18 €

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