Les langues régionales de France : les langues d’oïl, les plus fragilisées (15/20)

Une série proposée par la linguiste Henriette Walter
C’est dans les régions les plus proches de l’Ile-de-France que les patois d’oïl, qui s’étaient toutefois maintenus pendant assez longtemps à la campagne, ont connu un déclin plus rapide, non seulement par abandon de la transmission de génération en génération, mais aussi par fusion progressive et inconsciente de formes voisines, d’autant plus aisées à être confondues qu’elles étaient plus proches du français. Il en est résulté une sorte de “grignotage” du patois par le français dominant, ce qui créera progressivement un « patois francisé », qui finira bien souvent par se confondre avec le français régional.


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Date de mise en ligne : 25 septembre 2011


-  Le « croissant »
D’ailleurs, sur le terrain, à la frontière entre les langues d’oc et d’oïl, se sont créées des zones d’instabilité et d’interférences entre les divers usages, connues sous le nom de "croissant", un nom créé par le dialectologue Jules Ronjat : cette zone en forme de croissant prend naissance au sud d’ Angoulême et se prolonge jusqu’au département de l’Allier, où elle rejoint une autre zone d’interférences, cette fois avec le francoprovençal.


Le "croissant"
Le "croissant"
Le nom de cette région d’interférences linguistiques entre dialectes d’oc et d’oïl lui a été donné par le dialectologue Jules Ronjat en 1913 afin d’en signaler l’originalité.

- Diversité des parlers d’oïl
Tout comme en domaine d’oc, le latin a évolué en se diversifiant dans la moitié nord de la France et, comme partout ailleurs, la délimitation des diverses variétés d’oïl ne peut pas être précise, car on passe la plupart du temps insensiblement d’un parler à l’autre. On les désigne le plus souvent en se référant aux noms des anciennes provinces : Poitou, Saintonge, Bretagne, Normandie, Picardie, Lorraine, Franche-Comté, Bourgogne, Bourbonnais, Champagne, Berry... Mais ces dénominations ne sont qu’approximatives et ne correspondent pratiquement jamais aux limites des anciennes provinces, car certains traits, par exemple, sont communs au picard et aux usages de la Haute-Normandie, la Franche-Comté se partage entre oïl et francoprovençal, et même la partition entre oc et oïl ne se fait pas selon une ligne bien nette mais au-delà de la bande aux contours irréguliers de ce qui a été nommé le « croissant ».
Sur le plan dialectal, on peut toutefois identifier trois groupes, qui regroupent chacun des dialectes partageant des traits communs :

  • Au Nord et à l’Est :

    le picard, le wallon, le lorrain (roman), le champenois, le bourguignon, le franc-comtois

  • À l’Ouest et au Centre :

    le normand et le gallo d’une part, le berrichon et le bourbonnais de l’autre.

  • Au Sud-Ouest :

    un groupe de parlers (ceux du Poitou, de l’Aunis, de la Saintonge, de l’Angoûmois) qui marquent une zone de transition entre la zone d’oc et la zone d’oïl, comme nous l’avons déjà vu dans une précédente émission.



Un dernier détail qui a son importance : le domaine d’oïl est aussi le lieu de naissance de la langue française, une langue favorisée par l’établissement d’une forme écrite tout d’abord réservée aux clercs, aux gens de lettres et aux classes dirigeantes, et qui, oralement, s’étendra progressivement à l’ensemble du pays, à mesure que s’agrandira le royaume de France.

- Les dialectes d’oïl
La carte linguistique de la France d’oïl peut se lire comme un ensemble de dialectes qui se sont différenciés à partir du latin avec des évolutions assez proches les unes des autres mais où l’on peut toutefois déceler une opposition entre d’une part :

  • le nord et la partie orientale (Picardie, Ardennes, Lorraine romane), où l’influence germanique a été plus sensible, et, d’autre part,
  • la partie occidentale, où, bien que présente, cette influence germanique a été bien plus réduite sur les dialectes d’oïl de l’Ouest.

Dans l’impossibilité de décrire toutes les variétés des dialectes d’oïl, je m’arrêterai pour l’instant sur deux d’entre elles, l’une dans le nord (le picard), l’autre dans l’ouest (le sarthois).

- Les dialectes d’oïl du Nord
On remarque par exemple que la prononciation de la consonne initiale du latin capra, du latin canem ou du latin causa, qui a abouti à tch, puis à ch dans la plus grande partie de la zone d’oïl (chèvre, chien, chose en français par exemple) n’a pas connu le même sort en picard et dans une partie du domaine normand, où /k/ est resté /k/ (kièvre « chèvre », kin « chien », kose « chose »). Cette divergence s’explique, on l’a dit, par l’influence germanique : on dit chambre en français mais Kammer en allemand, ou encore chou, du latin caula, mais Kohl en allemand.

- Un peu de géographie
Où commence et où s’arrête la Picardie linguistique ? Afin d’en établir les limites approximatives, on peut penser à la Picardie traditionnelle, habituellement centrée autour d’Amiens, ou encore à la région administrative actuelle, qui comprend les trois départements de la Somme, de l’Oise et de l’Aisne. Mais la Picardie linguistique ne leur correspond qu’en partie. En fait, on a parlé des Picards avant de parler de la Picardie, car la Picardie n’a pas été une circonscription féodale comme l’ont été par exemple l’Artois ou la Flandre. Le nom Picardie lui-même n’apparait pour la première fois qu’au milieu du XIIIe siècle, dans le cadre de l’université de Paris.


Carte de la diversité des parlers d’oïl
Carte de la diversité des parlers d’oïl

- Le picard et ses spécificités
Face au français, c’est sans doute le picard qui se signale avec le plus de relief, avec deux phénomènes phonétiques qui semblent se répondre en miroir : le picard, on vient de le dire, conserve le /k/ (dans canter, keval, vaque, caud…), là où le français dit ch (dans chanter, cheval, vache, chaud…) et aussi, à l’inverse, le picard dit pouchin (avec ch), là où le français dit poussin (avec s), ou encore canchon là où le français dit chanson, et ichi pour ici...
Une variété du picard, le ch’ti, a récemment été mise à l’honneur grâce au succès remporté par le film Bienvenue chez les Ch’tis, qui a permis de le connaître un peu mieux.

- Un peu d’histoire
Le picard a aussi été, dès le Moyen Âge, une langue littéraire. On peut même dire que le picard a eu le privilège d’avoir été une des premières manifestations littéraires en langue d’oïl : la première œuvre poétique en langue d’oïl, la Cantilène de Sainte Eulalie (IXe siècle) a été composée à l’Abbaye de Saint- Martin - les-Eaux, près de Valenciennes, et elle renferme de nombreux traits picards. Plus tard, de nombreux écrivains de la région picarde se sont fait connaître : Conon de Béthune (né en 1150) est originaire du Pas-de-Calais, Adam de la Halle né vers 1240 à Arras (Pas-de-Calais), Jean Froissart (né en 1333) à Valenciennes (Nord). Dans le peuple, le picard s’est maintenu sans discontinuer, et il est significatif qu’au XVIIe siècle, à Saint-Ouen et à Montmorency, pourtant situés dans la proche banlieue de Paris, on parlait un patois de type picard. D’ailleurs, beaucoup de mots picards ont été empruntés en français : caboche, canevas, cloque, crevette, marcassin, renâcler ont gardé certains traits phonétiques propres au picard (par exemple le /k/ de crevette).
Mais qu’en était-il de la prononciation de la consonne /r/ ?

- Des prononciations entendues dans la Sarthe
Dans les campagnes, la consonne /r/est souvent encore roulée de la pointe de la langue, dans des mots comme beurrée ou bérouette, par exemple dans la Sarthe. Cette prononciation apicale de /r/ était d’ailleurs la seule prononciation admise à la cour au XVIIe siècle. On peut le vérifier dans la description très claire qu’en fait Molière par le truchement du maître de philosophie s’adressant à Monsieur Jourdain. Il précise en effet que cette consonne s’articulait alors « en portant le bout de la langue jusqu’au haut du palais, de sorte qu’étant frôlée par l’air qui sort avec force, elle lui cède et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement ». Autrement dit, lorsque l’on entend ces /r/ particulièrement vibrants, c’est la manière de prononcer la plus élégante au temps de Louis XIV qui nous est ainsi restituée. Par ailleurs, alors que les diphtongues aou, ôou, ej, etc., ont pratiquement disparu du français normatif depuis le XVIe siècle, elles se sont maintenues dans le patois de la Sarthe, et on les retrouve bien souvent dans un grand nombre de formes patoises passées dans le français régional : pour imiter un grand fracas, par exemple, on ne dira pas berdadô « patatras ! », mais plus probablement quelque chose comme berdadôou, ou berdadaou (avec une diphtongue).

- Situation générale des patois d’oïl
Aujourd’hui, la situation linguistique de la Sarthe est celle de la plupart des régions d’oïl, car le français y est devenu la langue de tous, tandis que la langue régionale a été graduellement reléguée dans des usages de plus en plus confidentiels. S’il est souvent difficile de faire le départ entre le français régional et les patois qui lui ont donné sa couleur, c’est que les patois de la Sarthe et le français, qui se ressemblaient beaucoup, ont eu tout naturellement tendance à fusionner dans l’usage de ceux qui étaient alors des bilingues dans leur vie quotidienne. Il en est résulté que le patois, au cours des siècles, a été grignoté par le français, jugé plus prestigieux en particulier parce qu’il était la langue de l’école et de la réussite. Comme la plupart des langues régionales, le sarthois n’est plus connu que par des personnes d’âge mûr - ou même très mûr - et elle est à l’heure actuelle ressentie diversement par ceux qui la connaissent encore pour l’avoir pratiquée tous les jours dans leur jeunesse. Il y a ceux qui préfèrent s’en détacher parce qu’ils lui trouvent moins de charme aujourd’hui, mais heureusement, il y a aussi ceux qui prennent plaisir depuis de nombreuses années à retrouver dans leur mémoire des mots et des phrases, des expressions et des proverbes qui font la richesse de leur patrimoine régional. En outre, il n’est pas rare de retrouver des mots du patois de la Sarthe dans l’ancien français. Cela ne signifie pas que le patois sarthois a pour origine l’ancien français, mais simplement que le sarthois a conservé certaines formes anciennes, issues du latin, que le français a éliminées. Dans les prochaines émissions, on s’intéressera à quelques autres variétés d’oïl de l’Ouest , en commençant par une petite région, située dans le Maine-et-Loire, celle des Mauges, qui présente des prononciations intéressantes.


Henriette Walter
Henriette Walter

Henriette Walter, linguiste renommée, est professeur émérite de linguistique à l’Université de Haute Bretagne (Rennes) et directrice du laboratoire de phonologie à l’école pratique des Hautes Études à la Sorbonne. Henriette Walter est reconnue comme l’une des grandes spécialistes internationales de la phonologie, parle couramment six langues et en « connaît » plusieurs dizaines d’autres. Elle a rédigé des ouvrages de linguistique très spécialisés aussi bien que des ouvrages de vulgarisation.


Bibliographie sélective d’Henriette Walter :

- L’aventure des langues en occident (Robert Laffont)

- L’aventure des mots français venus d’ailleurs (Prix Louis Pauwels 1997)

- Le Français dans tous les sens (distingué du Grand Prix de l’Académie française en 1988)

- Honni soit qui mal y pense, l’incroyable histoire d’amour entre le français et l’anglais,

- L’aventure des langues en Occident (prix spécial de la Société des gens de lettres et grand prix des lectrices de Elle, Robert Laffont, 1994)

-  L’aventure des mots français venus d’ailleurs (prix Louis Pauwels 1997, Robert Laffont)

- Honni soit qui mal y pense (Robert Laffont, 2001)

- Arabesques (Robert Laffont, 2006)

A noter que son ouvrage "Aventures et mésaventures des langues de France" sera prochainement réédité par les éditions Honoré Champion.



En savoir plus :


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