Les langues régionales de France : le gallo, pris comme dans un étau (17/20)

Dix-septième émission de la série proposée par la linguiste Henriette Walter
Pris comme dans un étau entre le français, langue de tous les Français, et le breton, langue de la Bretagne dite bretonnante, le gallo se trouve dans une situation critique qui en fait un idiome dont l’existence même est peu ou mal connue. Cela tient en premier lieu à l’ambigüité du terme gallo, qui évoque d’abord l’idée une langue celtique. En fait, gallo vient d’un mot breton qui signifie « étranger » ou plutôt « non breton ». Peut-être a-t-on qualifié ainsi à l’origine tous les Bretons qui ne parlaient pas le breton, mais uniquement la langue romane de la Haute-Bretagne, que nous nommons le gallo.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : sav584
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Date de mise en ligne : 9 octobre 2011


- Gallo et breton
Le terme gallo désigne aujourd’hui le produit de l’évolution du latin dans la partie orientale de la Bretagne, qui se parle encore en Ille-et-Vilaine, dans une partie des Côtes-d’Armor et du Morbihan et dans la Loire-Atlantique. Sur le plan géographique, la frontière actuelle avec la Bretagne celtique s’étend approximativement de Paimpol à Vannes, en passant par Mur de Bretagne, mais le breton était beaucoup plus étendu vers l’est jusqu’au IXe siècle. Toutefois, à l’est d’une ligne allant du Mont Saint Michel à Pornic, en passant par Montfort sur Meu, les habitants de Haute-Bretagne n’ont jamais, historiquement, parlé le breton. La Bretagne se divise donc, sur le plan de l’histoire des situations linguistiques, en trois régions :

  • la Bretagne celtique, ou bretonnante, où les bilingues parlent le français et le breton, c’est-à-dire une langue romane et une langue celtique,
  • la Bretagne romane, ou gallèse, où les bilingues parlent deux langues romanes, le français et le gallo, et
  • une région intermédiaire, autrefois bretonnante, mais où le breton a reculé devant le gallo.

- La double malchance du gallo
Depuis le rattachement de la Bretagne à la couronne de France, au XVe siècle, le gallo a connu, devant l’expansion de plus en plus pressante du français, le même sort que les autres langues régionales. Malgré tout, dans cette zone d’oïl de l’Ouest où se parlaient des formes de langue assez proches de celle qui allait devenir la langue commune - le français -, le gallo avait toutefois gardé des spécificités dues à la proximité du breton. Mais alors que le breton, nettement différencié du français, pouvait et allait devenir un des éléments essentiels et reconnus de l’identité bretonne, cette forme de parler d’oïl qu’est le gallo a longtemps été sentie, à tort, comme du "français écorché". Qui plus est, les Bretons du pays gallo ont souvent subi les moqueries des Bretons bretonnants. qui les traitaient de « sots Bretons ».
Le gallo a donc eu une double malchance, celle de se trouver géographiquement pris entre deux voisins très encombrants et qui l’ont progressivement étouffé. D’un côté, il y avait le français, qui, parti de la région parisienne, a fini par être imposé au reste du pays pour devenir la seule langue officielle de la République française. De l’autre côté, se trouvait le breton, seule langue survivante en Europe continentale du souvenir de « nos ancêtres les Gaulois ». Or, cette langue celtique bénéficie du fait d’être reconnue, en Bretagne et hors de Bretagne, comme une langue régionale à part entière et comme le symbole d’une identité bretonne. Si bien que même en Bretagne, on n’est pas loin de penser que, pour être un vrai Breton, il faut parler breton.

- Le gallo, langue méconnue
Un autre élément est à prendre en compte : le gallo se distingue mal des autres dialectes d’oïl de l’Ouest. C’est au point qu’un petit sondage sur une vingtaine d’ouvrages de linguistique romane, m’a permis de constater que plus de la moitié d’entre eux ne le signalaient pas expressément parmi les dialectes d’oïl de l’Ouest, alors qu’ils citaient nommément le normand, le poitevin et l’angevin. Pourtant, si le gallo partage certains traits avec chacun de ces dialectes, il ne peut s’identifier avec aucun d’entre eux.

Carte de la Bretagne linguistique
Carte de la Bretagne linguistique


- Le gallo aujourd’hui
Cette langue gallèse survit malgré tout aujourd’hui, côte-à-côte avec le français, à l’est d’une ligne qui traverse, du nord au sud, les départements des Côtes-d’Armor et du Morbihan (de Plouha, au nord, à la presqu’île de Rhuys au sud) et on la parle aussi, on l’a dit, dans les départements d’Ille-et-Vilaine et de Loire-Atlantique.
Mais si, à l’ouest, la frontière actuelle avec le breton semble stabilisée, elle est beaucoup plus difficile à tracer avec les parlers voisins, bas-normands, mayennais, manceaux ou poitevins. Il existe en effet un trait phonique que le gallo partage avec la plus grande partie des dialectes de l’Ouest (comme on l’a vu dans les Mauges) et qui s’est même maintenu dans certains usages du français régional : la voyelle centrale /ë/. On peut aussi ajouter la présence en gallo, dès le XIe siècle, d’un /u/ (prononcé ou) dans les mots comportant un o long en latin et correspondant au français chaleur, meilleur ou gueule, devenus en gallo chalou , meillou et goule « bouche ».
Depuis une dizaine d’années, pour redonner du dynamisme à cette langue qui se trouve reléguée dans des usages oraux restreints ou folkloriques, des associations se sont formées, qui l’ont mieux fait connaître. De plus, grâce à la Charte culturelle de la Bretagne, le gallo a fait une entrée timide à l’Université de Haute-Bretagne (Rennes 2), où une unité de valeur « Langue et civilisation gallèses » a été créée il y a quelques années, en même temps qu’un laboratoire de recherches, où étaient regroupées études de gallo et de breton (Laboratoire de Recherches sur la Bretagne et les pays celtiques). Enfin, depuis 1982, il existe un cours de gallo par correspondance au Cours National d’Enseignement à Distance (CNED) de Rennes et, depuis 1983, le gallo peut être choisi en option au baccalauréat, aux concours d’entrée dans les Écoles Normales et dans ceux de la fonction publique. Des revues sont éditées, des cycles de conférences ont lieu régulièrement et des fêtes sont organisées, au cours desquelles des contous et des contouses font revivre la langue, souvent avec un grand succès.

- La question de la graphie
Mais, du fait qu’il n’existe pas un parler directeur pouvant être adopté comme langue commune, le grand problème qui se pose pour le gallo, comme pour toutes les langues à tradition orale, est celui de l’élaboration d’une graphie unifiée. Des tentatives diverses ont vu le jour, mais les usagers renâclent devant une orthographe trop savante, et trop difficile à retenir parce que les principes qui y sont appliqués sont trop différents de ceux de l’orthographe française, qu’ils pratiquent tous les jours.
Ce qui est le plus surprenant, finalement, c’est que, malgré toutes les difficultés signalées, qui entraînent un recul toujours grandissant de cette langue romane, il reste encore des amateurs de gallo en Haute-Bretagne, et on m’a même signalé qu’il existait encore il y a quelques années, dans un coin de l’Ille-et-Vilaine, une perle rare : une fermière qui ne parle que le gallo.
Dans la prochaine émission, c’est du normand qu’il sera question


Henriette Walter
Henriette Walter

Henriette Walter, linguiste renommée, est professeur émérite de linguistique à l’Université de Haute Bretagne (Rennes) et directrice du laboratoire de phonologie à l’école pratique des Hautes Études à la Sorbonne. Henriette Walter est reconnue comme l’une des grandes spécialistes internationales de la phonologie, parle couramment six langues et en « connaît » plusieurs dizaines d’autres. Elle a rédigé des ouvrages de linguistique très spécialisés aussi bien que des ouvrages de vulgarisation.


Bibliographie sélective d’Henriette Walter :

- L’aventure des langues en occident (Robert Laffont)

- L’aventure des mots français venus d’ailleurs (Prix Louis Pauwels 1997)

- Le Français dans tous les sens (distingué du Grand Prix de l’Académie française en 1988)

- Honni soit qui mal y pense, l’incroyable histoire d’amour entre le français et l’anglais,

- L’aventure des langues en Occident (prix spécial de la Société des gens de lettres et grand prix des lectrices de Elle, Robert Laffont, 1994)

-  L’aventure des mots français venus d’ailleurs (prix Louis Pauwels 1997, Robert Laffont)

- Honni soit qui mal y pense (Robert Laffont, 2001)

- Arabesques (Robert Laffont, 2006)



En savoir plus :


- Poursuivez cette série de 20 émissions sur les langues régionales de France, sur le site de Canal Académie.

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- Canal Académie vous invite à consulter le site du Hall de la chanson (www.lehall.com), partenaire de cette série d’émissions sur les langues régionales de France.

- Canal académie vous invite à consulter le site de l’association Bertaeyn Galeizz, qui œuvre pour la sauvergarde et le développement du gallo.






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