Billet d’Asie : l’île de Tioman, le paradis sur mer

par Françoise Thibaut, correspondant de l’Institut
C’est en Malaysie, dans l’île de Tioman, que nous entraîne Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques et par ailleurs grande voyageuse. Poursuivant sa série de billets qu’elle nous envoie d’Asie, elle sait nous fournir à la fois des anecdotes, des impressions et des éléments d’histoire...


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Émission proposée par : Françoise Thibaut
Référence : CHR806
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Date de mise en ligne : 31 juillet 2011


Tioman est une grande île, plus grande que Singapour, montagneuse, couverte de forêt tropicale, dominant, tout au sud de la mer de Chine un archipel de 5 à 600 îles et îlots. Certains sont de simples cailloux couverts de végétation et d’oiseaux, d’autres sont plats, ornés d’une dentelle de sable très doré. Peu sont habitables, mais offrent de charmants refuges pour de courtes escales. L’ensemble, baigné d’une eau d’une pureté et d’une transparence sans égal, évoque les paysages que l’on trouve aussi au fond du golfe du Bengale, au-delà de Lankawi ou encore dans la baie d’Along. L’archipel appartient à la Fédération de Malaysie (Etat de Johor) qui veille jalousement à la préservation de ce site d’exception. Les ¾ de l’ île et de ses eaux constituent une « réserve » où presque tout est interdit, sauf se promener sur de sinueux sentiers balisés, et, en mer, regarder des poissons qu’il est interdit de pêcher. Une espèce d’antichambre du Paradis, en quelque sorte.

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Il est certain qu’un des 2 bateaux commandés par Hyacinthe de Bougainville lors de son expédition en mer de Chine de 1824 fit relâche dans une des accueillantes baies de Tioman. Les marins, éprouvés par une mer difficile pendant des dizaines de jours, eurent hâte de débarquer, croyant avoir trouvé un havre réconfortant : mais la belle était plus farouche qu’ils ne l’imaginaient : le beau sable (très jaune, il est étonnant) cachait d’épineux mollusques, les eaux côtières de joueurs requins, les montagnes, si elles cachaient des sources et d’abondantes cascades d’eau douce, dissimulaient reptiles venimeux, varans peu enclins à la fraternité, une épaisseur de végétation adorée de moustiques aussi assidus que les araignées…
Les navigateurs trouvèrent aussi le long de la côte sud-ouest de l’île de petits villages de pirates, car Tioman, à cause de ses abondantes ressources d’eau douce et ses forêts procurant le bois, était une des bases principales des redoutables pirates malais qui écumaient le Sud de la mer de Chine, bloquaient le détroit de Malacca, rançonnaient nombre de navires marchands prétendant descendre de Calcutta à Singapour pour aller plus loin. Ils attendaient là, bien à l’abri, informés par des feux de signaux, les lourds transports destinés aux Jésuites de Chine ou des Philippines, les chargements précieux venant de Canton ou Macao.

La légende de l’île de Tioman est ravissante : « aux temps anciens » dit le conte, une princesse dragon venant du nord de Pékin allait se marier avec un prince dragon de Singapour ; fatiguée de son long voyage, elle se reposa dans l’île et la trouva si charmante qu’elle décida d’y rester, invitant son fiancé à la rejoindre. Les montagnes sont les bosses du dos de la princesse, et l’eau claire le cadeau qu’elle fit aux animaux de l’île ; les rochers éparpillés en mer sont ses enfants, ou du moins une partie de leurs carapaces.
Il n’est pas rare, lorsque l’on « crapahute » dans les montagnes, pour atteindre les sommets d’où l’on découvre un panorama de rêve, de rencontrer de respectables varans, gros et dodus comme des porcelets, mais dont l’envergure, queue et cou compris, dépasse 2 mètres ; ils vous regardent fixement de leurs petits yeux en boutons de bottine, et vous tournent le dos ; Tioman est aussi une île pleine de tortues qui jouent dans les cascades et se font sécher sur de grandes dalles volcaniques dont la couleur noire tranche étrangement avec le vert intense de la forêt et le bleu turquoise de l’eau. À quelques degrés au nord de l’Equateur, il peut aussi y tomber des averses diluviennes qui ravagent tout pour quelques heures .

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Si presque toute l’île est une réserve, une part respectable des plages est destinée à l’activité touristique : plusieurs zones ont été démoustiquées et aménagées en « Resorts » de plusieurs catégories, du plus simple pour les plongeurs acharnés que sont les jeunes Australiens, aux plus luxueux, destinés, soit aux Occidentaux, soit aux musulmans, proposant alors des suites immenses où le résident peut évoluer avec ses femmes, sa nombreuse progéniture et…toutes ses belles-mères. Deux golfs, qui s’égarent à la fois dans la montagne et sur les rivages, réputés pour être parmi les plus beaux et les plus difficiles, couronnent cette florissante entreprise touristique, accessible soit par mer, soit par des Haviland 4 hélices dont les moteurs font un si joli bruit. L’aéroport, coincé entre mer et montagne, cerné de bougainvilliers évoque intensément les années trente, l’arrivée de Sir Francis Chichester à Kuala Lumpur.
Mais si l’on est un riche Russe ou Ukrainien, on arrive en hélicoptère privé, armé de nombreux bagages griffés, accompagné d’une « smala » familiale et domestique : en fait, Tioman est un « nid de vacanciers russes » par le biais d’une habile politique publicitaire destinée aux magnats de l’ex-Union soviétique : Ils viennent en groupe : soit des familles entières invitées par le patriarche qui préside le soir le banquet dans l’immense salle à manger en plein air : on se régale longuement, on parle russe, on chante, environné de muets serviteurs malais : on se croirait dans un roman de Gogol ; les femmes se retirent le repas terminé, les hommes continuent de parler autour de la table, avec force petits verres et cigares…Ou bien, plus jeunes, ils viennent à plusieurs familles, louent un bateau et tournent autour de l’île avec force matériel de plongée, tous leurs enfants, même les bébés, les nounous, les accompagnateurs malais ; tout le monde très élégant, discret, en beige, en rose, en blanc ; les femmes sont très belles, blondes caucasiennes aux cheveux tressés en couronne, ou bien brunes avec des yeux profonds ; elle ne font rien, regardent les autres s’affairer au milieu des sacs et des valises, méprisantes et muettes ;

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les hommes ressemblent tous à Vladimir Poutine ; lorsqu’ils en ont assez de la mer, ils jouent au golf et au tennis, dès le lever du jour, avant la grande chaleur. Il y a aussi des Kazakhs, des Ouzbecks richissimes, très élégants, rieurs, légèrement bedonnants mais pas obèses, qui s’emparent de la piscine dès le matin, enveloppés dans les draps de bain blancs de leurs chambres : ils rient fort, plongent comme des baleines, jouent aux échecs sur le bord de l’eau en buvant de la bière chinoise ; ils découragent les Anglais rose crevette qui les contemplent avec mépris et envie ; c’est « twist again in Russia » soudain ; le soir, tout vêtus de blanc, avec des pantalons souples et des gilets sans manches qui font croire à Gatsby le Magnifique, ils mangent comme des ogres puis investissent l’unique boîte de nuit où ils chantent jusqu’au lever du jour …
En basse saison, lorsqu’il y a peu de monde, juste avant la mousson, ce sont les domestiques malais qui jouent au golf et au tennis dans les parcs splendides, rieurs et décontractés…Ils ne donneraient leur place pour rien au monde, succombant au même charme que la princesse-dragon.

Françoise Thibaut



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